Pour une lutte politique bien nourrie

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Pour la première fois, D’une Certaine Gaieté asbl s’associe au festival de la transition alimentaire Nourrir Liège. En parallèle des ateliers « Soupes et Papotes » que nous organisons du 25 au 29 mars à la Cafétéria Collective Kali, nous avons donné carte blanche aux auteur-e-s de L’Entonnoir pour nous parler de nourriture, d’habitudes alimentaires et tout le saint-frusquin.
Aujourd’hui, François Thoreau nous invite à reconnecter le corps et l’esprit. Mens sana en cibus sanus 1.

 

C’est un fait historique ; en Occident, on a bien séparé ce qui relève de l’esprit et ce qui relève du corps. D’un côté, l’ordre des mots, du langage, de tout ce qui codifie la réalité et la range dans des catégories de pensée. De l’autre, l’ordre du corps, ce qui l’alimente, ce qui le fait souffrir ou le fortifie.

La lutte politique est héritière du camp de l’esprit. On se réunit en congrès, on fait des assemblées, des groupes de travail, on discute, on débat, on se contredit… Dans les collectifs politiques, bien souvent, encore de nos jours, on cherche à stabiliser, au prix de très longues et conflictuelles discussions, un document — une charte, une doctrine, un programme, un statut — qui parvient à rassembler le collectif en question. Quitte parfois à provoquer des schismes, des divisions ou des excommunications au sein de ce collectif.

Cela pose un problème qui n’est pas parti pour s’améliorer dans les années à venir ; celui de la surdité organisée des gouvernements. C’est flagrant pour quelqu’un comme moi qui a grandi dans l’illusion qu’un argument bien instruit, une parole bien construite, pouvait faire courber une action gouvernementale. Cette illusion, pour qui s’en berçait, s’effondre totalement. Il apparaît de plus en plus clairement que le défaut d’action des gouvernements n’est pas dû à un problème de compréhension, mais à une indifférence crasse à d’autres paroles que la leur. Rien à foutre.

Ceci se produit dans un contexte de démonétisation des mots ; on n’a jamais publié autant de lois, jamais autant glosé sur des non-événements dans la presse. Les questions qui importent sont excessivement mal posées. Bref, quelqu’un a dit un jour que la dictature, c’était « ferme ta gueule », et la démocratie, « cause toujours ». Cette personne a vu juste. Nos sociétés souffrent d’une sorte d’inflammation langagière, on a les nerfs idéologiques trop à vif, on place au pinacle de nos critères d’une lutte réussie le fait « d’avoir raison ».

Nourrir la lutte

Il importe à présent de nourrir la lutte, de lui donner de la consistance, de lester les mots de leur poids de matérialité, de vécu, d’expérience. Je n’invente évidemment rien en disant cela. Tous les exemples de lutte qui inspirent aujourd’hui les milieux militants, comme au Chiapas ou sur les ZAD, ont précisément réussi à mettre en place une organisation matérielle bien tangible, tout un plan où les mots et les intentions consistent avec des constructions, l’élaboration de lieux collectifs, la mise en commun d’équipements et savoirs-faire et, bien sûr… de la bouffe.

Je vais prendre ici l’expression « nourrir la lutte » dans son sens le plus concret et le plus trivial. Comment est-ce qu’on réfléchit à bien alimenter les initiatives militantes ? Comment inventer des luttes roboratives ? Le mot « roboratif » vient du latin, et signifie « fortifier », mais aussi « rouvrir ». Cela veut dire que nourrir la lutte la renforce, mais est également susceptible de la « rouvrir », de déplacer ses modalités, la façon dont son succès ou son échec seront appréciés.

De ce point de vue, l’alimentation apparaît comme le premier médium, le plus évident, à même de renouer un lien bien tangible entre l’ordre du discours et l’ordre de la matérialité. En clair, il s’agit de coupler le « bien manger » et le « bien boire » aux activités militantes. Je précise bien que causer et se nourrir ne sont pas deux activités incompatibles, que du contraire. Il ne s’agit pas de renoncer à la discussion, aux réunions, aux groupes de travail, toutes formes dans lesquels bon nombre de militant-es se reconnaissent.

