De l’autre côté de la baie – Rosie the Riveter

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Souvenez-vous : il y a deux ans, Mademoiselle Catherine explorait la Californie, et plus précisément la baie de San Francisco. Elle en avait rencontré les habitants – à l’église, au cinéma, et même à l’université du cannabis. Elle revient aujourd’hui sur son passage à Richmond, où se trouve un parc national singulier puisque situé exclusivement en milieu urbain : s’étendant sur l’ensemble de la ville, Rosie the Riveter / World War II Home Front National Historical Park invite à (re)découvrir l’histoire du travail des femmes dans l’industrie outre-Atlantique pendant la Seconde Guerre mondiale.

Encadré par une fondation dont la mission est de veiller à la préservation de ses ressources historiques, à son développement et à l’élaboration de projets éducatifs, Rosie the Riveter / World War II Home Front National Historical Park invite ses visiteurs à se plonger dans les années 1940 pour découvrir la vie des ouvrières de chantiers navals à travers une exposition permanente interactive. Un petit tour en bus sur le site remarquablement conservé finit d’attiser la soif d’apprentissage de l’esprit curieux qui pourra s’abreuver d’informations sur un site internet comprenant moult ressources, témoignages et outils éducatifs.

Qui est donc cette Rosie ?

Face à la pénurie de main d’œuvre masculine, partie au front, les femmes investirent en masse les chaînes de production dans tous les pays frappés par la guerre et héritèrent outre-Atlantique de surnoms tels que Rosie the Riveter (Rosie la riveteuse) ou Wendy the Welder (Wendy la soudeuse), réponse U.S. à la Ronnie the Bren Gun Girl canadienne qui dut son sobriquet au fusil mitrailleur du même nom. Symbole culturel récemment redécouvert par différents mouvements féministes, mais aussi par des icônes pop telles que Beyoncé, c’est à grand renfort de propagande sur des supports divers et variés (chansons, long métrage de fiction, etc.) que la figure de Rosie devint populaire aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Située en bordure de la baie de San Francisco et bénéficiant d’un réseau ferroviaire exceptionnel, Richmond (23 000 habitants) tape dans l’œil de l’industriel Henry J. Kaiser. Richmond Shipyards naît en décembre 1940, et 90 000 emplois sont créés dans la construction navale. Si l’arrivée de l’industrie a largement contribué à l’emploi – des femmes comme des hommes –, quadruplant la population locale en quelques mois, elle a également transformé en profondeur la géographie de la région, entre les aménagements monumentaux pour rendre les terrains propres à recevoir ces nouvelles activités et le développement de commerces et de loisirs dans le centre-ville. Face aux difficultés de la petite ville à assumer rapidement la subite augmentation de sa population, les nouveaux arrivants doivent partager des chambres, se loger dans des garages, voire passer leurs nuits dans les cinémas et cafés récemment ouverts en l’attente de mieux. Principale responsable de cette crise du logement, l’entreprise avait prévu des lotissements pour accueillir ses dirigeants, mais avait semble-t-il « oublié » ses futur-es ouvrier-es.

La main d’œuvre étant rare, tout est mis en place pour attirer les petites mains qui contribuent à « l’effort de guerre » en jouant allègrement sur l’affect et le sentiment patriotique des femmes restées seules depuis l’envoi de leur bien-aimé au front : travailler dans l’armement, c’est assurer le bien-être du pays ! L’absence provisoire de logements à Richmond est alors compensée par des formations gratuites, des salaires attractifs et une couverture sociale inédite puisque pas moins de huit stations de premiers secours sont dispersés sur le site qui comprend également un hôpital. Afin de permettre aux mères de famille de travailler l’esprit serein, des crèches sont également ouvertes à l’entrée des usines, ce qui n’empêche pas de nombreuses femmes de devoir laisser leurs enfants à leur famille, souvent éloignée géographiquement, en raison du travail par roulement qui rend l’organisation familiale compliquée.

