Le cas Hambach

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À une heure en voiture de Liège se situent les restes de l’une des plus vieilles forêts d’Allemagne. Située entre Cologne et Aix-la-Chapelle, la forêt de Hambach est depuis 40 ans le décor d’une déforestation acharnée au profit de l’excavation de lignite, un combustible pour centrales électriques extrêmement polluant. ZAD occupée depuis de nombreuses années par des activistes divers et variés, elle est en train d’être vidée manu militari par les forces de l’ordre depuis le 13 septembre dernier. Bien qu’il en soit beaucoup question dans les milieux militants, le cas Hambach séduit pourtant peu la presse francophone. La mort du blogueur activiste Steffen M. le mercredi 19 septembre a bien eu droit à quelques entrefilets, mais dans l’ensemble, l’accès aux informations passe majoritairement par des publications germanophones, voire anglophones. On a voulu en savoir plus, alors on a chargé Mademoiselle Catherine d’éplucher pour nous la presse dans la langue de Goethe.

Il a fallu un mort. Un mort pour que la presse francophone se penche timidement sur le cas de Hambach.

Le Hambacher Forst (forêt de Hambach), également appelé Bürgewald, Die Bürge, ou encore Hambi par ses occupants – en vertu de cette vieille habitude de la gauche à vouloir trouver des diminutifs pour tout – est une forêt de Rhénanie-du-Nord-Westphalie dont seule une minuscule partie est aujourd’hui préservée depuis le début de l’excavation de lignite sur son territoire. Malgré les protestations d’habitants et de groupes écologistes, le premier coup de pelleteuse est donné le 15 octobre 1978 par le nouveau propriétaire des lieux, le conglomérat Rheinisch-Westfälisches Elektrizitätswerk AG (RWE), deuxième producteur d’électricité en Allemagne après E.ON. En 40 ans, Hambach est devenue la plus grande mine à ciel ouvert d’Europe, réduisant la forêt vieille de 12 000 ans à un mouchoir de poche de 226 hectares, contre 4200 en 1978. En août dernier, l’ingénieur forestier et géomaticien Kamil Onoszko a partagé sur son compte Twitter un timelapse réalisé à partir d’images satellite du Hambacher Forst prises entre 1984 et 2011.

Bien que relayées, entre autres, par Euronews, ces images qui donnent le tournis eurent pourtant nettement moins de succès (en nombre de commentaires et de retweets) que n’importe quelle publication de blogueuse mode, alors que l’excavation suit son cours (jusqu’à 300 mètres sous le niveau de la mer par endroits) et que la superficie de la mine devrait atteindre, à terme, 85km2

Des cabanes comme barricades

En mars 2012, la manifestation Wald statt Kohle (« La forêt plutôt que le charbon ») voit s’installer les premières plateformes dans les arbres. Depuis, des activistes se relayent pour occuper le morceau de forêt intact dans des cabanes de fortune. Après une première évacuation 8 mois après leur arrivée, les militants s’installent dans les champs avoisinants où leur présence est tolérée. Ils réintègrent leurs cabanes dans la forêt en mars 2013, avant d’être à nouveau délogés quelques jours plus tard.

Petit à petit, les occupants se prennent au jeu du chat et de la souris avec les représentants de RWE tout comme avec les autorités et organisent la forêt en barrios (« quartiers » en espagnol) appelés Norden, Beechtown ou Cozytown qui abritent de plus en plus de cabanes. Une centaine de personnes vit entre les arbres du Hambacher Forst quand la police commence à évacuer la forêt à l’aide de canons à eau et de déblayeuses le 13 septembre dernier.

