Le bonheur des Belges

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« A l’heure où l’on nous impose de nous dire Flamand, Wallon ou Bruxellois, moi, par réaction, j’éprouve soudain le besoin pressant de retrouver mes racines. » C’est ce que disait Patrick Rogiers, en compagnie de cinq autres créateurs « en quête de belgitude », en 1978. 1 Le mot n’était pas encore au dictionnaire, l’homme de théâtre, pas encore à Paris. Combien de livres n’ont-ils pas été écrits depuis, des essais qui questionnent notre identité nationale si problématique, des études qui reviennent sur la petite ou la grande histoire, combien de romans, combien de pièces ?

Plus d’une fois, Patrick Roegiers a ajouté son nom à la longue liste. La Belgique est sa fantasmagorie créatrice, même s’il l’a quittée pour n’y plus revenir. De son exil parisien, le Bruxellois demeure hanté par son pays d’origine. Pour son dernier livre, son éditeur lui a imposé, dans le titre, le mot « Belge ». Lui aurait voulu l’appeler « Si petit pays », en clin d’oeil à Léopold II qualifiant l’esprit belge ; ce sera « Le bonheur des Belges », en clin d’oeil à Hugo Claus et son chagrin des Belges, qui écrivait : « Je ne me sens pas Flamand du tout. Mais il se peut que j’arrive à traduire quelque chose de la Flandre en décrivant le genou gauche d’un cycliste. »

Roegiers enfourche lui aussi sa bécane. « J’enfile mon cuissard et mon maillot où j’épingle le dossard 47, année de ma naissance. Personne ne gagne une course avant de prendre le départ et je signe la feuille d’engagement où s’alignent des noms de coureurs qui sont si célèbres que le public ne sait pas où donner de la tête pour voir les champions qu’il admire. » A coups de pédale échevelés, il nous emmène dans un Tour de Belgique de papa, déjanté et déraillant. Et nous voilà embarqué dans une folle échappée de plus de quatre cents pages, tour à tour grandiose ou pitoyable, à travers les lieux communs belges, et où se relayent « Nos Gloires » (vous vous souvenez, Artis-Historia ?), de Breughel à Benoît Poelvoorde et d’Eddy Merckx à Hendrik Conscience. La liste des héros convoqués est si longue que l’auteur a jugé utile d’adjoindre un index, en guise de « clés pour distinguer le vrai, du vraisemblable et de l’invraisemblable ».

Comme bien d’autres artistes, expatriés ou non, Roegiers assiste, atterré, depuis trente ans, à l’évaporation de son pays, « divisé contre lui-même », déchiré par ses querelles intestines, crachant ses contentieux comme un vieux sterput qui refoule. Pourtant, son récit, jeu de massacre des plus désopilants, se veut le parfait antidote à la sinistrose. « Ce n’est pas un roman sur le passé », précise l’auteur, « mais sur le présent. Il part d’un pays qui disparaît mais mon héros distille du bonheur et de la lumière. Ma nostalgie est joyeuse, tel est le secret du livre. Toute la Belgique s’y trouve, alors prenez-le comme un cadeau. » Sa fable, baroque, burlesque, improbable, aberrante, crépitante, mêlant dans un joyeux foutoir l’Expo 58 et la bataille de Waterloo, Tintin et le cheval Bayard, Bouillon et le Mur de Grammont, démonte les topoï de l’histoire nationale, pour les remonter au gré de la fantaisie et du plaisir des mots. Les mots de Roegiers disent « une histoire optimiste sur fond de désastre ». Ils travaillent le texte avec beaucoup de liberté, ce qui est souvent la marque de fabrique des auteurs de la « périphérie française ».

« Les Belges sont des accidentés de l’histoire, ils ressemblent aux gens qui ne croient pas au bonheur alors qu’ils l’ont en eux. Les Flamands en profitent pour instrumentaliser un désir de Nation. Le projet névrotique de Bart de Wever démonte le mythe du pays, en le tuant il fera aussi périr la Flandre. La Wallonie n’a pas d’avenir et la Flandre s’euthanasie ! » Depuis quelques années, Roegiers prend position, dans ce vaste débat sur la survie nationale, qui semble parfois plus intéresser nos amis français que nos compatriotes. Il multiplie les tribunes, et son oeuvre s’imprègne chaque fois un peu plus de babeluttes et de « frititude », comme il disait il y a près de dix ans dans son « Autobiographie de la Belgique », intitulée « Le Mal du pays ».

C’est la quatrième fois que l’écrivain revient sur cette étrange expérience que constitue pour lui l’identité belge, sans compter les pièces adaptées de ses textes. Lucide, Roegiers sait que plus grand monde ne croit à la Belgique. « C’est un torchon tricolore qui pendouille sur un balcon, serti de crasse et de rinçures. (…) Mais tout le monde chante dans ce pays. Le Vlaams Belang au Parlement, en toute impunité. Leterme chante La Marseillaise. Le roi chante l’hallali. Et les Belges, qui sont d’incorrigibles flemmards, ne vont pas tarder à déchanter tous ensemble. » 2 Dans cette polyphonie dissonante, Roegiers entend bien placer sa voix, érudite et délirante à la fois, tonitruante et tendre, désespérément vigoureuse.

 

Patrick Roegiers, «  Le bonheur des Belges », Grasset, Paris, 2012.

 

 

La librairie Livre aux trésors, en collaboration avec l’asbl D’une certaine gaieté, organise une rencontre avec Patrick Roegiers, animée par Laurent Demoulin (ULG), ce mardi 4 décembre 2012, à 18h30, place Xavier Neujean 27a, 4000 Liège.

Notes:

  1. La Libre Belgique, 20 novembre 1978.
  2. « Pauvre Belgique et pauvres c…! », in La Règle du jeu, 8 septembre 2010.
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Vinz Otesanek

Né à l'aube des années septante, dans une maternité art deco devenue plus tard un centre pour toxicomanes. Forte assuétude aux arbres, aux ruines et à la musique expérimentale. Souffre aussi de cinéphilie et parfois un peu du dos. A joué au football, s'est arrêté avant que ça devienne malsain. A étudié la philologie romane et la philosophie, ce qui n'a rien arrangé. A été militant associatif, chômeur, barman, bibliothécaire, traducteur, sous-titreur, administrateur d'asbl, animateur, sans biffer les mentions inutiles. Écrit pour D'une Certaine Gaieté depuis 2003, explorant le territoire de proche en proche, sur deux roues. N'a jamais eu de voiture, comme plus de 40% des Bruxellois. N'a pas non plus de smartphone.

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