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“Je me suis régalé des mots, oui, des mots jaillissant de leur réunion de frères campagnards, de ces mots qui, parfois, l’emportent en délectation sur les choses de la chair. Les mots : écrins qui recueillent une réalité esseulée et la métamorphosent en un moment d’anthologie, magiciens qui changent la face de la réalité en l’embellissement du droit de devenir mémorable, rangée dans la bibliothèque des souvenirs. Toute vie ne l’est que par l’osmose du mot et du fait où le premier enrobe le second de son habit de parade. Ainsi les mots de mes amis de fortune, auréolant le repas d’une grâce inédite, avaient presque malgré moi constitué la substance de mon festin et ce que j’avais apprécié avec tant de gaieté, c’était le verbe et non la viande.” Cette réflexion est celle d’un célébrissime critique culinaire, le Pape de la la littérature gastronomique, le Messie des agapes mirobolantes. Mais si son estomac et son foie ont parfaitement résisté aux multiples ingestions dont fut faite son existence, il n’en va pas de même pour son palpitant qui le lâche au point de n’avoir plus que vingt-quatre heures à vivre. Ce gourmet accompli se remémore son existence entière, faisant le bilan de tout ce dont il a pu se régaler. Voguant au gré des méandres de sa mémoire gustative, il se souvient de la cuisine de sa grand-mère, replonge dans les cocottes de sa prime enfance, ressuscite parfums, odeurs et saveurs, fragrances, fumets, gibiers, viandes, poissons ou encore premiers alcools. Aux portes de la mort, il est en quête d’une saveur spécifique qui lui trotte dans le cœur et qu’il voudrait éperdument retrouver. L’ennui, c’est que, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à l’identifier avec précision… Si vous ne craignez pas de saliver en lisant un roman, farcissez-vous donc {{Une gourmandise}}, de Muriel BARBERY ( Folio, n° 3633). Que ce livre ait obtenu le Prix du Meilleur Livre de littérature gourmande en 2000 n’est pas pour étonner. Allez, un autre extrait pour vous donner envie : “Dans le simple mot “sorbet”, déjà, tout un monde s’incarne. Faites l’exercice de prononcer à voix haute : “Veux-tu de la glace ?” puis d’enchaîner, immédiatement, sur : “Veux-tu du sorbet ?” et constatez la différence. C’est un peu comme lorsqu’on lance, en ouvrant la porte, un négligent : “Je vais acheter des gâteaux”, alors qu’on aurait très bien pu, sans désinvolture ni banalité, se fendre d’un petit : “Je vais chercher des pâtisseries” (bien détacher les syllabes : non pas “pâtissries” mais “pâ-tis-se-ries”) et, par la magie d’une expression un peu désuète, un peu précieuse, créer, à moindres frais, un monde d’harmonies surannées. Ainsi donc, proposer des “sorbets” là où d’autres ne songent qu’aux “glaces” (dans lesquelles, fort souvent, le profane range aussi bien les préparations à base de lait que d’eau), c’est déjà faire le choix de la légèreté, c’est prendre l’option du raffinement, c’est proposer une vue aérienne en refusant la lourde marche terrienne en horizon fermé. Aérienne, oui ; le sorbet est aérien presque immatériel, il mousse juste un peu au contact de notre chaleur puis, vaincu, pressé, liquéfié, s’évapore dans la gorge et ne laisse à la langue que la réminiscence charmante du fruit et de l’eau qui ont coulé par là.” Comme j’avais plutôt apprécié cette littérature, je me suis plongé dans le second opus de la même, l’{{Élégance du hérisson}} (Folio, n° 4939). Petite, vilaine, grassouillette, précédée par une haleine de mammouth, l’héroïne, Renée, est la concierge d’un grand immeuble bourgeois. Mais elle cache bien son jeu car, en fait, c’est une intellectuelle de haut vol, bien plus lettrée que tous les rupins suffisants qui demeurent aux étages. En alternance, on plonge dans le journal intime de Paloma, une gamine de douze ans habitant l’immeuble, surdouée elle aussi, qui, n’ayant pas la moindre envie d’affronter la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte, a pris la décision de se suicider le jour de son prochain anniversaire. Bien sûr, elles vont quelque jour se rencontrer et se “reconnaître”… Ça m’a moins plu car “to much is te veel”. Ce livre sent le travail et ce constant étalage d’intelligence finit par devenir lassant, même si, ça et là, quelques pages sont absolument délicieuses. Mais ce n’est que mon avis et je le partage. Forgez-vous le vôtre…