C’est au cours de cette dernière vague d’interventions, particulièrement musclée, que le blogueur Steffen M. a perdu la vie le 19 septembre 2018, en chutant d’un pont de corde suspendu à plus de 15 mètres d’altitude. Après une courte trêve, les procédures d’évacuation ont repris cinq jours seulement après la mort du jeune homme. Justifiant désormais la destruction systématique des cabanes encore en place par leur dangerosité eu égard à l’accident mortel de la semaine précédente, le ministre de l’Intérieur de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Herbert Reul (CDU, Union chrétienne-démocrate), semble soutenir les propriétaires de l’exploitation minière qui envisagent de poursuivre le déboisement de début-octobre à fin-février. Pourtant, un avis juridique de Greenpeace publié le 24 septembre leur donne tort : selon sa rapporteuse, Cornelia Ziehm, un défrichement supplémentaire de la zone forestière n’est pas nécessaire à court terme pour maintenir les activités de l’exploitation minière. Selon le communiqué officiel de l’ONG, RWE serait par conséquent hors la loi puisque les dispositions légales n’autorisent le déboisement que lorsqu’il est essentiel pour l’exploitation. Lévaluation de Greenpeace se fonde sur une analyse minière réalisée par le cabinet de conseil indépendant Plejades, stipulant que la mine à ciel ouvert pourrait poursuivre ses activités d’excavation jusqu’à l’automne 2019 sans défricher la zone forestière adjacente.

Combustible polluant

Le lignite est le combustible pour centrales électriques le plus dommageable pour l’environnement. Dès lors, les unités de RWE sont les plus gros émetteurs de dioxyde de carbone en Europe. La combustion d’une tonne de lignite produit en moyenne une tonne de dioxyde de carbone. Avec la houille, par exemple, elle est inférieure de 10%, tandis que le gaz produit un tiers de cette quantité de CO2.

En Allemagne, un quart de l’électricité est aujourd’hui produite avec du lignite. Il s’agit de la deuxième source d’énergie la plus importante chez nos voisins, après les énergies renouvelables qui représentent 38%. Cela pose la question d’une éventuelle pénurie énergétique. La réponse est pourtant simple : il y a suffisamment d’électricité en Europe pour pouvoir faire intervenir d’autres sources. Cependant, l’électricité de lignite est beaucoup moins onéreuse que le gaz ou l’électricité issue des énergies renouvelables, et selon le ministre de l’Économie de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Andreas Pinkwart (FDP, Parti libéral-démocrate), une pénurie d’énergie est à prévoir en Europe à partir des années 2020, car plusieurs réacteurs nucléaires devraient alors être arrêtés dans plusieurs pays. C’est pourquoi il promeut largement un tournant énergétique, sans pour autant remettre en question l’utilisation massive et polluante du charbon et du lignite.

Le dimanche 30 septembre dernier, entre 7000 et 10 000 personnes ont pourtant protesté contre le défrichement du dernier bout de forêt de Hambach. C’était la manifestation de la dernière chance. Le même jour, un porte-parole de la police annonça avoir supprimé 77 cabanes. Les activistes, quant à eux, n’ont pas dit leur dernier mot


MISES À JOUR

Lundi, 8 octobre 2018 :

Le matin du 5 octobre 2018, le tribunal de Münster a ordonné l’arrêt provisoire du déboisement du Hambacher Forst par l’entreprise RWE. Une décision de justice définitive ne pourra probablement pas être prise avant 2020. D’ici-là, l’entreprise n’est pas autorisée à poursuivre la déforestation.

Ce lundi 8 octobre, la police a quitté la forêt de Hambach après plusieurs semaines d’intervention. Le ministre de l’Intérieur, Herbert Reul, a déclaré la veille à Düsseldorf qu’il « est temps que la forêt retrouve le calme, l’ordre et la paix » et exprime le souhait que les activistes n’en profitent pas pour construire de nouvelles maisons et barricades. C’est évidemment le contraire qui s’est produit : le jour-même, des militants du climat se sont attelés à la construction de nouvelles maisons dans quatre zones forestières et ont érigé de nombreuses barricades sur les principaux sentiers de la forêt. Ce même dimanche, une promenade encadrée par le guide forestier Michael Zobel a attiré 1000 promeneurs. Afin de préserver la forêt, les visites seront elles aussi suspendues dans les semaines à venir.

Mercredi 10 octobre 2018 :

Le 9 octobre, le moteur de recherche solidaire Ecosia a proposé 1 million d’euros à RWE pour acquérir ce qu’il reste du Hambacher Forst afin de le préserver en tant qu’écosystème intact et accessible au public. L’offre a été officiellement refusée par le conglomérat.

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, spécialiste de rien, tricoteuse compulsive.

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