Ceci n’est pas un passeport #2

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Steven rassemble la paperasse qui jonche son bureau pour en faire plusieurs tas ordonnés. Ça a toujours été son truc; des tas de bordel ordonné. La journée a été longue; Steven a régularisé pas moins de 25 familles aujourd’hui. Pas mal d’Afghans; c’est que l’Otan s’embourbait et les batailles finales se succédaient en perdant toute considération pour les civils. Une famille palestinienne de Cisjordanie venue en vacances et régularisée par accident… quelques maçons néo-ruraux brésiliens et un maximum d’Italiens taciturnes qui vous demandent où se trouve le premier coffee shop. Ça faisait un bail que Steven bossait à l’immigration. Depuis quasi le début de la République libre de Wallonie, pas loin de 10 ans. Il s’était toujours dit « faut que ça tourne, Steven, l’en faut pour tout l’monde » mais il ne s’était jamais résigné à changer de boulot …

En éteignant la console de son bureau, il regarde les mannes de régularisations réalisées aujourd’hui par l’équipe de jour. Un bordel ordonné de dossiers entassés. On ne pouvait pas dire que l’administration roulait sans problème dans le seul pays européen où le cannabis était non seulement légalisé mais encouragé. Difficile donc d’avoir des chiffres précis, mais on pouvait estimer à un million le nombre de personnes ayant boosté la population wallonne ces derniers temps. Le tourisme était à son comble, les agriculteurs radieux et la cyber-police conviviale. Steven ferma la porte du hangar de l’immigration quand sur le tarmac de la piste d’atterrissage, il chopa de plein fouet un bouffée d’air saturé de THC issu des plantations de Sativa jouxtant l’aéroport. Tout ce bordel ambiant était tout de même un peu pensé. Comme un tas de bordel ordonné. Des charters atterrissaient sans discontinuité à Bierset, déversant des hordes de réfugiés. Une fois leur régularisation en poche, les primo-arrivants plantaient leur tente autour des champs de cannabis pour y travailler. Une armée de maçons décroissants optait pour des habitations moins précaires, laissant naître une véritable cité verte autour de l’aéroport. La majorité des Wallons travaillaient en ville dans l’administration, en laissant naître à ses portes la plus cosmopolite des régions du monde. Dans le RER descendant sur la ville, Steven contempla les kilomètres de yourtes et de cabanes en bois, construites les unes à côtés des autres sans logique apparente, dans un fatras de fibres optiques, d’éoliennes et de panneaux solaires enchevêtrés. C’est qu’la zone B avait bien changé ces dernières années. Non seulement elle s’était repeuplée, mais, pour le plaisir des touristes d’un jour, la zone offrait un large éventail de coffee shops, de bars et de salons de yoga improvisés. La tête posée sur la vitre du RER, le regard de Steven alternait entre le paysage de Woodstock du 3ème millénaire et les informations télé qui ne ne variaient guère ces derniers jours. Sur l’écran, on pouvait voir des colonnes de réfugiés fuyant BHV et frappant aux portes du Royaume de Bruxelles et de la République libre de Wallonie. Hier soir encore, des tirs de mortier ont pris pour cible un quartier francophone de Wezembeek-Oppem qui répliqua par une vendetta nocturne au lance-roquettes sur l’administration communale. Steven songea à prendre des vacances.

Pourtant, Steven était fier de son boulot. Mais régulariser la veuve, le maçon et le gauchiste, c’était un boulot bénévole. Il touchait le citizen win for life et vivait dans un squat offert par l’Etat. Le jour même où la Wallonie déclara son indépendance, la loterie décréta que le hasard se devait d’être un peu encadré et le jour de chance généralisé. Bref, tout qui jouait gagnait. La loterie fut ruinée en quelques semaines, mais le régime au pain sec et à l’eau ne dura guère très longtemps. Quelques semaines plus tard, le gouvernement légalisa le cannabis en se lançant dans un plan quinquennal ambitieux. Les kolkhozes de l’état produisaient la résine pour l’exportation dans un style culture intensive un peu passée de mode, tandis que la production locale restait aux mains d’associations plus ou moins légales.

Les grincements des freins du RER sortirent Steven de ses pensées. Il était arrivé à Liège-Palais et, pris de court, entama une descente du train à contre-courant d’une horde bigarrée d’étudiants allant rejoindre leur famille sur les hauteurs.