Les Éditions des Cendres, outre un somptueux volume consacré aux papiers dominotés, nous régalent d’un lot de nouveautés. D’abord, la réédition d’un {{Traité de la cuisine russe}}, qu’Alphonse PETIT, chef de cuisine du comte Panine, ministre de la Justice en Russie, concocta en 1860 pour l’améliorer en 1889. C’est le premier ouvrage en français consacré à la gastronomie russe, un festival de recettes assorti d’un recueil de tous les mots et termes techniques de l’art culinaire, des provisions de bouche, ustensiles et autres accessoires. Pour ceux auxquels l’envie prendrait de confectionner un coulibiac de feuilletage aux choux, un soufflé de bécasses à la nesselrode, des croquettes de riz aux gribouis, une tourte de godiveau de gélinotte ou tout simplement un bortsch. Deux savants ouvrages de référence sont à recommander aux amateurs éclairés : la {{Bibliographie des écrits de Pierre Reverdy}}, établie par Étienne-Alain HUBERT et la Bibliographie des Éditions de la Nouvelle Revue Française (1911- 1919), soit le descriptif des cent onze livres parus sous le label de la célèbre revue éponyme avant l’établissement de la maison Gallimard. Ces années d’apprentissage témoignent de la rationalisation de pratiques éditoriales qui resteront en usage pendant une grande partie du siècle, tandis que s’élaborent les codes de la bibliophilie moderne, appelée à un formidable essor dans l’entre-deux-guerres. Henri VIGNES & Pierre BOUDROT ont réalisé là un bien précieux travail. Les férus d’histoire littéraire se délecteront des {{Lettres à Henri Mondor, autour de Stéphane Mallarmé}} écrites par Marie DE RÉGNIER (édition établie, présentée et annotée par Patrick Besnier) et de la {{Correspondance d’André GIDE avec Paul Desjardins, Jacques Heurgon & Anne Heurgon-Desjardins}} (édition établie, présentée et annotée par Pierre Masson). Quant aux passionnés de photographie, ils seront ravis par {{Animonuments, Un voyage sentimental à travers la France}}, dû à Nicolas GUILBERT : des clichés qui ne laissent point indifférent.

Les amateurs de crapuleries apprécieront à sa juste valeur une parodie hyper-méchante de la littérature primée. Ils se rueront sur le petit livre signé Michel OUELLEBEURRE, {{la Tarte et le Suppositoire}} ({Petit précis d’anticipation romancé}, avec le concours de Fabrice DEL DINGO) paru aux Éditions de Fallois et ayant obtenu le “Prix Concours” . Créé à l’automne 2010, ce prix est destiné à couronner un ouvrage original et, afin d’éviter les inutiles tentatives de corruption auxquelles se livrent certaines maisons d’édition, les membres du jury ont décidé, à l’unanimité, de respecter un strict anonymat. Le lauréat, Michel Ouellebeurre, “né à la Réunion en 1956 (acte de naissance), et à la Martinique en 1958, est un des écrivains contemporains de langue française les plus connus dans le monde. Ses romans {Expansion du domaine de la putte} ou {les Renoncules excédentaires} sont considérés comme précurseurs dans la littérature française, notamment pour leur description au peigne fin, mais non sans amour, de la misère affective et sexuelle du caniche nain dans les années 1990 et 2000. Son père est astigmate et sa mère prothésiste buccale. Ils se désintéressent très vite de lui, tandis que naît une demi-sœur, Mazarine, de ses deux autres parents. À six ans, il est confié à sa grand-mère paternelle, Jean Édern, qui est bretonne à la Closerie des Lilas. Après avoir été lycéen à Brie puis à Meaux, (…) il entre à l’École Fleury-Michon, en section “Sardines à l’huile” (option Queue et arêtes), mais en sort avant d’avoir obtenu son diplôme. (..) De cette époque naîtra son roman {l’Impossibilité d’une huile}, considéré comme un chef-d’œuvre par ceux qui ne l’ont pas lu. (…) Il côtoie dans les années 90 Marc-Édouard Zobe. Les deux écrivains en devenir ne peuvent que constater leurs convergences fondées sur une absence totale d’esthétique.” On rit souvent. Exemples : “De retour de Sarajevo le philosophe Bernard-Henri Lévy a écrit un traité sur la drosophile appelé {Botul et mouche cousue}, qui fait encore autorité.” – “Les mouches ne cessent de se pomponner, se nettoyant les yeux avec leurs pattes avant et époussetant leurs pattes en les frottant ensemble. Elles font cela parce que la plupart de leurs récepteurs du goût et de l’odorat (sensilles) se situent sur leurs pattes, comme un homme qui marcherait sur ses narines, tel Frédéric Beigbeder se faisant une ligne sur le capot d’une BMW.” Après l’assassinat de Ouellebeurre, “Bernard-Henri Lévy écrivit une double page bouleversante sur {son ami de 25 ans}, qu’il n’avait pas vu depuis 24 ans. Il pondit près de 250 lignes : il parlait de Ouellebeurre dans les trois premières et de lui-même dans le reste de l’article, dont il résultait, en résumé, que Bernard-Henri Lévy se sentait encore plus seul qu’avant.” Etc. Petite parenthèse scatologique pour souffler un coup : Au rayon des livres pour enfants, j’ai aimé {{la Caca magica}}, de Sergio MORA (Bang ediciones, collection Mamut). Leurs parents préféreront {{Autour du pot}}… , les {{Toilettes dans tous leurs états}} (Michel Lafon), un voyage dans le temps et autour du monde (les latrines flottantes du Mékong, les cuvettes en or de Hong Kong, les W-C télécommandés, …), ce livre indispensable vous plongera dans le monde impitoyable de l’exonération du bol fécal, contrainte biologique absolue, “un univers méconnu qui concentre à lui seul tous les paradoxes, les bizarreries et l’émotion humaine” .

