A travers l’histoire

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La peur, longtemps négligée par les recherches historiographiques, n’est jamais qu’une réaction naturelle accompagnant la prise de conscience d’un danger, à commencer par celui qui peut menacer l’existence même. Elle a eu bien du mal à s’émanciper de la communauté de sens qu’elle forme avec ses nombreux contraires : le courage, la témérité, l’héroïsme. Dans l’Antiquité, il ne faisait pas bon être perçu comme un lâche. Virgile n’écrit-il pas que « la peur est la preuve d’une naissance basse » (Enéides, IV, 13) ? Cet archétype de la peur comme lot honteux et raison de la sujétion des vilains – à l’inverse du preux chevalier sans peur, sinon toujours sans reproche – va traverser tout le Moyen Âge, bruyamment colporté par toute une littérature savante, finalement bousculé par l’affirmation du sujet bourgeois et de ses valeurs plus prosaïques, tournées vers l’auto-conservation.

La prise de conscience de sa fragilité (de sa finitude, pour parler comme les philosophes) est certainement la plus ancestrale des peurs [1]. C’est elle qui a poussé les primates évolués à ritualiser la mort, puis à la représenter symboliquement dans des formes religieuses, puis artistiques. Ensuite la question de sa place (insignifiante) dans un monde (infini, chez les Grecs du moins) a dû le tarauder. Il faut essayer d’imaginer ce qui se passe dans la tête d’un Grec ou d’un Romain qui, tous les jours, voit les « astres qui bougent » au-dessus de sa tête, d’autant mieux qu’à l’époque l’atmosphère n’était pas si obscurcie par la pollution. Un cosmos que la modernité videra de ses dieux et de ses significations : « le silence éperdu de ces espaces infinis m’effraie », dira Pascal.

{{Peurs bleue, jaune, rouge…}}

Pour répondre à ces peurs primales, les hommes vont chercher à maîtriser leur territoire par la mobilité, en créant des routes (maritimes d’abord, puis terrestres, aériennes, spatiales, enfin), entraînant subséquemment des phobies de déplacement, dont la peur de l’avion n’est que la dernière mouture. L’actuelle frénésie des transports ne nous permet sans doute pas de bien saisir à quel point nos ancêtres étaient allergiques à la mer, ni à quel point une traversée en malle-poste des bois de Hal ou de Grammont, dont la bande du brigand Jan de Lichte avait fait son repaire au XVIIIe siècle, était réellement dangereuse. En y ajoutant la peur (fantasmatique) du loup [2], on comprend que les hommes du passé n’aimaient guère se déplacer, surtout s’il s’agissait de traverser les omniprésentes forêts de l’Ancien Régime – qui n’acquièrent cette dimension de mère régénératrice et consolante qu’à l’époque romantique.

Au Moyen Âge, l’époque la plus étudiée sous l’angle de la peur [3], de grandes paniques collectives s’emparaient des gens face aux diverses menaces qui les décimaient. Passons sur les prétendues terreurs de l’An mil, elles seraient dues aux divagations d’un moine gyrovague répondant au doux nom de Raoul Glaber, reprises et amplifiées par Michelet. Elles sont néanmoins appelées à se répéter tous les mille ans environ, comme les sueurs froides données aux informaticiens par le passage à l’an 2000 nous l’ont encore montré. La Grande Peste de 1348 constitue un traumatisme d’autant plus grand qu’elle aura de nombreuses et meurtrières séquelles tout au long des Temps modernes, maintenant les populations dans un état d’alerte biologique qui resurgit aujourd’hui, sous un autre paradigme, dans les vigilances accrues autour de la chaîne alimentaire et des menaces d’intoxication qui pèsent sur celle-ci. Toujours à la fin du Moyen Âge, les changements climatiques ont sans doute précipité les disettes économiques à répétitions contre lesquelles les peuples, passé les premiers moments d’hébétement et d’invocation du coup du sort, ne vont pas tarder à se révolter – à Gand, la lutte des classes fait rage bien avant Marx, dès 1336 [4]. Depuis toujours, « l’homme est un fléau pour l’homme ». Ses guerres vont endeuiller la vaste terre, ses discriminations en tous genres à l’égard de son prochain vont partout le plonger dans le malheur. On laissera à d’autres le soin d’étudier plus avant le mécanisme de bouc émissaire par lequel on transfère (défoule) sur «quelqu’un » (une personne ou un groupe) son mal-être ou ses peurs. Par périodes, ont ainsi été diabolisé tour à tour les Juifs, les vagabonds, certaines femmes (accusées de sorcellerie), les hérétiques (des gens changeant les dogmes religieux, donc bousculant l’ordre des choses), et la liste n’est bien sûr pas exhaustive. Lors de crises, les sociétés humaines cherchent à incarner leurs angoisses en un objet qu’elles peuvent contrôler. De tous temps, l’autre, le différent et l’inconnu ont constitué des exutoires idéaux.

