De l’autre côté de la baie [part. 2]

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Dans l’épisode précédent, nous avions appris comment Mademoiselle Catherine avait réussi à entrer au États-Unis avant de suivre ses premiers pas dans la mythique baie de San Francisco, plus précisément dans l’envers du mythe, puisqu’elle n’est pas partie pour l’El Dorado high tech qu’on aime à fantasmer mais pour Oakland, une ville qu’on aurait plutôt tendance à considérer comme the dark side of the bay : 400 000 habitants, chef-lieu du Comté d’Alameda, berceau historique des Black Panthers. Qu’importe, ni nous, ni Mademoiselle Catherine n’aimons ce qui brille dans des plans com’ cousus de fil en plaqué or : notre envoyée spéciale s’est rendue en Californie avec une seule adresse en poche, une attention particulière pour l’envers des décors trop bien léchés et la ferme intention de raconter les mutations en cours. Nous l’avions laissée alors qu’elle venait de faire une promesse solennelle à Ken Johnson, ancien sans abri travaillant depuis 30 ans pour la New St. Paul Community : celle d’assister à l’office du dimanche !

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Suite à ma rencontre avec Ken Johnson autour de la distribution de vivres organisée par l’église chaque vendredi, j’assiste à la messe de la Saint-Valentin où, deux heures durant, je fais le plein d’amour inconditionnel, à mille lieues de la rigueur constipée de nos célébrations catholiques : seule blanche de l’assemblée, je ne passe pas inaperçue et suis invitée à diverses reprises à participer à la cérémonie, que ce soit par le biais du chant, de la danse, d’applaudissements ou d’interjections directes aux prêcheurs qui se succèdent devant l’autel. J’ai le sentiment d’assister à un concert gratuit d’Aretha Franklin et de Barry White au cours duquel Ken fera même une annonce officielle pour présenter aux fidèles cette petite Belge venue se perdre à Oakland.


Après l’office, mon nouvel ami me présente au pasteur, sorte de maître Yoda au sourire débonnaire, ainsi qu’à d’autres membres de la congrégation qui, tous sans exception, m’embrassent comme si je faisais partie de la famille et m’invitent chaleureusement à revenir. Ça ne tombe pas dans l’oreille d’une sourde. Pourtant agnostique jusqu’à la moelle, je ressors de cette expérience avec une énergie folle et une immense envie d’y retourner. Une curieuse épiphanie…

À mon retour de la messe, mon hôte, Kevin, me présente son amie Tracy qui vit dans la région depuis 20 ans et pour qui la baie de San Francisco n’a aucun secret. Menuisière de profession, elle a choisi de s’installer à Oakland parce qu’elle en aimait l’aspect post-apocalyptique.


En effet, la ville porte encore les stigmates de son histoire douloureuse : l’essor industriel (construction navale, automobile, métallurgie) qui attira de nombreux ouvriers – afro-américains pour la plupart – et lui valut le surnom de « Detroit of the West » au début du XXe siècle finit par décliner de façon drastique, et comme à Détroit, les populations les plus aisées quittèrent le centre-ville pour s’installer en banlieue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Des tensions opposant les populations afro-américaines aux forces de l’ordre majoritairement blanches naquit le désormais légendaire mouvement des Black Panthers.

Bien que l’Histoire en ait surtout retenu les actions musclées, le parti fondé en 1966 par Huey P. Newton et Bobby Seale s’implique pourtant principalement dans le travail communautaire en mettant en place des programmes médicaux et alimentaires, notamment le très populaire Free Breakfast for Children. La désintégration progressive du mouvement à la fin des années 70 coïncide avec une forte augmentation de la criminalité et l’arrivée du crack à Oakland, où les afro-américains représentent près de 50% de la population en 1980.

Un nouveau drame survient en 1989, quand un séisme d’une magnitude de 6,9 sur l’échelle de Richter fait trembler la baie de San Francisco, faisant 63 morts et 3757 blessés ; à Oakland, l’effondrement du Cypress Street Viaduct sur l’Interstate 808 qui passe en dessous coûte la vie à 42 personnes.

