Stas Academy

Download PDF

Ne voilà-t’y pas qu’au coin d’un bar (à peine) nocturne, où l’on venait, plutôt discourtoisement, de nous refuser “l’ultime”, un de mes fervents lecteurs se hasarde à me susurrer (m/f)ielleusement que j’avais eu tendance, dans le dernier C4, à causer d’un peu “trop” de livres et que je n’en avais point, de ce fait, dit assez sur chacun. Quand je n’écrivais que sur l’un d’entre eux, voire deux, ça n’avait pas l’heur de plaire non plus à d’autres lisants assidus. Saperlipopettouile ! On ne peut contenter tout le monde et son père (même les bourriques apprécient cette relative vérité). J’avais pourtant l’illusion d’avoir, au fil des années – d’une part m’abstenant de (ne fût-ce que) citer tout ce que j’avais pu me farcir en deux mois, d’autre part prenant le soin de m’étendre un chouia sur le Nanan – , fleureté avec la mediocritas aurea… N’ayant rien à “être” (même pas critique littéraire), selon ce que dit la ’Pataphysique, laissez-moi donc simplement ne pas être dupe, n’être qu’un catalyseur, une huile de graissage (comme me l’enseigna le T. S. André Blavier) et permettez-moi de confectionner mes tartines comme ça me chante (de toute façon, je vous emm… autant que je vous respecte – c’est équivalent). Vous fournir un bâton pour me battre ? Ne rêvez-pas.

Toutefois, me replongeant, par scrupule, dans mon précédent papier (remarquez au passage que je n’ai pas écrit que j’y avais “jeté un œil”, car je ne jette jamais un œil, préférant de loin ramasser ceux des autres), je me dis qu’effectivement j’aurais pu, par exemple, vanter un peu plus Fumisteries, Naissance de l’humour moderne (1870-1914), la décidément séduisante anthologie de Daniel GROJNOWSKI & Bernard SARRAZIN (Omnibus) ou m’étendre davantage sur  Les Savants fous (D’Archimède à nos jours, une histoire délirante des sciences), de Laurent LEMIRE (Robert Laffont), tant ce bouquin m’a véritablement donné l’envie d’en savoir plus sur quelques mutants d’envergure. En sus, je me serais fait plaisir… D’ailleurs, je n’hésite pas : je me l’offre ! Certes, j’avais eu vent des illusoires rayons N du professeur Blondlot, j’avais approché les affabulations de Lombroso (son Homme criminel ou son Homme de génie), j’avais même acquis (à prix raisonnable) la délirante Folie de Jésus du Docteur Binet-Sanglé, mais je ne m’étais pas montré assez attentif à P. dit F. Lutterbach (cependant tant dans Les Fous littéraires de Blavier que dans les Gens singuliers de Lorédan Larchey) qui, en 1850, publia un ouvrage dont le titre à rallonge témoigne de l’étendue de sa pathologie : Révolution dans la marche ou Cinq cents moyens naturels et infaillibles pour