Rencontre avec David Evrard

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Il y a quelques temps déjà, l’asbl où je bosse, D’une Certaine Gaieté, a invité David Evrard à venir présenter son premier roman. C’était au Comptoir du Livre, en Neuvice, à Liège. À l’époque,  j’ai réalisé un entretien avec le gaillard. Sur son roman et son travail en général.

L'Usine de la rue Schmerling. Photo N. Michalak

David Evrard, c’est un plasticien d’une quarantaine d’années, originaire de Liège qui a émigré à Bruxelles. Il n’a pas de médium particulier. Sa particularité, c’est justement de s’adapter au lieu où il est invité. Sculpture, installation, collages, photo… Evrard, je le connais bien. Il y a 20 ans déjà, il m’avait enrôlé dans un collectif artistique multimedia baptisé « ÖLS, 22-SCHMER », du nom de l’Usine, 22 rue Scherling à Liège, où on se réunissait (et où il vivait comme un beatnik). On avait même pas 20 ans et on se la pétait pluridisciplinaire : art plastique, poésie, performance, musique, théâtre. Un gros bordel post-situ, avec des références-massue comme Joseph Beuys (tout le monde est artiste), Antonin Artaud (on est un peu taré et on aime ça) ou William S. Burroughs (on écrit des machins incompréhensibles et on se drogue). Le collectif (qui a également compté sur l’Enfant Pavé et Elisabeth Ancion pour ne citer que ces deux-là) a sévit durant trois petites années, début nonante, en secouant le petit milieu de l’art liégeois et en commettant quelques performances à Bruxelles, Amsterdam ou Berlin. On était interconnecté avec un autre collectif de fameux zozos : l’Unconscious Collective de Berlin (à qui j’en profite pour rendre hommage). Bon voilà, c’était beaucoup de provoc’s, quelques messages pour libérer le prolétariat et en passant, un max’ de fêtes et d’amitié.

20 ans plus tard, on a tous passé notre chemin et vaqué à nos occupations, mais j’ose croire que dans notre boulot à chacun, il reste un peu de poussière de cette usine pourrie de la rue Scherming…

Evrard

J’ai réalisé cette interview via Skype en février 2013…

Joe : Bon David, on se connaît bien, je vais pas te faire de salamalec et je vais te tutoyer. Je réalise cette interview pour le blog de l’Entonnoir. Tu connais l’Entonnoir ?

David : Oui, un peu.

Joe : Et tu en penses quoi ?

David : Bon, j’y vais pas souvent à vrai dire, mais c’est pas mal, c’est assez actif. J’y suis allé il y a quelque temps pour suivre les infos sur … La fin de Liège 2013, c’est ça ?

Joe : Ouais, Liège 2017.

David : Liège pouvait pas accéder à un truc, je sais plus bien quoi. Bref, je trouvais ça bien fight, ce genre d’articles second degré sans y paraître, ironiques sans être cyniques. Pour le reste, tu peux me faire des salamalecs, j’aime bien aussi.

Joe : The Spirit Of Ecstasy, c’est ton premier roman. Qu’est-ce qui t’a aidé à écrire ce bouquin ? Quelles sont tes références, tes influences?

David : La Beat generation, c’est quelque chose qui me forge depuis longtemps. Mais plus récemment, ces 5/6 dernières années, je lis beaucoup d’autres Américains comme Cormac McCarty ou Harry Crews. Mais j’ai lu aussi des Français naturalistes tels que Zola, avec ses longues descriptions car j’aime bien ce principe-là. J’aime bien de tirer un peu le « truc » sur des choses plus théoriques, genre Lacan, Foucault, etc. Et j’aime également les ambiances fin du monde, le roman Paysan et aussi tous les trucs un peu « came ». Pour moi le mixte de tout ça permet de faire un roman de génération dans les deux sens du terme car à la fois on retrouve les acteurs/producteurs du livre, qui sont de jeunes Liégeois trentenaires pour la plupart et d’un autre côté on retrouve le terme de génération pris en tant que tel, comme un roman qui se génère lui-même où quand on le lit, on est confronté au fait que le roman s’écrit en le lisant. Enfin, c’est ce que j’espère…

Il nous faut préciser que le concept même du roman est plutôt singulier. Un groupe d’artistes (Anne Bossuroy, Jean-Daniel Bourgeois, Isabelle Copet, Jonathan De Winter, Jenny Donnay, Lucie Ducenne, François Franceschini, Jonas Locht, Xavier Mary, Gérard Meuran, Nicolas Verplaetse) réalise une expo quelque part dans un trou perdu en France et bénéficie d’un budget pour réaliser un catalogue. David Evrard arrive à les convaincre (ou bien c’est l’inverse) que ce serait quand même vachement plus original d’inventer une fiction mettant en scène les exposants eux-même.