{{Quitte pour la peur (Technophobies)}}

On pourrait penser que les sciences victorieuses allaient balayer de leurs lumières pénétrantes les ténèbres de l’ignorance-mère-de-la-peur. Il n’en est rien. Non seulement la science elle-même produit de l’irrationnel et du charlatanisme, comme l’histoire des mentalités relative à certaines «cautions » scientifiques peut nous le montrer [5]. Mais très vite, la science, en fait surtout la techno-science, ont suscité plus que de la méfiance. Au tout début de la révolution industrielle, les mouvements luddites se sont signalés par leur révolte contre les machines, qu’ils accusaient de menacer leur survie [6]. Ces mécanoclastes, malgré une répression féroce, ont pourtant survécu jusqu’à nos jours, où les mouvement d’écologie radicale (ou profonde, « deep ecology » ont trouvé une expression politique. Les motivations des courants anti-industriels ou technophobes sont diverses, mais s’enracinent toutes dans la crainte que le «système technicien » ne soit fatal au devenir de l’homme, que ce soit du point de vue de l’autonomie de l’individu, de sa liberté, de sa psyché ou de son environnement. Ces technophobiques sont bien sur la même longueur d’onde, si l’on peut dire, avec ceux parmi la génération de nos parents, qui effleurent en tremblant le cadran de leur téléphone portable, comme si leur geste devait déclencher un tir de missiles atomiques, ou qui, excédés, finiraient bien par l’exploser à coups de talon furieux.

[1] Philippe ARIÈS, « L’homme devant la mort », Seuil, 1977.

[2] Geneviève CARBONE, « La peur du loup », Gallimard, 1981

[3] Jean DELUMEAU, « La peur en Occident », Fayard, 1978.

[4] P. LAFARGUE, « Les luttes de classes en Flandre », Aden, Bruxelles, 2003.

[5] Jean STENGERS et Anne VAN NECK, « Histoire d’une grande peur : la masturbation », Editions de l’Université de Bruxelles, 1984.

[6] Nicolas CHEVASSUS-AU-LOUIS, « Les briseurs de machines : de Ned Ludd à José Bové », Seuil, 2006.

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Vinz Otesanek

Né à l'aube des années septante, dans une maternité art deco devenue plus tard un centre pour toxicomanes. Forte assuétude aux arbres, aux ruines et à la musique expérimentale. Souffre aussi de cinéphilie et parfois un peu du dos. A joué au football, s'est arrêté avant que ça devienne malsain. A étudié la philologie romane et la philosophie, ce qui n'a rien arrangé. A été militant associatif, chômeur, barman, bibliothécaire, traducteur, sous-titreur, administrateur d'asbl, animateur, sans biffer les mentions inutiles. Écrit pour D'une Certaine Gaieté depuis 2003, explorant le territoire de proche en proche, sur deux roues. N'a jamais eu de voiture, comme plus de 40% des Bruxellois. N'a pas non plus de smartphone.

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