trouver le confortable dans les différentes manières de marcher ; user sa chaussure selon sa volonté, ne pas la déformer, éviter les cors aux pieds ; ne pas se fatiguer en marchant, ainsi qu’en travaillant ; marcher avec assurance sur les chemins glissants ; ne pas se crotter, ou si l’on se crotte par une marche forcée, se décrotter à sec par un exercice agréable sans faire de poussière et sans détériorer l’étoffe ; redresser par la marche la démarche des boiteux, y compris jeux et exercices hygiéniques pour les personnes délicates de tout âge, conserver la vue et lui donner la force de soutenir l’éclat du soleil sans la fatiguer, enfin contribuer puissamment à sa santé, modérément à sa gaîté et quelque peu à sa beauté, rien que par son propre mouvement. L’idée fixe du bonhomme, c’est la marche, Et pas n’importe laquelle car il prône les bienfaits de la marche “en arrière” pour régler tous les problèmes ! Pour lui, l’équilibre du monde pourrait venir de notre capacité à aller de l’avant, mais à reculons… “L’idée de marcher en arrière peut paraître étrange au caractère français, et ne devoir présenter aucune importance. Cependant si l’on se reporte aux temps de notre plus grande gloire militaire, on verra que quelques-uns de nos généraux de l’Empire se sont immortalisés en faisant des retraites savantes. On concevra toute l’importance que l’on doit apporter dans l’exercice de la marche en arrière, en considérant qu’en cas de retraite, plus en marchant l’on pourra faire face à l’ennemi, plus tôt on sera prêt pour saisir le moment de l’attaque. Indépendamment de l’utilité qu’il y aurait à améliorer la marche en arrière pour les temps de guerre, qui pour le bien de l’humanité ne devraient plus se représenter, ne serait-elle pas aussi fort utile en temps de paix ? En effet, n’avons-nous pas vu des officiers de la garde nationale, peu exercés aux évolutions militaires, qui au détour des rues, marchant en arrière pour commander cette manœuvre à leur troupe, ont donné du talon contre le trottoir, et après avoir fait de vains efforts pour se retenir, se sont vus forcés de perdre l’équilibre ?” Ce merveilleux “saisi” aurait aussi pondu, entre autres, une Physiologie hygiénique pour bien se nourrir avec peu de nourriture, bien se désaltérer en buvant et pour éviter l’indigestion en cas de surabondance (traité dans lequel il consacrerait moult pages à la réhabilitation du haricot), une Science nouvelle pour entretenir la beauté et améliorer les traits du visage, rien que par sa propre nature et un Art de respirer, moyen positif pour augmenter agréablement la vie. Si, par miracle, quelqu’un possède ces ouvrages, je suis preneur…