Joe : Je t’avoue un truc, je n’ai pas encore terminé le bouquin, donc je vais me la péter…

David : Tu n’es vraiment qu’un chien puant…

Joe : Ok. Mais ce que j’ai lu me laisse déjà une bonne impression. C’est assez sympa cette suite de longues descriptions. On a un peu l’impression d’être devant du Lynch, bon pas dans l’imagerie, mais dans l’idée d’une suite de tableaux hyper esthétiques qui s’empilent les uns sur les autres sans qu’on ne comprenne vraiment où ça va. Puis il y a aussi le milieu de l’art, plutôt fantasmé. Avoue, tu aimerais que l’art soit aussi drôle que ce qui se passe dans ton roman ?

David. Oui, c’est vrai, le milieu de l’art, ça a un côté chiant. Mais évidement, c’est aussi un roman d’artistes et je fantasme l’art. J’ai vraiment la sensation, qu’en Belgique francophone, on ne retrouve plus de génération, de vraies solidarités. Du coup ce groupe de jeunes artistes me plaisait assez bien pour ça. On ne retrouve plus vraiment des gens qui sont prêts à juste jouer comme ça, à fantasmer que l’art puisse prendre une forme quasi d’utopie, que ça puisse comprendre de la vie.

Joe : On retrouve aussi l’idée que le processus de production est quasi aussi important que la finalité. On sent bien dans le roman que toutes ces préparations hallucinées d’exposition perdues dans la rase campagne est aussi importante, si pas plus, que l’expo elle-même. Mais tu as dit un gros mot : « utopie ».

David : Ouais, je l’ai dit…

Joe : Bon, je n’oserais pas parler d’art engagé. Paradoxalement, cela ne fait souvent pas bon ménage. Les activistes qui s’aventurent dans la création, ça donne souvent de l’amateurisme lourdingue, même si le fond est bon. L’inverse est vrai aussi. Les artistes qui se la jouent « j’ai un message » distillent souvent de gros clichés vides de sens… Mais bon, dans ce sens là, je ne suis pas vraiment un spécialiste. Tu connais des trucs cool qui se font actuellement en « art engagé », squat d’artistes, ce genre de choses ?

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David : Premièrement, c’est une New-yorkaise, Lauren VHS,  qui est passée par ici à Bruxelles et qui a écrit un texte dans le dernier YEAR, où tu es aussi je te signale.

Joe : Ouais, j’ai remarqué.

David : Donc, la nana, elle bosse sur les trucs Wall street, tu vois ?

Joe : OCCUPY Wall Street.

David : C’est ça. Putain, j’ai vraiment la gueule de bois… Donc, elle gérait, avec des fameux artistes quand même, style Jonas Mekas, le fait de produire un discours non-idéologique, de produire des images qui ne soient pas rattachées à des grands courants de pensée, sans être partisan pour le dire autrement. C’est quelque chose qui m’intrigue fortement. Prenons un exemple, Burroughs. On ne peut pas dire qu’il soit militant et pourtant tu sens dans ses textes, dans sa poésie, quelque chose d’hyper politique. C’est ça pour moi un bon artiste, ce n’est pas d’avoir un discours identifiable à des kilomètres ou squatter des bâtiments. On peut très bien exposer dans un musée, une galerie, un garage ou une grotte, peu importe. Ce qui est important, c’est l’engagement que le mec met dans son boulot. C’est ça qui est politique. Beaucoup de jeunes artistes, aujourd’hui, sortent des écoles et sont déjà formatés et du coup, ils font des choses qui correspondent vraiment à un art idéologique, de manière larvée. Donc, on vit vraiment un art qui est de l’ordre de la démocratie-capitaliste, conservatrice au sens le plus bas du terme. Mais les artistes ne se rendent même pas compte, souvent. Voilà, c’est quelque chose qui se fait, c’est dans l’ambiance du moment et qu’ils veulent gagner 3 Francs 6 sous. J’espère que l’engagement, à la fois dans la forme et à la fois dans la vie peut donner des formes d’activisme qui soit plus politique peut-être que directement idéologique. Bon, les artistes qui exposent dans les musées des gros tags FUCK CAPITALIM, puis qui boivent le champagne avec les collectionneurs, c’est toujours un peu bizarre. À côté de ça, tu as des artistes comme Richard Prince qui se retrouve dans des Musées et dont les œuvres sont hors de prix. Et en même temps, le gaillard, c’est un grand collectionneur de livres, c’est lui par exemple qui possède les manuscrits de Kerouac… Et tout son boulot est basé sur l’Amérique des sixties, hyppies, révoltes, HellsEngels et déglingues, en gros. Il photographie pas mal, euh ses voisines, genre « girls next door » à moitié nue. Et le fait de faire passer cette imagerie de l’autre côté, en gros qu’une photo de sa voisine à moitié à poil vaille deux millions de dollars et se retrouve dans une villa de Miami chez un gros bourgeois. Du coup, il y a une ouverture de champs, jusque dans la bourgeoisie. Bien sûr que les choses sont imbriquées et le pouvoir n’est pas toujours où on le croit. Retournons dans l’ancien temps, prends un gars comme Beuys, il produit de l’activisme dans son travail, ça ne l’empêche pas de se retrouver dans les grandes collections et les grands Musées. Ça ouvre le champs, non ?