Au chapitre des “beaux” livres, on épinglera {{Écrivains Artistes, La tentation plastique / XVIIIème – XXIème siècle}}, de Serge LINARES (Citadelles & Mazenod). La pratique des arts plastiques par les hommes (ou femmes) de lettres, activité parallèle, complémentaire ou en symbiose avec l’écriture, nous permet de nous interroger sur la frontière entre les disciplines. Certes, tous connaissent les lavis d’Hugo, les visions de Blake, les collages de Prévert, les dessins mescaliniens de Michaux, voire les poèmes-objets de Breton. Mais les gravures de Pierre Loti, les aquarelles de George Sand, les papiers découpés de Hans Christian Andersen, les gouaches de Jacques Audiberti ou les huiles de Carlo Levi valent aussi le détour ! On s’émerveille aussi grâce à {{the Raven (le Corbeau)}}, texte d’une pièce de Lou REED d’après l’immortel poème d’Edgar Poe, spectacle qui fut mis en scène par Bob Wilson (Seuil : Fiction & Cie). Les dessins magistraux du grand Lorenzo MATTOTTI ne sont pas pour rien dans notre plaisir. On applaudira à la réédition de {{l’Histoire illustrée des cent démons}}, de Kawanabe KYÔSAI, textes et traductions de Christophe Marquet (à l’Atelier de bibliophilie populaire). Cet album, entièrement en sérigraphie, datant de 1889, nous présente un saisissant cortège nocturne de {yôkai}, terme désignant toutes sortes de créatures étranges et maléfiques : démons, animaux au pouvoir surnaturel mais aussi objets usuels qui, selon une croyance animiste ancestrale, sont devenus des esprits une fois passé l’âge fatidique de quatre-vingt-dix-neuf ans. C’est magnifique ! Enfin, hâtez-vous de commander {{la Vie amoureuse des Spumifères}}, de Georges HUGNET (Biro & Cohen éditeurs), du moins si vous désirez vous documenter sur ces aimables créatures se permettant des privautés avec des dames plus ou moins dévêtues (des cartes postales de charme des années trente). Ces “porteurs d’écume” sont pour la plupart couverts de plumes ou de duvet, très hauts en couleurs et dans l’ensemble plutôt contents d’eux. Ils portent des noms en rapport avec leur personnalité comme “le Minoseur hésitant”, leur lieu de vie telle “la Pigruleuse du maquis” ou une distinction physique comme “le Torchas casqué”. Ce sont des amants obsédés par leur besoin de se reproduire, ce qui ne peut se faire que par le contact d’un corps de femme. La vie de ces petits êtres porteurs d’un savoir fascinants, d’usages amoureux surprenants, est assez fascinante. Chaque image est accompagnée d’un texte ciselé, concis, parfait comme un bijou, textes à clé dressant un portrait très précis d’un personnage parfois aisément reconnaissable. Ainsi “le Purlaine orgueilleux” : “ (…) De tous les Spumifères, c’est lui qui se rapproche le plus de l’homme dont il possède les plus exécrables défauts. Ne pouvant se passer de société à condition de la tenir sous sa coupe, ce spécialiste de l’imposture bat du tambour, réunit quotidiennement sa cohorte au café, et là il invite avec onction, il dirige, il régente, il décore, il dégrade, il calomnie, il est heureux. (…) Il obéit moins à ses sautes d’humeur ou à ses impulsions, comme on pourrait le croire, qu’il n’est guidé par de bas calculs qui servent ses ambitions au détriment de l’honneur de ses amis et créent, dans le présent et dans l’avenir, l’image de l’incorruptible qu’il rêve à tort d’incarner. La mauvaise foi lui est si naturelle qu’elle ne lui donne jamais mauvaise conscience. (…) Dénué d’imagination, il exploite impudemment celle des autres, de même qu’il a choisi pour exprimer son anti-conformisme l’humour et la liberté sexuelle qui lui font complètement défaut. (…) “ Comme on le voit, Hugnet ne portait pas le tyran léonin de la Rue Fontaine dans son cœur ! Là-dessus, les p’tits loups, bonne vacances. Et consacrez donc quelques heures pour venir voir Ubu sous la dalle, une exposition dans l’Archéoforum, sous la Place Saint-Lambert (à Liège) puis ’Pataphysique et Fous littéraires, au Comptoir du Livre, en Neuvice, ces deux manifestations célèbrant dignement le dixième anniversaire de l’occultation du Transcendant Satrape André Blavier. Putain ! Dix ans !…

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André Stas

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