Par contre, il y a un vrai enjeu, en tous cas dans la façon dont je vois les choses, à apprendre à refuser des formes de négligence presque esthétiques envers ce qui relève de l’ordre du corps. Il arrive encore trop souvent que des réunions pourtant organisées à l’heure d’un repas se fassent le ventre creux, quitte à ce que tout le monde se précipite au kebab le plus proche à pas d’heure, le ventre affamé et l’esprit hagard. Il plane encore aujourd’hui, je pense, quelque chose de l’ordre du « on est au-dessus de tout ça », une déconsidération pour des choses aussi bassement triviales que la nourriture.

Or, on ne pense jamais aussi bien qu’en mangeant bien. Ce qui distingue le bon penseur du mauvais penseur, c’est que le premier a toujours une faim insatiable. Personnellement, je n’ai pas beaucoup d’hypothèses politiques. Mais, concernant le rapport entre la lutte et l’alimentation, il y en a une à laquelle je tiens farouchement.

Cette hypothèse, c’est : « pas de discussion politique sans écosser des petits pois ». On peut refaire le monde à souhait, c’est même recommandé, mais il se peut toujours qu’au bout du compte on ne parvienne pas à se mettre d’accord ou, pire encore, que le monde refuse de se soumettre à nos volontés, pourtant si claires et si pures. Salaud de monde ! Une réunion où on a, dans le même temps, écossé des petits pois ou des haricots, aura produit un résultat bien concret, bien tangible… ce sera toujours cela pris sur l’ennemi.

Cette hypothèse ne forme pas un programme politique, mais elle a des incidences d’ordre bien politiques néanmoins. J’ai déjà eu l’occasion de le vérifier à de nombreuses reprises. Le ventre plein et les mains occupées, les discussions se font plus amples, plus souples, plus rondes.

Les régimes d’attention sont distribués. Alors qu’une partie de nous-mêmes est bien sûr absorbée par ce qui se dit et les enjeux du débat, une autre se distribue sur une tâche simple et répétitive. Une telle attention flottante, à mon expérience, évite de se laisser totalement « happer » par le débat en cours. L’enjeu corollaire, qui est celui d’avoir raison à tout prix, finit régulièrement par impliquer de crier plus fort que son voisin ou d’entamer un dialogue de sourds.

« Militants des villes » et « militants des champs »

Si on veut vraiment bien faire les choses, je pense que chaque lutte gagnerait à organiser sa propre production maraîchère, ou bien ses filières de récupération et d’approvisionnement. Prenons le cas de la production. Le jardin est un lieu historique d’autogouvernement. Celui ou celle qui y a raison est celui ou celle qui y fait quelque chose et parvient à obtenir une production suffisante. Je peux témoigner de la gratification que représente une production agricole substantielle. On peut donner des excédents, rentrer dans des dynamiques d’échanges pour ce que l’on n’a pas pu produire soi-même, compter sur une autonomie alimentaire partielle ou totale, etc. Cela peut apporter beaucoup de plaisir et de joie.

Alors, cela demande un vrai travail et parfois un travail ingrat. C’est précisément pour cela qu’une production maraîchère a toute sa place dans la lutte collective. Les tâches sont nombreuses, qui demandent un temps tel qu’elles sont presque impossibles à assurer seul ; écosser les petits pois, les haricots, les fèves, mais également dénoyauter les fruits, récolter et laver les légumes, les conditionner pour la conservation, faire les bocaux, les conserves, etc. Dans tous les cas, la prise en charge collective rend toutes ces tâches bien plus agréables et n’empêche en rien la discussion.

Au jardin, on remplace la question « et toi, qu’est-ce que tu en penses ? » par la question « et toi, comment est-ce que tu fais ? ». Laissez ces deux énoncés vous travailler. Nous sommes plus habitués à répondre à la première question, pourtant il y aurait matière à s’inspirer aussi de la seconde. Je perçois parfois encore une sorte de clivage prononcé entre « militant des villes » et « militant des champs ». Aux uns la castagne avec les flics, aux autres les jardins collectifs ; les uns accusés de la stérilité d’un rapport frontal à l’État et ses forces de maintien de l’ordre ; les autres suspectés d’innocence politique avec leurs petites initiatives ridicules.

Repenser le lien de la lutte à ce qui l’alimente, au sens très propre et très physique du terme, permettrait d’aller voir un peu plus loin que ces procès d’intention réciproques. Et même si, au bout du compte on s’est plantés, on aura bien mangé. Ce sera toujours ça de pris sur l’ennemi.

Notes:

  1. Un esprit sain dans une alimentation saine
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François Thoreau

François est chercheur à Liège, enseignant à Mons, compagnon de route du GECO et éleveur de possibles. Et de moutons.

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