De l’autre côté de la baie [part. 4] – Cinéma communautaire

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Écrire pour L’Entonnoir, c’est regarder autour de soi et se demander si ce que l’on observe ailleurs est transposable ici. Pour adoucir la gueule de bois et l’arrière-goût de merde que nous ont laissées les dernières Présidentielles U.S., Mademoiselle Catherine a l’ambition de nous démontrer que les États-uniens ne sont pas tous de gros beaufs racistes, sexistes et homophobes à la coiffure et au bronzage douteux et que, quand il s’agit de se bouger le cul pour créer du lien social, ils n’ont bien souvent rien à envier à leurs cousins européens…

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Au cours de mon premier séjour dans la baie de San Francisco (qui fait certes figure d’électron libre sur la carte des U.S.A. et où, comme dans bon nombre d’endroits des côtes Ouest et Est, traditionnellement libérales, les manifestations anti-Trump fleurirent dès la proclamation des résultats), j’avais été frappée par le fait que les églises prennent en charge le travail communautaire dans un pays où les aides publiques sont réduites au strict minimum. L’été dernier, j’ai découvert une autre forme de communion, cinéphile celle-ci, au hasard d’une projection du cultissime « Mad Max 2 » au New Parkway Theatre à Oakland.

Proche, dans sa forme, des cinémas associatifs de chez nous, il a pourtant ce petit je-ne-sais-quoi qui le rend absolument unique. Fondé à l’initiative de J. Moses Ceaser suite à la fermeture en 2009 du Parkway Speakeasy Theater, haut lieu du cinéma communautaire d’Oakland, The New Parkway a pu voir le jour grâce à la ténacité d’un groupe de citoyens qui a rassemblé plus de 50 investisseurs.

Derrière sa façade bariolée, l’endroit s’ouvre sur un bar qui propose, outre le traditionnel popcorn (servi dans des pots réutilisables), des repas chauds à des prix abordables, ainsi qu’une sélection de boissons (avec leurs pailles réutilisables) issues de la production locale – repas et boissons que l’on peut même, si l’on est à la bourre pour le film, emporter dans une des deux salles où des tables sont prévues à cet effet. Mais ce n’est pas la seule surprise puisque de confortables canapés se substituent aux traditionnels sièges de cinéma. Bref : tout est fait pour que le spectateur s’y sente comme à la maison.

Ceci est une salle de cinéma.

Ceci est une salle de cinéma.

Compagnie à responsabilité limitée, The New Parkway est aux petits soins avec ses usagers comme avec sa quarantaine d’employés qui se partagent les bénéfices de leur lieu de travail avec les différents investisseurs.

Diane Tadano gère la petite fourmilière depuis 2015. Issue du milieu associatif, elle m’explique que, malgré son statut d’entreprise commerciale, le cinéma est cependant bien plus proche de ce qu’elle a connu dans le secteur non-lucratif en ce sens que tout est fait pour créer un espace propice à la diversité – des tarifs volontairement abordables aux activités gratuites sur la mezzanine du bar chaque soir de la semaine, en passant par une programmation éclectique qui fait cohabiter blockbusters, cinéma indépendant, documentaires pointus et retransmissions en direct des matches des Warriors (basket-ball) et des Raiders (football américain), les deux équipes-phare d’Oakland. Par ailleurs, la plupart des employés jonglent avec les casquettes, tour à tour ouvreurs, barmen, programmateurs et même animateurs de bingo, comme j’ai pu le constater au cours de leur Bingo and Beer Tuesday sur la mezzanine.

Bingo, beer & waffles.

Bingo, beer & waffles.

« Nous souhaitons refléter Oakland, son histoire, sa démographie et sa culture, donc nous veillons à ce que ses habitants se sentent représentés chez nous, tant à travers notre équipe qu’à travers notre programmation. Nous voulons être davantage qu’un cinéma : nous voulons être un café, un lieu de vie, une salle de jeu pour les enfants… Chacun peut entrer ici et se sentir le bienvenu, que ce soit pour boire un verre, voir un film ou simplement découvrir l’endroit qui a été décoré par Creative Growth [un centre de création pour adultes en situation de handicap, nda]. Tout ici renvoie à la communauté dans laquelle nous évoluons, et nous voulons que les gens s’y sentent bien. J’ignore s’il y a un secret pour que cela se produise, si ce n’est celui de vouloir s’inscrire dans cette communauté ».

Ainsi, les activités gratuites ne sont pas toutes programmées par The New Parkway, car la mezzanine accueille également des initiatives proposées par des collectifs extérieurs ou de simples particuliers, comme le Drink and Draw du mercredi ou le Popcorn Poker du lundi. Chaque mercredi, le cinéma propose des projections à prix libre appelées Karma Cinema et dont une partie des bénéfices est reversée à des associations locales. La programmation reflète cette volonté d’être au plus proche de la communauté en faisant le grand écart entre des films à grand succès et des documentaires, souvent présentés par leur réalisateur, comme la récente projection de « Michael Moore in Trumpland » quelques jours avant les élections présidentielles (elles aussi retransmises en direct) qui ont plongé la moitié des citoyens U.S. – et du monde – dans un profond désespoir.


Ce fourre-tout qui pourrait sembler, au mieux indigeste, au pire arriviste, est pourtant harmonieux, car à aucun moment The New Parkway ne tombe dans le piège du jugement de valeur pourtant de mise au sein de certaines élites cinéphiles autoproclamées. Le cinéma ne doute ni de la sensibilité ni de l’intelligence de son public, et quand il programme des événements qui pourraient sembler « engagés », comme les Bechdel Test Movie Nights (d’après le test inspiré d’une planche de « Lesbiennes à suivre » de la bédéiste Alison Bechdel), il compte sur ses spectateurs pour s’approprier le débat.

« Cet endroit est le leur, et nous souhaitons leur offrir une réelle diversité, de façon à ce que chacun puisse accéder à cet espace comme s’il lui était propre et se sentir partie prenante d’une communauté ».

Ces initiatives ne disparaîtront pas sous la présidence de Donald Trump. Au contraire, elles risquent de se multiplier : quand les représentants du pouvoir sont à ce point déconnectés de la réalité du peuple, celui-ci fait entendre sa voix – à travers le travail communautaire, l’éducation, la contre-culture… Si la politique sert à faire évoluer les lois (et c’est important), ce qui fait évoluer les mentalités, en revanche, c’est la culture. À nous, citoyen/nes, de se l’approprier pour en faire quelque chose de beau !

On a du pain sur la planche…

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, spécialiste de rien, tricoteuse compulsive.

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