Assez ri, passons aux délectations actuelles. Chez l’Archipel, Gérald MESSADIÉ nous offre 4000 ans de mystifications historiques, un gros bouquin qui ausculte quarante siècles (comptez comme vous voulez) de légendes, impostures, omissions et autres bobards, pourtant enseignés en classe. De la ciguë de Socrate aux aventures de Marco Polo en Chine, de l’homme au masque de fer au nuage de Tchernobyl, de Claude des Armoises (la fausse Jeanne d’Arc) aux attentats du 11 septembre, le romancier-historien nous fait voyager un peu partout pour nous démontrer que nous sommes prisonniers de mythes pieusement entretenus, auxquels ne fait défaut que la vérité historique, ou que la désinformation fonctionne partout à fond les manettes. On peut plonger dans ce livre de façon discursive, dévorant d’abord ce qui nous intéresse plus qu’autre chose pour prendre connaissance ensuite, par curiosité, de chapitres qui sont moins notre tasse de thé. Pour ma part, j’ai d’abord lu les pages consacrées à la véridique et déconcertante histoire d’Orélie Antoine Ier, roi d’Araucanie-Patagonie (un personnage qui nous est cher) puis celles sur la papesse Jeanne, sur Boronali, maître de l’excessivisme, sur les momeries de Mesmer, sur Les Protocoles des sages de Sion (vu que je sortais du Cimetière de Prague d’Umberto ECO), avant de boire du petit-lait avec la prodigieuse affabulation de Fyodor Kouzmitch, alias Alexandre Ier de Russie, avec la charge de la brigade légère ou les lauriers de la stupidité ou encore grâce à sir Edmund Backhouse, un arnaqueur de génie qui, en Chine, roula plusieurs fois magistralement le Foreign Office dans la farine. Je m’en voudrais d’oublier ce bon Dr. Voronoff qui, à Paris, entre 1920 et 1930, pratiqua cinq cents greffes de testicules de singes à des hommes en vue de leur faire recouvrer leur jeunesse. De lui, je n’ignorais rien (ayant même quelques-uns de ses ouvrages dans ma “librairie”) mais qu’une histoire parallèle se soit développée dans le même temps aux États-Unis voilà qui me ravit. Un aventurier, John Romulus Brinkley, traita un fermier impuissant depuis seize ans en lui greffant des gonades de bouc, ce qui lui fit  acquérir une réputation fulgurante et faire, au Kansas, dix fois mieux que Voronoff : soit cinq mille (comptez comme vous voulez derechef) greffes de couilles de bouc ! La misère humaine n’a pas de limites. J’ai dévoré aussi Le Règne de la poire, Caricatures de l’esprit bourgeois de Louis-Philippe à nos jours, de Fabrice ERRE (Champ Vallon, coll. la Chose publique). De la célèbre charge de Philipon au dessin de Wiaz asticotant Balladur paru dans le Nouvel Obs, en passant par Daumier ou Jarry et son Père Ubu, la Poire proliféra dans les journaux satiriques, les rues et les mémoires, devenant le symbole de la civilisation bourgeoise triomphante. Ce tour d’horizon, abondamment illustré, de l’histoire de la vie politique française à partir de 1830 est jubilatoire. Quelle somptueuse idée a eue Jérôme Millon de rééditer les traités d’HILDEGEARDE DE BINGEN. Après Les Causes et les Remèdes (1997), Les Symphonies des harmonies célestes (2003), voici pour l’heure Physica, le Livre des subtilités des créatures divines, dans lequel la célèbre bénédictine du XIIème s. pose son regard sur les plantes, les éléments, les pierres, les métaux, les arbres, les poissons, les animaux et les oiseaux. On y trouve la trace d’antiques savoirs mais aussi un assez plaisant délire sacré dû à une “frappée” d’exception. Les intellos tordus apprécieront Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, la Philosophie expliquée par les blagues (sans blagues ?) de Thomas CATHCART & Daniel KLEIN (au Seuil). C’est une lecture plutôt plaisante. Dans le chapitre consacré aux paradoxes logiques et sémantiques, on trouve bien sûr Bertrand Russel mais aussi Grelling et Nelson : “Il y a deux sortes de mots, ceux qui se réfèrent à eux-mêmes (autologiques) et ceux qui vont voir ailleurs (hétérologiques). Prenons des exemples de mots autologiques : “bref” (qui est un mot bref), “polysyllabique” (qui comporte plusieurs syllabes) et notre favori “orthographié” (qui l’est effectivement). Pour les mots hétérologiques, on a par exemple “tête-bêche” (un mot n’a pas de tête, quelle que soit votre vie conjugale) et “monosyllabique” (le mot a plusieurs syllabes). Mais le mot “hétérologique” est-il autologique ou hétérologique ? Telle est la question. S’il est autologique, alors il est hétérologique. S’il est hétérologique, alors il est autologique.” Ha ha ! Voici la blague illustrant cette problématique : C’est une ville dans laquelle le seul barbier rase tous les habitants du coin, et seulement ceux qui ne se rasent pas eux-mêmes. Est-ce que le barbier se rase lui-même ? S’il le fait, il ne le fait pas. S’il ne le fait pas, il le fait. (Tout le reste est à l’avenant).

