Fin du monde, prédictions et autres cataclysmes

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« Eschatologie » est le terme fleuri qui désigne le discours sur la fin des temps. Dans les traditions monothéistes, ce discours est lié à plusieurs concepts temporels, comme celui de temps messianique, ou encore celui de la migration des âmes. Dès le départ, la destinée du genre humain qu’implique une possible disparition du monde ou de l’univers est ce qui intéresse les eschatologues. Pour faire très simple, disons que la perspective est davantage morale que cosmogonique. Dans une sourate du Coran, il est dit : « Lorsque le ciel se déchirera, que les astres se disperseront, que les mers déborderont et que les tombeaux seront bouleversés, toute âme saura alors ce qu’elle aura accompli et ce qu’elle aura omis. » L’idée du jugement dernier sous-tend celle d’apocalypse (littéralement : révélation), véritable genre littéraire qui a suscité un nombre incalculable de commentaires.

jacques villeret et michel serrault dans "malevil" de christian de chalonge, 1980

jacques villeret et michel serrault dans « malevil » de christian de chalonge, 1980

La notion d’ère terminale (le « mappo » japonais, par exemple) joue un rôle important aussi dans les traditions orientales. Il est intéressant de noter que ce type d’explication des cycles d’évolution-involution du monde a pris de l’importance en des périodes troublées de l’histoire. Dans la mythologie nordique, la fin du monde prophétique se marque par trois hivers sans soleil (en Belgique, le Destin des Puissances est donc accompli depuis longtemps), suivis d’une grande bataille conduisant à la mort de la majorité des divinités, des géants et des hommes, avant une renaissance.

La doctrine millénariste, dont on trouve des variantes dans les trois religions testamentaires, soutient l’idée d’une seconde venue du Messie. Certains astrologues ayant tapé le nombre mille, on attendait cet « an de grâce », selon l’expression médiévale, et on comptait les années. Finalement, il ne s’est pas passé grand-chose autour de l’An Mil : la « Grande Peur » que celui-ci était censé susciter serait une invention de la Renaissance (une de plus sur cette époque finalement innommée, le « moyen âge »), reprise par les Romantiques (dont Jules Michelet). L’historien Georges Duby 1 explique ainsi qu’aucune panique populaire ne s’est manifestée autour de l’an mil mais qu’en revanche on peut déceler une certaine « inquiétude diffuse » et permanente dans l’Occident de cette époque. Jean Delumeau, auteur d’une « Histoire de la peur en Occident », abonde dans le même sens.

Saint Augustin interprète le millénarisme comme une allégorie spirituelle à travers laquelle le nombre «mille» ne signifie finalement qu’une longue durée non déterminée numériquement (Cf. la « Cité de Dieu»). L’Eglise officielle condamne la lecture littérale du millenium. Il n’empêche, le millénarisme n’est pas près de s’éteindre. Depuis la fin du XIXe siècle, il a même essaimé à travers plusieurs communautés religieuses comme les Témoins de Jéhovah, les Saints des derniers jours (Mormons), ou encore le mouvement rastafari. Les convictions de ses adeptes semblent à peine ébranlées par le démenti à chaque fois renouvelé qu’offre un monde qui refuse de disparaître à la date annoncée… Certains ont pris les devants, comme la secte de Jim Jones qui, en 1978, s’auto-trucida en pleine jungle. Il y en a eu bien d’autres depuis, mais toutes ne sont pas forcément millénaristes.

No future

Les psychologues des profondeurs vous diront qu’il y a sans doute quelque chose de rassurant, de l’ordre de l’exorcisme, dans les chiffres, l’obsession des dates et des nombres. A l’inverse, une discipline aussi mathématique que l’informatique ne pouvait pas échapper au millénarisme et au catastrophisme apocalyptique. Si tout le monde se souvient du pétard mouillé du «Bogue de l’An 2000 », parce qu’il correspondait aussi à une deuxième chance pour l’an mil, il n’y a sans doute que les « geeks » qui suivent les annonces de clashes suivants. On annonce le prochain bogue pour 2038, qu’on se le dise.

