La fin du monstre

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« The deadly spawn » 1 : le film de la faim des fins !

Ou comment « pas de fin » ne signifie pas « sans moyens »…

Non, ce n’est pas de cet amour prétendu pour la catastrophe dont je vous parlerais, comme on en trouve dans certains films d’anticipation projetant avec une débauche de moyens (financiers) une énième fin du monde, à laquelle résister à tout prix (kalachnikov à l’appui), dans un grand élan collectif, avec son armada de propagande, dont la moindre n’est pas de détruire massivement d’autres individus pour le bien de l’humanité. Non, personnellement, les grandes causes me gonflent, et je m’en méfie sérieusement, surtout si elles s’immiscent dans mon plaisir à regarder un film. Comment jouir d’un film dont la ligne directrice, sa lecture unilatérale, est l’acheminement d’une communauté vers une seule fin : résister à la menace imminente de sa disparition avec tous les moyens militaires dont elle dispose ?

Et pourquoi ne pas plutôt se réjouir d’un film sans fin, sans finalité morale je veux dire, dont le spectacle consiste à la débauche gratuite de mises à morts en série, de personnages, pour la plupart ineptes, nourrissant la faim d’un monstre qui constitue à lui seul la star du film : « son corps [étant] composé d’un long tube digestif au bout duquel se trouve une gigantesque bouche émaillée d’une rangée de dents parmi les plus denses de l’histoire du cinéma ? » 2 « The deadly spawn » (film culte des années 80, considéré pour certains comme un cas d’école) est un film qui a bénéficié dit-on de la baisse des coûts de production des années 70 : produire un film, le faire connaître n’était plus strictement réservé à des « businessmen avides de profit » 3. Qui plus est, son cadre de tournage était des plus originaux, puisqu’il consistait à tourner le weekend, seul moment de disponibilité de ses acteurs, qui se sont investis dedans comme un hobby pouvant occuper toute leur attention et leur « temps libre ». Et de fait, son acteur principal, Charles G. Hildebrandt (d’environ 8 ans à l’époque), n’est-il pas un passionné de monstres et de science-fiction, véritable expert en la matière, dans la vie, comme le personnage qu’il incarne dans le film ? 4 Un véritable fan. C’est comme cela qu’on le perçoit dans le film, en grand sérieux dans un entretien « d’expert à expert » (ayant tout l’air d’une séance d’analyse), pour expliquer sa passion pour les monstres à son oncle psychanalyste, non sans une certaine méfiance à lui confier son savoir… « The deadly spawn » a été réalisé par des fans, et pour des fans. On imagine d’ailleurs que le passage, à l’époque, de leur monstre, en grande pompe, sur le plateau du journal télévisé local a dû faire tourner de nombreux magnétoscopes !

Sous des airs de poursuivre un tournage sans fin morale apparente, ses auteurs ne se privent pourtant pas d’un joyeux feu d’artifice jubilatoire, broyant dans les crocs du monstre, tout ce qui donnerait une construction espérée au récit, et tout ce qu’ils voudraient voir disparaître dans la vie courante : on apprécie vraiment, l’extermination par les monstres de l’oncle psychanalyste condescendant à l’égard du jeune Charles et de sa passion ; on jouit de la mise à sac d’une réunion végétarienne de la grand-mère par l’invasion de larves voraces et de l’horreur de ses convives à découvrir qu’elles mangent de la viande préhistorique à leur insu (petit hors-d’œuvre de critique des « réunions à thème » masquées parfois derrière des intentions militantes) ; enfin, et là, certains jubileront moins, on assiste à l’extermination violente, gratuite et sans sommation de l’amoureuse du frère de Charles, mettant une fin brutale à tout espoir pour le spectateur de jouir malgré tout ce carnage, d’un récit amoureux parallèle…

Comme beaucoup de films de série B, « The deadly spawn » a une production ultra économique : sa durée est excessivement courte (pour une consommation rapide et efficace d’ailleurs !), sa photographie baigne souvent dans l’obscurité, sa direction d’acteurs est totalement ringarde, et il n’a aucune originalité scénaristique. Selon Éric Dinkian, il se présente comme « une enfilade de situations prétextes habillant une poignée de scènes intéressantes [comme se déroulent certains] films pornos ». Mais c’est ce qui fait tout son charme ! Car l’argument qualitatif ne fait pas la valeur intrinsèque de l’œuvre. Il faut chercher ailleurs… Et s’il y a un mot de la fin, dans le film, c’est au monstre seul qu’il revient, cette « météorite vivante », qui a tant de pouvoir et qui est mue par la fanatique jubilation à se nourrir du monde. Ce qui est le plus à craindre, disait Charles, ce sont les « monstres souterrains », mais il n’avait peut-être pas envisagé toutes leurs formes possibles… et leurs provenances, tout à fait improbables !

 

Alison Valley, octobre 2011

 

Notes:

  1.  Le film « The deadly spawn » est sorti en 1983 (réal. Douglas McKeown). En France il paraît sous le titre « La chose », mais le terme spawn se rapporte à la « ponte », aux « alevins », aux « œufs », à « l’engendrement », et « deadly » signifie « mortel », « meurtrier »… Tout un programme !
  2. Extrait de la chronique du film d’Éric Dinkian à propos du film : http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=1248
  3. André Quintaine : http://www.sueursfroides.fr/critique/the-deadly-spawn-470
  4. Charles est interviewé par Judge Dennis Prince dans : http://www.dvdverdict.com/reviews/deadlyspawn.php à l’occasion de la parution du dvd.
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Maxime Janvier

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