Bien que Kaiser se soit posé en pionnier de l’assurance-maladie aux États-Unis, les raisons d’une telle infrastructure ne sont évidemment pas désintéressées puisqu’il s’agit avant tout de fidéliser la main d’œuvre et de la remettre au travail le plus rapidement possible après un arrêt. Malgré ces précautions, les incidents sont légion, et les accidents du travail dans l’industrie feront certes moins de morts, mais davantage de blessé-es au sein de la population états-unienne que n’en fera la guerre.

Par ailleurs, en cette période de ségrégation raciale, la discrimination à l’emploi est la norme, et les Afro-Américaines, en plus d’être envoyées aux postes les plus pénibles et d’être moins bien payées que les autres (hommes et femmes confondus), n’ont pas toujours accès aux équipements de base, telles que les douches, comme en témoigne une intervenante du documentaire « Life and Times of Rosie the Riveter » de Connie Fields en 1980. Face aux nombreuses inégalités, notamment salariales, un groupe de travailleuses particulièrement téméraire parvient à intégrer le syndicat des ouvriers en électricité et à faire valoir les droits des travailleuses dans l’industrie, à commencer par une augmentation substantielle, ainsi que le paiement des heures supplémentaires – une petite révolution qui, comme on pouvait s’y attendre, pousse les employeurs à reprocher aux ouvrières leur égoïsme et leur vénalité alors que des hommes sont en train de mourir en Europe. Des reproches que l’on retrouve en filigrane dans les cultures populaires, à l’image de cette chanson savoureusement désuète contre l’absentéisme au travail :

Doubles journées et réveil douloureux

Entre leurs 10 heures de travail quotidien à l’usine et les tâches nécessaires au bon fonctionnement de leur foyer, les femmes n’ont que peu de temps à consacrer aux activités syndicales, et malgré la promesse qu’il n’y aura pas de chômage après-guerre, le retour des soldats signe l’arrêt immédiat de leurs contrats : les femmes ont accompli leur mission, merci les meufs, place aux mecs ! Elles ne sont pas les seules à se retrouver sur le carreau, puisque les seniors afro-américains leurs emboîtent immédiatement le pas, et enfin les Afro-Américains les plus jeunes.

Face à une concurrence masculine pourtant souvent moins formée et moins expérimentée (en plus d’être passablement amochée par la guerre), il est difficile pour les anciennes travailleuses industrielles de retrouver un emploi, et il n’est pas rare que les employeurs leurs rient au nez. Certaines seront embauchées dans l’industrie textile, la vente ou l’horeca en échange de salaires ne représentant qu’une fraction de ce qu’elles touchaient auparavant. Elles étaient pourtant nombreuses à souhaiter poursuivre leur carrière dans l’industrie, mais en réalité, l’industrie n’a jamais eu l’intention de les garder.

Le retour aux rôles traditionnels est d’autant plus douloureux pour Rosie, Wendy et leurs camarades que le travail des femmes est désormais vu d’un mauvais œil : il leur est reproché de détruire la cellule familiale en abandonnant leurs enfants et leur mari. Cette affirmation sera d’ailleurs soutenue par toute une frange du monde médical, « preuves scientifiques » à l’appui (souvenons-nous au passage que ce même monde médical prétendait alors que le tabac était sans danger). Le baby boom se chargera d’enfoncer le clou. Pour reprendre les mots d’une ancienne ouvrière, we were no longer comrads in arms: we were competitors for what little there was (nous n’étions plus compagnes de lutte : nous étions rivales pour le peu qu’il y avait).

Au final, bon nombre de femmes ont tout sacrifié au retour de leur mari – leur carrière, leur indépendance financière, leur camaraderie – pour retourner à la place qui leur était socialement imposée : le foyer.

Alors que nous redécouvrons aujourd’hui Rosie sous forme d’icône féministe, n’oublions pas celles, bien réelles, qui lui ont donné corps et ont construit 747 navires entre 1940 et 1945.

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, grammar nazi polyglotte.

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