Ce sera certainement moins grave qu’une collision avec un astéroïde ou l’extinction du soleil. Les fins du monde ont en effet revêtu la blouse blanche du scientifique. Depuis le XIXe siècle, la possibilité d’une extinction de l’homme est avancée. Celle-ci peut être due à l’activité de l’homme lui-même, à son résultat, comme la surpopulation chez Malthus, ou à la suite logique des lois de l’évolution. Un second groupe de récits scientifiques imagine différents scénarios possibles de destruction de la terre : « hiver d’impact », disparition du champ magnétique ou de l’atmosphère, etc., phénomènes envisagés indépendamment de l’action de l’homme. Pour ceux que cela excite, l’encyclopédie en ligne Wikipédia a dressé la liste des prédictions de fin du monde.

Le cinéma est un bon indice des peurs qu’instillent ces discours d’apocalypse dans le public. Les films catastrophes et post-apocalyptiques sont légion, comme le trop peu revu et saisissant « Malevil » (1980) de Christian de Chalonge. C’était l’époque où Ronnie Reagan et les pyromanes de la Maison-Blanche et du Pentagone relançaient, avec leurs projets militaro-délirants, la peur de l’apocalypse nucléaire, qui avait déjà connu un premier climax autour de 1950 – ce dont témoigne l’extraordinaire documentaire « Atomic Café ». Dans cet imaginaire, le topos du Déluge, qui dans la Bible empruntait des éléments aux mythologies gréco-romaine et mésopotamienne, est fréquemment utilisé.

Car ce qui retient l’attention de l’opinion depuis une quarantaine d’années, c’est que l’homme est peut-être en train de scier la branche sur laquelle il est assis. Dans un livre qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque de sa publication, « Le jugement dernier » (Calmann-Lévy, 1970, trad. de « The Doomsday Book»), le journaliste britannique Gordon Rattray Taylor, annonçait la fin du monde si rien n’était fait pour inverser les tendances mortifères dont il dressait l’inventaire : l’effet de serre, très peu connu à l’époque, le réchauffement climatique, la surpopulation, etc. Le titre faisait explicitement référence à l’Apocalypse de la Bible. Et à voir « Comment les riches détruisent la planète », pour reprendre le titre d’un livre plus récent et plus polémique, de Hervé Kempf (Seuil, 2007), on se dit qu’on n’a guère avancé.

N’en déplaise au politologue néo-conservateur américain d’origine japonaise Francis Fukuyama, l’histoire n’est pas finie. Cette idée d’une « fin de l’Histoire », qu’il avait reprise, en la travestissant complètement, au Hegel de la « Phénoménologie de l’Esprit », était très discutée dans les années 90. La « chute du Mur » avait à l’époque (pas tout à fait éteinte) conduit à une logorrhée libérale qui voyait venir l’heure de l’humanité réalisée, celle où les conflits seront dissous dans le coca-cola et dans ce régime de parti unique bicéphale qu’aux Etats-Unis on appelle démocratie parlementaire. Ce verbiage insistant a été démonté (déconstruit) par le philosophe Jacques Derrida, entre autres, dans «Spectres de Marx » (Galilée, 1993). Un mythe et son contraire, l’humanité accomplie ou l’humanité balayée par Dieu, les Eléments ou la Technologie – pourquoi diable cela ressemble-t-il tant à une mauvaise pub pour boisson houblonnée : arrêter le temps ?

Notes:

  1. « L’An Mil », Folio Histoire/Julliard, 1974.
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Vinz Otesanek

Né à l'aube des années septante, dans une maternité art deco devenue plus tard un centre pour toxicomanes. Forte assuétude aux arbres, aux ruines et à la musique expérimentale. Souffre aussi de cinéphilie et parfois un peu du dos. A joué au football, s'est arrêté avant que ça devienne malsain. A étudié la philologie romane et la philosophie, ce qui n'a rien arrangé. A été militant associatif, chômeur, barman, bibliothécaire, traducteur, sous-titreur, administrateur d'asbl, animateur, sans biffer les mentions inutiles. Écrit pour D'une Certaine Gaieté depuis 2003, explorant le territoire de proche en proche, sur deux roues. N'a jamais eu de voiture, comme plus de 40% des Bruxellois. N'a pas non plus de smartphone.

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