Tracy me raconte que pendant des années, cette partie de West Oakland est restée telle qu’elle, ou presque. Les services publics avaient certes déblayé une partie des dégâts, mais en l’absence de fonds, l’immense esplanade n’était rien de plus qu’un désert de gravats.

« C’est là que j’allais promener mon chien, et j’avais le sentiment d’avoir quinze blocks pour moi toute seule. Personne ne s’y aventurait. C’était en ruines, effrayant, étrange, et petit à petit, la nature a repris ses droits. Quand ça a commencé à être plutôt cool, la ville a entamé les travaux d’aménagement pour y construire Mandela Parkway. C’était très bien, mais tout d’un coup, tout m’a semblé très contrôlé, et c’est ce qui m’ennuie : c’est un peu moins sauvage, un peu moins libre et beaucoup plus sécurisé ».

Vingt ans après le tremblement de terre, la finalisation de ce long piétonnier et d’un parc commémoratif sur le lieu du drame a marqué le début de la gentrification : la construction d’immeubles de copropriété flambant neufs a attiré une nouvelle population probablement rassurée par l’ordre et la sécurité récemment établis, et depuis la publication, le 2 mai 2014, d’un article intitulé « Oakland: Brooklyn by the Bay » dans le New York Times, les prix de l’immobilier ont crevé le plafond, rendant caduque la remarque de Jonathan Hewitt, gérant de la boutique de confection masculine Standard & Strange cité dans la publication, selon laquelle les loyers restent abordables pour les artistes sans le sou.

Par ailleurs, Oakland assiste à la fin de la classe moyenne afro-américaine, comme me l’explique Tracy :

« Quand je suis arrivée, j’ai rencontré la dernière génération d’anciens ouvriers noirs, et je la vois mourir aujourd’hui. J’ai souvent entendu dire qu’au bout de trois générations, la propriété familiale se perd, car il y a des conflits d’intérêt ou parce que les héritiers n’ont pas les moyens de garder le patrimoine. Des gens qui se sont subitement retrouvés avec trois hypothèques sur le dos après la crise financière de 2008 voient la maison voisine se vendre pour 400 000$. Qui peut les blâmer de vouloir revendre leur maison à ce prix ? ».

Elle poursuit :

« Quand tu arrives dans un endroit où tes voisins sont depuis longtemps parce qu’ils sont hérité de la maison familiale ou acheté leur logement pour quelques milliers de dollars dans les années 50, ça donne une certaine liberté. Alors forcément, quand ton nouveau voisin a déboursé un demi million de dollars pour sa maison et qu’il voit s’entasser dans ton jardin un bateau et des portes parce que tu aimes récupérer des objets, il n’est pas content, car ce voisinage n’est pas digne d’une maison à un demi millions de dollars. Je comprends son point de vue, mais ça ne rend pas la transition plus facile pour autant – d’autant moins qu’immédiatement après la crise de 2008, je voyais des maisons à vendre pour 60 000$ dans mon quartier ».


Bien que la gentrification ait entraîné comme dans chaque grande ville son lot d’effets pervers (la flambée des prix donne par exemple à certains habitants fortunés le sentiment que tout leur est dû), Oakland demeure très éloignée d’une Amérique de carte postale : ses larges routes à deux ou quatre voies parfaitement parallèles et perpendiculaires sont pour beaucoup d’entre elles aussi désertes que la rue de la Loi un dimanche matin, de nombreux quartiers n’ont pas encore succombé au relooking intégral, ses friches industrielles – tout comme chaque mur de la ville – sont le paradis des tagueurs, et sa diversité ethnique reste l’une des plus importantes du pays.

Mais pour combien de temps encore ?

Kevin Thomson, mon hôte, guide et ami, résume la situation en quelques mots :

« L’âge d’or des artistes et des enfants terribles touche probablement à sa fin : les techies arrivent, les loyers augmentent, et on voit s’ouvrir des restaurants et des boutiques hors de prix. J’adore cette ville et la façon dont les gens cohabitent les uns avec les autres. Si jamais elle finit entre les mains des millionnaires, j’en serai terriblement affecté ».

Quant à moi, je suis rentrée de ce voyage avec une énergie nouvelle, des préjugés en moins et de l’amour à revendre.

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, grammar nazi polyglotte, tricoteuse compulsive.

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