Le pudding du pauvre anglais

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Mick Philpott, citoyen britannique de 56 ans, avait dix-sept enfants. Avec quatre femmes différentes. Il vécut un temps en ménage à trois. Apparemment violent, sa maîtresse s’était fait la malle avec les enfants qu’il avait eu avec elle. Phil percevait des allocations familiales élevées, vu le nombre d’enfants, et vivait dans un logement social. Trop exigu, il avait fait la demande d’en obtenir un plus spacieux. En vain. Alors, le 11 mai 2012, il a imaginé de bouter le feu à son logement de Derby, dans le centre de l’Angleterre, afin d’en recevoir un autre, plus grand, et subsidiairement de faire porter le chapeau à sa maîtresse, pour récupérer les gosses. Mais ça ne s’est pas bien passé, les enfants qui étaient encore sous sa garde sont morts dans l’incendie. Mick Philpott a été déclaré coupable avec son épouse et un ami de l’homicide involontaire de 6 de ses 17 enfants.

foie gras chomeur

Le numéro deux du gouvernement britannique, George Osborne, s’est engouffré dans ce fait divers sordide pour justifier l’offensive généralisée du gouvernement Cameron contre les prestations sociales. Les « réformes » sont entrées en vigueur le 1er avril, enfonçant encore un peu plus les pauvres dans les difficultés financières, voire la misère. Osborne a ainsi expliqué que le cas Philpott « posait pour le gouvernement, la société et le contribuable la question de l’Etat providence, qui subventionne des styles de vie de ce genre ». Les tabloïds populistes comme le « Daily Mail » ont immédiatement fait chorus en précisant qu’il s’agissait d’« une famille, et [d’]une collection d’êtres humains, qui est dépendante des allocations comme d’autres le sont des drogues ». Sur la pente glissante des approximations, le quotidien sombre ensuite dans les généralisations grotesques. « Les émeutes qui ont commencé dans le nord de Londres il y a deux ans montrent ce qui est arrivé au pays suite à la perversion de notre système de prestations sociales. De nombreux émeutiers travaillaient à plein temps et étaient adultes, mais ils avaient gardé cette morale à la Philpott. »

 

Une parlementaire travailliste fit remarquer que « la décision des Philpott de mettre le feu à leur maison n’était en rien liée au fait qu’ils touchaient des allocations ». Mais dans le pays berceau du libéralisme, la représentation systématique et volontairement erronée des pauvres dans la société est une tradition. Lobotomisés par une presse de caniveau aux ordres de la finance et du patronat, nombreux sont ceux qui pensent que les pauvres méritent leur pauvreté. Et que les prestations sociales sont bien trop généreuses et enfoncent leurs bénéficiaires dans l’assistanat et le vice. Le ministre du Travail, Iain Duncan Smith, a ainsi répondu, début avril, à un journaliste de la BBC qui lui demandait, en réaction au témoignage d’un vendeur ambulant, s’il pourrait se contenter de 53 livres (environ 62 euros) par semaine pour vivre : « Si je le devais, oui ». Des pétitionnaires l’ont pris au mot et mis au défi de mettre ses paroles en corrélation à ses actes. Si Mr Smith devait désormais vivre avec 53 livres par semaine, cela représenterait une réduction de 97% de son revenu actuel qui est de 1.581 livres par semaine ou 225 livres par jour après impôt.

 

Mr Smith prétend savoir de quoi il parle et avoir été deux fois au chômage. C’était sans doute il y a longtemps. Son calcul des frais du ménage et de ce que l’on peut avoir pour 53 livres se base probablement sur les dernières emplettes qu’il a effectuées lui-même, en 1972. Les attaques contre les pauvres se sont intensifiées depuis l’ère Thatcher, n’ont pas faibli sous le gouvernement travailliste de Tony Blair, et reprennent de plus belle avec l’actuel équipe conservatrice. Elles s’appuient sur des clichés séculaires sur lesquels l’écrivain américain Herman Melville ironisait il y a un siècle et demi déjà : « De toutes les idées préconçues véhiculées par l’humanité, aucune ne surpasse en ridicule les critiques émises sur les habitudes des pauvres par les bien logés, les bien chauffés et les bien nourris. »  1

Notes:

  1. « Of all the preposterous assumptions of humanity over humanity, nothing exceeds most of the criticisms made on the habits of the poor by the well-housed, well- warmed, and well-fed. », Herman Melville, Poor Man’s Pudding and Rich Man’s Crumbs (Le Pudding du pauvre et les miettes des riches), 1854, trad. Jean-Yves Lacroix, in « Le paradis des célibataires », Allia, 2007.
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Vinz Otesanek

Né à l'aube des années septante, dans une maternité art deco devenue plus tard un centre pour toxicomanes. Forte assuétude aux arbres, aux ruines et à la musique expérimentale. Souffre aussi de cinéphilie et parfois un peu du dos. A joué au football, s'est arrêté avant que ça devienne malsain. A étudié la philologie romane et la philosophie, ce qui n'a rien arrangé. A été militant associatif, chômeur, barman, bibliothécaire, traducteur, sous-titreur, administrateur d'asbl, animateur, sans biffer les mentions inutiles. Écrit pour D'une Certaine Gaieté depuis 2003, explorant le territoire de proche en proche, sur deux roues. N'a jamais eu de voiture, comme plus de 40% des Bruxellois. N'a pas non plus de smartphone.

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Il y a un commentaire

  1. Greg Pascon

    ça me rappelle un truc que j’avais lu dans Storytelling, le bouquin de Christian Salmon, c’est celle des retraités de l’Île de Ré (on peut la lire ici : http://www.sudouest.fr/2010/11/29/le-syndrome-de-l-ile-de-re-revient-dans-l-actualite-252539-1381.php). En bref, un couple de pensionné ce retrouvait en plein dans les effets indésirables d’une modification de l’imposition sur la fortune et devait payer de somme complètement disproportionnées par rapport à leur revenus réels. La droite française avait su prendre appuis sur cette histoire pour attaquer (avec un pas mal de succès) l’impôt sur la fortune.
    Ici, c’est un peu le même mécanisme (et il est classique) : on construit un récit « réformateur » à partir d’un fait divers. Le plus étonnant (pour pas mal de rationalistes indécrottables), c’est que ça marche! Et qu’en plus, ça a tendance à désarmer la critique.

    Maintenant, faudrait se demander pourquoi la gauche a laisser l’arme narrative dans les mains des « réformateurs »…

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