Poignées de mains

Download PDF

A Walcourt, l’accueil de réfugiés dans deux centres d’urgence avait divisé les esprits. Plutôt que de céder à l’hostilité, un groupe de citoyens et de citoyennes a choisi de répondre aux questionnements par la rencontre avec l’autre, faire connaissance plutôt que de rester dans l’ignorance. Un travail interculturel mené avec des enfants et leurs parents a ainsi permis de tisser des liens entre les uns et les autres : recoudre plutôt qu’en découdre, à grand renfort de photographies et de petites briques de jeux de construction…

Jeudi 25 mai, 18 heures. La cinquième étape de la Marche des Réparations s’achève à Walcourt, en compagnie de Dorothée Dujeu, une animatrice du centre culturel local.

Ce qui a occupé le devant de la scène médiatique ce jour-là, au point d’occulter tout le reste, c’est la visite à Bruxelles du président américain – comment s’appelle-t-il déjà ? Et ce qui a focalisé l’attention, ce ne sont ni son cerveau, ni sa coiffure, mais ses mains. On a vu comment, à la sortie de l’avion, son épouse (comment s’appelle-t-elle encore ?) a refusé de mettre sa main dans la sienne, en la retirant pour la passer aussitôt dans ses cheveux, dans un geste classique d’embarras. Et comment le jeune président français fraîchement élu résistait fermement à la poigne hégémonique de son homologue états-unien (la Belgique accueillait en ce 25 mai 2017 un sommet de l’OTAN où se réunirent vingt-neuf Chefs d’État et de Gouvernement et ce, notamment pour inaugurer officiellement le nouveau siège de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord à Haren, Bruxelles, ndlr).

Il y avait quelque chose de réjouissant dans ce double jeu de mains, mettant en relation, sans le vouloir, deux couples qui fonctionnent comme en miroir : le vieux président et son épouse beaucoup plus jeune ; le président tout juste quadragénaire et son épouse bien plus âgée, qui de surcroît fut sa prof. On pouvait y voir comme un vacillement du vieil ordre patriarcal. C’est déjà ça, même si la droite reste la droite, quelles que soient ses apparences.

Les poignées de main étaient peut-être moins médiatisées, mais assurément plus fraternelles à Walcourt, où la journée s’achevait dans la belle lumière de mai. Dorothée racontait au groupe des Marcheurs partis le matin de Beaumont une action menée avec des jeunes par l’équipe du centre culturel.

Walcourt, c’est une petite ville de la province de la Namur, qui se développe paisiblement depuis le Moyen Age sur une colline dominée par l’imposante basilique Saint-Materne, avec d’étroites rues en pente ou en escalier qui mènent à la grand-place. Mais elle a été traversée de vives tensions en 2015, quand deux centres pour réfugiés ont été installés en urgence dans des villages de l’entité communale, à Chastrès et Thy-le-Château. Une partie des habitants avait manifesté une opposition véhémente à cette installation ; en réaction, d’autres avaient constitué un groupe Facebook, qui avait attiré rapidement plus de 500 membres et sur lequel les propositions d’aide avaient afflué. Peu après, une cinquantaine de personnes s’étaient donné rendez-vous au centre culturel pour organiser l’accueil des réfugiés dans leur commune : « Walcourt vaut mieux que l’image donnée par quelques personnes lors des réunions publiques de la semaine dernière », avait déclaré l’un des initiateurs de ce mouvement de solidarité.

Donc, Dorothée raconte les animations qui, après l’installation des réfugiés, ont permis aux enfants et jeunes adolescents du cru de rencontrer les enfants des familles en exil, de confronter les préjugés et les réalités de chacun. Elle explique comment ce travail a débouché sur la réalisation de panneaux illustrés de photos, qui ont été exposés dans la ville, aux fenêtres des maisons (et rares sont les résidents et résidentes qui ont refusé de les accueillir). « Travailler avec des photos était intéressant, parce que cela a amené les enfants à se regarder les uns les autres. C’était un bon moyen d’entrer en contact. D’abord parce qu’il permettait de surmonter l’obstacle de la langue (le français n’était pas toujours bien acquis), puis de lever les freins, les peurs que chacun avait. Les enfants se faisaient poser l’un l’autre, parfois avec des déguisements qu’on avait mis à leur disposition, ça a décoincé la relation. » Au fil du temps, les tensions se sont apaisées, au point que la fermeture des centres de réfugiés, en novembre 2016, et la dispersion des familles aux quatre coins de la Belgique ont été vécues comme un moment d’émotion partagée.

