La télé locale à la croisée des chemins : se réinventer ou disparaître

Download PDF

Qui ne s’est jamais, un jour ou l’autre, lors d’une séance de zapping, laissé happer par ces boucles d’infos régionales et de panneaux de réclames locales. Qui n’y est jamais tombé par hasard ou à dessein sur des têtes connues, des paysages familiers… Et même si parfois son côté cheap ou vieillot fait sourire, on l’aime bien, notre télé communautaire locale! Pourtant, selon nombre de professionnels, faute de redéfinitions profondes, les projets de télévisions locales tels qu’ils sont conçus ont bien peu d’avenir. Dans un environnement médiatique en pleine révolution, elles doivent absolument se repositionner. Tout cela dans un contexte de concurrence avec le web et les autres chaînes de TV — y compris celles de la RTBF, dépendant des mêmes ressources en termes d’argent public.

Les difficultés sont nombreuses. Il faut faire face aux sites d’info locale en ligne et aux réseaux sociaux, résolument ré/inter/actifs… Ensuite, il y a l’inflation d’autres chaînes de T.V. avec une infinité d’offres. Par ailleurs, avec les libéralisations, comment exister simultanément auprès de tous les opérateurs et s’adapter aux différents supports de diffusion ? Belgacom T.V. se prépare seulement, après plusieurs années d’existence, à retransmettre RTC… Et avec Mobistar TV, qui fonctionne par parabole, on peut recevoir les télés locales de Galice ou de Sardaigne mais pas TéléSambre ou RTC… Pourtant, ce sont bien des télés de service public, financées par nos impôts !

La concurrence s’accroît et les problèmes de visibilité s’accumulent

Pour J-L. Radoux, directeur de RTC-Télé Liège, la plus grosse chaîne locale de Wallonie, le constat d’une crise d’identité des télés locales s’impose. « Ces dernières années les modes de consommations médiatiques ont changé, particulièrement pour l’info, et encore plus pour l’info de proximité, qui était quand même le cheval de bataille de RTC et des télés locales en général. En plus, avec le passage au numérique, les modes de diffusion ont changé. A cela s’ajoute la pluralité des plate-formes de télédistribution… Quand on se retrouve sur le canal n°448 chez les gens, ça ne nous aide pas. Puis, il y a la concurrence du web, et en particulier des sites d’infos liés aux quotidiens écrits. Avant, pour certaines infos, on allait sur RTC. Maintenant, on peut aussi consulter le site de La Meuse ou autre. Tout ça fait du concept des télés locales tel qu’on l’a connu un modèle vieillissant, qu’il faut vite redynamiser. Et puis, il y a des enjeux économiques : en termes de recettes publicitaires, à partir de 2008, nous avons été durement frappés par la crise. Or, notre budget dépend largement de ces rentrées propres, et pas seulement des subsides ! ». Sans compter que les télés générales, en recherche de nouvelles recettes pub, diffusent de plus en plus de pubs locales, les annonceurs plus connus se contentant des grandes chaînes françaises.
Un autre problème important est celui de la communication. Il est en effet très compliqué de communiquer sur les programmes de douze petites chaînes locales dans l’environnement médiatique actuel. « Nous avons en Communauté française 12 grilles de programmes disparates ! Dans ces conditions, les télés locales n’ont quasi pas accès aux pages TV des magazines et quotidiens, ni même aux EPG sur le télétexte. C’est un gros handicap au niveau visibilité ! »

Quant à l’absence de RTC dans l’offre de certains opérateurs, l’explication est assez technique et triviale. Il y a une obligation de diffuser certaines chaînes publiques à partir d’un certain nombre d’abonnés. Pour Belgacom et Voo, on y est, mais c’est au moment du passage du public au privé qu’il y a eu un hic. En gros, les nouveaux opérateurs privés ont gardé pour un temps les mêmes conditions qui liaient les anciens télédistributeurs aux télés locales, mais qui variaient d’un territoire à l’autre. Ce qui a créé des disparités inacceptables entre télés locales dans le système libéralisé. Par exemple, pour Liège, c’est RTC elle-même qui a dénoncé les termes du contrat, avec pour conséquence sa non-diffusion par Belgacom. Mais après une nouvelle discussion, Belgacom diffusera bientôt RTC et d’autres télés locales. Quant à la diffusion par parabole, c’est une question de coût ; envoyer un signal vers un satellite coûte très cher. Par contre, une fois envoyé, le prix de la réception est dérisoire. Dès lors, ça ne vaut pas le coup d’envoyer le signal RTC, mais ça explique pourquoi chez Mobistar, on peut recevoir télé Galicia !