Joe : Ça donne des moyens en tout cas… Quand tu parlais de la voisine qui se retrouverait chez un bourgeois pour deux millions de dollars. Oui, ça te donne les moyens. Que tu sois de gauche ou de droite, pour faire de la politique, il te faut de la thune.

David : Ok, mais c’est pas le problème. Ce que je veux dire, c’est comment arriver à ce qu’une photo amateur de ta voisine vaille deux millions de dollars. On se rend compte que la valeur financière d’une oeuvre crée une valeur symbolique. Bon, je t’avoue que je ne suis pas super fan de ce type de commerce comme il existe, mais, revenons à Beuys, le gars, il te plante une corne de cerf dans un tas de cendre et ça devient une institution ! Bon, on peut aussi discuter sur l’utilité de l’art, mais pour moi ça prouve qu’on a besoin de l’art, comme quelque chose de bien fait. C’est ça, à mon sens, la seule intrigue intéressante du marché de l’art. Il donne une valeur aux choses, plus politique que nécessaire.

Donc dans mon bouquin, je tente de rester dans une ambiance où on ne démêle jamais le vrai du faux, c’est bourré de longues descriptions qui font comme si c’était de la critique d’art. D’une œuvre qui est en train de se faire, dans laquelle il y a de la vie, puis c’est une œuvre qui n’existe pas. Puis, quand tu continueras à le lire, tu verras…

Joe : Je vais m’y remettre, promis.

David : Il y a toutes sortes de discours, piqués à gauche à droite, un discours des Black Panthers, etc, que j’intègre comme si c’étaient des critiques d’art. C’est une sorte d’ekphrasis qui décrit une oeuvre qui est en mouvement et qui est faite de plusieurs paysages dans un même paysage, où les personnages sont des personnages dans des personnages. Et c’est cette intrigue-là que j’aimerais arriver à faire glisser sur des oeuvres. Pour en revenir à l’argent, je ne sais pas comment je me sentirais à vendre un bout de bois sur lequel j’ai tiré un trait de peinture, à deux millions de dollars. Je crois que je ne me sentirais pas trop à l’aise.

Joe : Ça se vend bien The Spirit of Ecstasy ?

David : Oui, je suis agréablement surpris. Que ce soit avec l’Edition Komplot ou avec l’Edition partenaire en France.

Joe : Vous avez tiré à combien ?

David : 1000 exemplaires, pas de millions de dollars en vue…

Joe : Un dernier truc à ajouter pour nos lecteurs ?

David : L’histoire n’est pas une courbe ascendante mais c’est un empilement de choses qui interagissent entre elles.

J’ai fini par terminer ce roman. Bon il y a quelque chose de fameux, mais je reste sur ma faim, comme dirait la chroniqueuse de « 50 degrés Nord ». J’ai été séduit, c’est un bel objet avec de belles images. Des entre-filets placés comme des chapitres, expliquant d’improbables choses comme l’invention de la serrure Yale ou l’histoire de ce fameux « spirit of esctasy » qui orne les Rolls. Ou comme je l’ai dit plus haut, ces longues descriptions d’installations mêlant courses de moto, rite vaudou et rave party. Tout ça c’est très bien. Je suis juste un peu déçu par le manque de profondeur des personnages. Avec des noms comme « la Boss », « le jonc » ou « le tchièsse », on aurait envie d’en apprendre plus. Mais on se cantonne à des dialogues, par moment très sensibles, mais on ne sait jamais vraiment qui parle et ça donne juste l’impression d’entendre des voix dans le noir… D’autres diront que c’est déjà pas mal…

Cinquante degrés Nord du 7 Mars 2013, Cinquante degrés nord : RTBF VidéoCinquante degrés NordLES INVITÉS Emmanuel Marre est un réalisateur belge. Il est l’auteur de plusieurs courts métrages, dont Michel et Le petit chevalier. Il nous rend visite ce soir

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Rendez-vous directement à la minute 22, seconde 37. Entre-nous, la meilleur chose qui puisse arriver à un artiste cité dans cette émission est bien de se faire descendre. Mission réussie!

David Evrard, « The Spirit of ecstacy », Komplot & BlackJack Editions, Bruxelles, 2012.

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joel napolillo

Bricoleur en éducation populaire à l'asbl D'une Certaine Gaieté, buveur de café zapatiste et blogueur entre 4 et 5h du matin

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