En écoutant ce récit, on se serait cru dans la chanson de Nougaro :

« Donne-moi la main, camarade,
J’ai cinq doigts moi aussi,
on peut se croire égaux

Serre-moi la main, camarade.
Je te dis : Au revoir.
Je te dis : A bientôt. »

Dorothée parle également d’une action de réparation menée avec les enfants qui, de façon emblématique, ont bouché des trous dans des murs et sur le sol avec des petites briques de jeux de construction de toutes les couleurs. Et pendant qu’elle s’exprime avec fougue et feu, dans la lumière déclinante de mai, et que l’écoutent Fidéline, Chantal, Eric, Matteo, Béatrice et quelques autres encore, Saïd filme, pour la diffusion directe via facebook d’images qui, par la suite, seront archivées.

Car « faire pays dans un pays » comme le veulent les Marcheurs des Temps présents, c’est aussi déployer sur la carte des médias un autre espace d’information, de collecte de témoignages, de circulation de la parole. C’est tracer d’autres chemins de narration, plus proches du réel et de ses protagonistes, des chemins qui, en quelque sorte, ramènent le politique au milieu du village, à travers les yeux et les mots de celles et ceux qui y vivent.

Morceau choisi par la rédaction :

« Je suis venu debout vous parler de l’orage. J’ai pris l’avion, le car et deux automobiles. J’ai allumé mes feux et ouvert la radio. Cultiver aujourd’hui, c’est tuer nos enfants. Je suis venu debout vous parler de la pluie, cet arrosoir acide sur nos peaux de morts-nés, de vélin doucereux, de trop belles princesses industrialisées. Je suis venu en quad, à moto, en Airbus, en Boeing, en Jetair, Ryanair, en low cost. Deux tonnes de carbone dans un crachoir ailé, deux tonnes de carbone sur du cambouis fumé, deux tonnes par personne, assis dans un fauteuil d’acier et de lumière, et je voyais aux vitres nos cheminées d’usines : deux milliards de chômeurs. Nos matières d’emploi : deux milliards de chômeurs. Nos pertes de confiance aux investisseurs russes : deux milliards de losers. Nos indices Dow Jones affolés par la suie qui ne s’allume plus. Cultiver aujourd’hui, c’est tuer nos enfants. je suis venu debout vous parler de la mer, la puante baignoire de nos ancrages bleus. Tous les poissons sont morts, les poissonnes défoisonnent, les cabillauds sont cuits, les homards sont châtrés, et un pays trop grand. Deux mille méga-hectares flottent dans des sachets entre vagues et pétrole. Deux mille méga-hectares, écume et marrée noire. Deux mille fois mon pays. Cultiver aujourd’hui, c’est tuer nos enfants. Je suis venu debout vous parler des grands singes, nos pères de paresse, nos mères de conquêtes, nos inventeurs de hache, car ils vont disparaître, et avec eux les arbres. Et avec eux les nids. Et avec eux les graines. Et avec elles les fruits. Et avec eux nos bouches, nos dents et nos baisers. Et avec eux nos filles, nos fils et nos entrailles. Cultiver aujourd’hui, c’est tuer nos enfants. Je suis venu debout vous parler de l’orage. Je suis venu en rage vous dire d’être debout. »

Défragmentations, textes courts, coupés, collés, jetés, lancés, rattrapés, déchirés, bruts, brutes, brisés, recollés, en morceaux, écrits, par hasard et par Fidéline Dujeu : http://fideline.tumblr.com

 

Pour aller plus loin :

The following two tabs change content below.

Carmelo Virone

Romaniste né en 1957, Carmelo Virone aime peindre le quotidien avec autant de lucidité que de douceur.

Derniers articles de Carmelo Virone (voir tous)

Publiez vos réflexions