Un projet commun, un 2ème canal, une solution ?

Face à tous ces constats et difficultés cumulés, une réaction s’impose. J-L Radoux nous explique le projet de mise en commun des ressources des télés locales, qu’il défend.

« En terme de visibilité, il nous faut une surface portante beaucoup plus grande que les télés locales, mais tout en gardant l’âme celles-ci. L’idée est d’avoir un noyau sur lequel on pourrait communiquer collectivement. D’où l’idée de bi-local et d’un deuxième canal commun à toutes les télés locales – wallonnes ou francophones, ça, il faut encore voir. Pratiquement, sur un canal, on garderait chacun nos programmes d’informations locales spécifiques, afin de ne pas dérouter nos téléspectateurs, et sur l’autre, on diffuserait des émissions produites par les différentes chaînes locales, à caractère principalement événementiel. Pour le moment, on nous demande de nous moderniser, de nous ouvrir aux créateurs, aux fictions, aux évènements de francophonie; or, ce sont des programmes longs, et ça mord sur notre mission première d’information locale. Ce second canal nous permettrait notament de résoudre cette problématique schizophrénique et d’offrir d’autres images que la sempiternelle boucle d’infos et de pub ! Ce deuxième canal aurait l’avantage d’une plus grande lisibilité et visibilité, ainsi que du maintien et de la diversification de notre mission historique. Tout cela sans rien sacrifier de nos spécificités respectives et en se rapprochant à travers une série d’opérations communes, ce qui est intéressant en matière d’économie d’échelle. Le Liégeois a tout intérêt à découvrir une expo à Charleroi, et le carolo, un spectacle liégeois.».

Des réticences et des oppositions

Mais… Faire des programmes à finalité communautaire, n’est-ce pas là la mission spécifique de la RTBF, d’abord ? N’est-ce pas marcher sur ses plates-bandes ? «  Est-ce ce que la RTBF le fait vraiment ? », répond J-L Radoux. « Oui », répondent les politiques en charge de l’audiovisuel en Fédération Wallonie Bruxelles! Et, si l’idée de cette seconde chaîne locale commune est séduisante, elle suscite beaucoup de crispations et résistances. Et n’est peut-être pas prête à voir le jour. Beaucoup pensent que ça va coûter cher, pour faire doublon avec une grosse partie des programmes des chaînes de la RTBF qui produit déjà des fictions, des programmes sportifs, culturels, de variétés à visée communautaire… Quand a l’idée d’une chaîne « 100% wallonne », elle est loin de faire l’unanimité !

Du côté de RTC, on argue qu’il n’y a pas à craindre de concurrence. Que plus il y a d’offres de qualité, mieux c’est pour tout le monde ! Qu’on vient bien de créer une troisième grille à la RTBF, alors pourquoi pas une deuxième pour les télés locales ? Quant à la crainte de perdre des marchés publicitaires : « Il faut raison garder ! La RTBF draîne +/- 60 millions d’euros de pubs, contre 3 millions pour l’ensemble des télés locales… Et je pense qu’augmenter l’offre d’encarts publicitaires globale ne ferait de tort à personne… Mais c’est vrai qu’il y a une grande hostilité envers ce projet dans le chef de la direction de la RTBF qui se sent, à tort à mon avis, agressée dans ses missions spécifiques. Or, les différents projets peuvent être complémentaires ».

Le programme commun, ou la dissolution !

Pour les télés locales, c’est clair, il faut se redéployer autrement. Le statu-quo est intenable à terme. Autre solution : se dissoudre petit à petit comme antennes locales au service de la RTBF. Mais ce serait aussi une perte d’identité.

« Je ne pense pas que l’idée de faire des télés locales des outils-satellites au service de la RTBF soit la bonne solution. Or, quand on voit qu’à Bruxelles ou à Charleroi, les antennes locales partagent désormais les mêmes bâtiments que ceux de la RTBF, il y a de quoi s’interroger… Même si ces télés locales restent autonomes.  Je reste convaincu que l’idée de mettre en commun les forces des télés locales dans une grille de programmes à visée communautaire ou régionale est la bonne idée ! Et je ne suis pas seul à le penser : lors des Etats Généraux de l’audiovisuel, un collège d’experts s’est prononcé en faveur d’un tel projet. »

En guise de conclusion, le directeur de RTC estime qu’à moyen terme, « soit une forme de projet commun pour les télés locales finira par l’emporter, soit c’est la fin de celles-ci qui s’imposera! »

The following two tabs change content below.

Raf Pirlot

Derniers articles de Raf Pirlot (voir tous)

Publiez vos réflexions