La Commune n’est plus très loin

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Comment appellerait-on une telle intervention de placardage ? On pourrait dire qu’il s’agit d’une pratique d’odonymie. Les odonymes sont des noms propres désignant une voie de communication, une rue, une route, une place, une allée, un chemin… : Rue Roture, rue des Mineurs, place du Marché. Mais ce serait alors une odonymie sauvage, non autorisée, à la sauvette, le soir, vite avant qu’il ne pleuve. L’un porte le seau empli de colle à tapisser, l’autre la brosse et les affiches avec les noms des rues, sploutch, splatch, pas sur les murs mais sur les pavés du trottoir et au dos de l’affiche qu’on y appose, on colle, on lisse, on file un peu plus loin, pas de police en vue, ça va on continue.

On pourrait aussi parler de poésie urbaine, puisqu’on a affaire à des jeux de langage, à de petites déflagrations de sens que les passants font éclater sous leurs pieds quand ils s’en approchent. Poésie qui s’affiche sous la forme banale d’une plaque de rue en lettres blanches sur fond bleu, plaque en papier et non de métal qui désigne aux piétons une réalité tout autre que celle qu’ils connaissent. Ainsi, transposée du centre de Bruxelles à un quartier cossu d’Ixelles, la rue des Riches-Claires se trouble et se transforme en rue des Riches-pas-Clairs. D’autres plaques invitent à des destinations de rêve : Rue de l’Optimisation fiscale, avenue de la Filiale luxembourgeoise. D’autres encore à des destins moins suaves : Impasse du CPAS, par exemple.

Vu le contenu des inscriptions, ne vaudrait-il pas mieux nommer ça de la topolitique : une politique liée aux lieux ? Le balisage odonymique n’était pas du tout mené au hasard, ce soir-là, il reliait des espaces précis dotés de significations particulières, en relation avec une actualité déterminée. S’il commençait place du Châtelain, c’est parce que dans ce quartier branché de la Capitale se concentrent quelques-uns des faiseurs belges de sociétés off-shore épinglés par les Panama Papers (et déjà, précédemment, par les LuxLeaks), comme Monsieur Rodolphe de Spoelberch, propriétaire dans le coin d’une galerie d’art et partageant avec sa famille la propriété et les dividendes fastueux du groupe brassicole AB InBev. Le parcours passait par l’avenue Louise, devant le siège d’une filiale de Dexia également panamapapérisée, il longeait l’immeuble qui abrite l’ambassade du Panama, attention à la caméra fichée sur la façade, pas vu, pas pris, puis par une rue bien connue pour abriter de pauvres riches Français contraints de fuir l’impôt sur la fortune… Et s’il se terminait chaussée de Boondael, c’est à cause du CPAS niché à cet endroit, parce que les pauvres coûtent cher à la société et qu’il faut donc inventer des mesures pour leur faire honte de coûter si cher. Pour les obliger à se réinsérer, le gouvernement Michel a dès lors inventé pour eux le Piis, Projet individualisé d’intégration sociale, qui pour beaucoup a un goût de pils aigre, car sans Piis, plus de Ris, misère, plus de revenu d’intégration sociale. Ce qui était un droit acquis aux plus démunis devra désormais se mé-ri-ter : « Le but de la réforme, écrit le ministre Willy Borsu sur son site, est très clairement de soutenir l’intégration sociale et l’insertion professionnelle des bénéficiaires d’un RIS, mais aussi de les responsabiliser. » Réforme qui, au passage, va amener les CPAS et leurs assistants sociaux à devoir adopter des comportements de moins en moins respectueux des droits individuels.

Il s’agissait donc d’établir un lien concret, inscrit dans l’espace, entre les révélations des Panama Papers et la mise en œuvre du Piis. Le Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté a appelé à réaliser une chaîne humaine reliant des lieux emblématiques, le 25 avril dernier, en compagnie de divers autres organisateurs, dont les Acteurs des Temps présents, la CSC, la FGTB, le MOC…

Les plaques de rue collées la veille étaient une manière de tracer le chemin, de montrer la voie vers d’autres possibles. Faisons l’exercice : prenons l’avenue Louise, c’est une artère chique et chère, accueillante aux gosses de riches ; puis l’avenue Michel, qui nous rappelle un Premier, fils de ministre, généreux pour les poches des riches. Accolons-les l’une à l’autre, l’avenue Louise à l’avenue Michel, et voici qu’avec l’avenue (à venir) Louise Michel, la Commune n’est plus très loin.

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Carmelo Virone

Romaniste né en 1957, Carmelo Virone aime peindre le quotidien avec autant de lucidité que de douceur.

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Il y a un commentaire

  1. Jean-Pierre L. Collignon

    Ce n’est pas parce-que Carmelo est un ami de (très) longue date que je vais, ici, dire tout le bien que je pense de sa prose et de cette édifiante histoire. J’en redemande !

    Vive la Sociale !

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