Il faut bien causer un peu de littérature. On appréciera d’abord, et vivement, À vos caddies !, un très époustouflant recueil de nouvelles de Patrick LEDENT (chez Calliopées). C’est mieux que bien de bout en bout et ça donnerait envie de voir cet écrivain liégeois plutôt doué oser s’attaquer pour de bon à un roman. Toutes ces histoires bien torchées, excellemment servies par un style qui en est un, vont longtemps vous trotter en tête, croyez-moi. C’est bien simple : je n’échangerais pas un Patrick Ledent contre dix Beigbeder ! On lira aussi Monsieur Songe suivi de Le Harnais & Charrue du regretté Robert PINGET (Minuit, coll. “double”, n° 74). Ce vieil original au tempérament bilieux et à l’âme saugrenue ne pourra que vous plaire et vous ferez une place à ce personnage aux côtés de Candide, Plume ou Monsieur Teste, si ce ne sont Bouvard et Pécuchet. Les récurrences de Pinget (un peu comme celles de Thomas Bernhard en moins hargneux), sa petite musique qui finit par nous séduire sans avoir l’air d’y toucher, ne procurent que du ravissement. Il me faut une fois de plus vous chanter les louanges de l’immense Mark TWAIN, non pas, comme le mois dernier, pour un roman fantastique mais pour un recueil d’articles hyper-virulents où l’auteur utilise au mieux sa verve satirique pour s’attaquer au patriotisme, au racisme, à l’hypocrisie religieuse ou au cynisme des nations occidentales se partageant le monde. Ne ratez donc sous aucun prétexte La Prodigieuse Procession & autres charges (chez Agone, BP 70072 – F 13192 Marseille cedex 20), rien n’y est à jeter. Commencez donc par les deux chapitres consacrés à notre Popold II national : Le soliloque du roi Léopold, Une défense de sa domination sur le Congo puis Twain accuse Léopold de l’assassinat de quinze millions de personnes, vous allez béer. Une petite connerie sympa en guise de récréation ? Allez hop ! Osez… 20 histoires de fellation (la Musardine), de charmantes (pour la plupart) historiettes dont le leitmotif est l’irrumation considérée comme un des Beaux-Arts. Juteux !, si j’ose. (Oui, j’ose.) Deux recueils d’études dont la lecture est également rafraîchissante : Apollinaire et les rires 1900 (Calliopées), où Claude DEBON établit l’édition des Actes du XXème Colloque international, qui s’est tenu à Stavelot en 2007. Que du bonheur ! Le Comique de caf’-conc’ dans le théâtre d’Apollinaire – L’Écho du rire de Jarry chez Apollinaire, Du Merdecin à la mère des seins – Le Rire comme facteur de désordre dans les récits d’Apollinaire, etc. Un seul monde. Relectures de Rosny aîné, études réunies par Philippe CLERMONT, Arnaud HUFTIER & Jean-Michel POTTIER (aux Presses Universitaires de Valenciennes) vaut aussi fichtrement le détour. Le prodigieux Rosny dont les romans préhistoriques (La Guerre du feu, Le Félin géant, …) ou d’anticipation (Les Xipéhuz) nous ont tant fait rêver… Bon ! restons-en là car m’attendent Limonov d’Emmanuel CARRÈRE (P.O.L.), Scintillation de John BURNSIDE (Métailié) et Les jardins statuaires de Jacques ABEILLE (éditions Attila), trois romans dont un ami sûr m’a dit le plus grand bien. Mais avant cela, je vais commencer par me taper toutes affaires cessantes Le théorème du Surmâle, Lacan selon Jarry de Paul AUDI (Verdier), dont la bande pose cette question : De quoi s’agit-il donc avec l’amour ? “L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment” de l’Alfred confronté à “l’amour supplée” au fait qu’“il n’y a pas de rapport sexuel” de l’impayable Jacques, voilà qui promet… Pour rester dans le sujet, je ne résiste pas à vous raconter celle-ci en guise de conclusion : Pierrot va se confesser et dit : — Bénissez-moi, mon Père, car j’ai péché. J’ai couché avec une fille facile.— Ah, c’est toi Pierrot ! Avec qui donc as-tu couché ?, demande le prêtre. — Je préfère ne pas le dire, Père. — Était-ce Nadine ? — Non, Père. — Était-ce Isabelle ? — Non, Père. — Était-ce Charlotte ? — Non, Père. — Bien, Pierrot, tu diras deux Pater et quatre Ave. Pierrot sort de l’église et rencontre son ami Christophe qui lui demande comment cela s’est passé. — Génial ! , dit Pierrot. J’ai eu deux Pater, quatre Ave et trois bons plans.

 

André STAS, R.

 

The following two tabs change content below.

Maxime Janvier

Derniers articles de Maxime Janvier (voir tous)

Publiez vos réflexions