A la sortie de la gare, Steven n’eut pas envie de rentrer au squat et héla un pousse-pousse. Le minuscule pilote chinois retira des écouteurs de ses oreilles. – « Toi aller où? » – « En vacances… » répliqua Steven d’un air las de fonctionnaire. – « oki pat’on. Toi vouloir joint pou’ voyach? » Le Chinois sortit une cigarette de sa sacoche que Steven accepta poliment. Une fois bien installé dans le pousse-pousse, il l’alluma et tira une bouffée en fermant les yeux. – « c’est p’oduction de mon f’è’e. Cannabis de Cha’le’oi, bien meilleur qu’ici ! ». Steven ignora la remarque, — par ailleurs largement répandue — selon laquelle l’herbe carolo était la meilleure du pays, et jeta un regard résigné et bienveillant sur les embouteillages de pousse-pousse pressés de rejoindre la place Saint-Lambert. C’est un spectacle que Steven appréciait. Savourer la symphonie d’injures incompréhensibles que les Chinois proféraient les uns contre les autres pour pouvoir se faufiler. De plus, personne ne respectait la bande des trolleys et de temps à autre, on entendait les hennissements de chevaux de trait nerveux, agrémentés de jurons locaux. « crévin dju, ti fê sogne à tchva mâssite’ biess di chintok! »

La circulation se fluidifia une fois le pousse-pousse sur le pont des Arches. Le Chinois pédalait en danseuse en chantant un refrain probablement bien connu chez lui, et dont un murmure sortait du casque sur ses oreilles. L’herbe carolo donnait à Steven un avant-goût de vacances et Outremeuse lui apparut comme une contrée lointaine peuplée de tribus exotiques. Le long de la Meuse, des péniches amarrées déchargeaient leur cargaison de nourriture glanée aux Pays-bas. Place de l’Yser, le Chinois stoppa net devant des échoppes ambulantes pakistanaises. – « Toi payé bie’e à moi? » Steven glissa un billet de 10 tchiniss dans la main du Chinois. – « Eh prends-en une pour moi, et bien fraîche avec ça. Moi c’est Steven! » – « Pas Steven , Heineken! » Steven voulu répondre quelque chose mais son cerveau embrumé par la carolo était quelque peu freezé. Le Chinois lui fit un clin d’oeil et rigola. – « Moi Chang ! Oui oui Chang comme dans bande dessinée! » et il s’engouffra dans le village pakistanais. Steven en profita pour télégraphier un message au squat dans une téléboutique en bordure du village.

“Steven rentre pas au squat. Stop. Pars en voyage pour 48h. Stop”.

Chang réapparut avec deux bouteilles de Heineken glacées. Steven refusa le reste et remonta dans le pousse-pousse en avalant de grandes goulées. Le Chinois but la bière cul-sec et repartit en danseuse, visiblement éméché. De toute manière, songea Steven, ça faisait longtemps qu’on ne respectait plus les priorités de droite absolues dans ce foutu pays.

Steven se réveilla en sursaut alors que Chang le secouait. – « Steven a’ivé, ça fait 25 tchiniss ». Une file de pousse-pousse débarquait ses futurs touristes à la manière de tous taxis du monde devant tous les les aéroports du monde. Sauf qu’ici, il n’y avait pas d’aéroport. Autrefois appelée la « Médiacité », le complexe servait maintenant de centre de loisirs pour les gens peu fortunés et incapables de se payer des vacances hors du continent. Inutile de dire que le citoyen wallon était devenu persona non grata dans toute l’union européenne, dont aucun pays n’avait d’ailleurs reconnu la République Libre de Wallonie.

L ‘intérieur du bâtiment contrastait avec ce qu’on pouvait voir en ville. A l’image de n’importe quel centre commercial occidental, une foule de gens déambulait dans les allées, de vitrine en vitrine, à la recherche du voyage de leur rêve. Il y avait des boutiques dans le style new-age du siècle dernier, où de jeunes occidentales vêtues à la mode indienne distribuaient des prospectus avec un sourire mécanique. « Découvrez tous les recoins cachés de votre chakra. 100 tchiniss le voyage ». Il y avait d’autres boutiques, aux lumières tamisées et aux stroboscopes hypnotiques qui vous envoyaient en orbite avec des doses intergalactiques de 500 microns. Le voyage préféré des djônes, assurément. Steven savait déjà où il voulait aller et emprunta le seul escalator fonctionnel dans cette ville pour rejoindre le niveau 1, celui des magasins de luxe réservés aux fonctionnaires.

Une jeune asiatique habillée en hôtesse de l’air accompagna Steven jusqu’à la loge qu’il venait de réserver. « Faites un bon voyage, monsieur ». Elle lui déposa délicatement un acide sur la langue et lui offrit un soda avant qu’il ne pénètre dans son réduit et se couche sur un minuscule futon. Il avait choisi le trip « Soleil levant », un soleil qui n’allait pas arrêter de se lever pendant 24 heures dans sa tête…

Une nouvelle de Joel Napolillo parue dans le C4 N°192-193, Voyages voyages, juillet août 2010

 

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joe napolillo

Manday de luxe à l'asbl D'une Certaine Gaieté, buveur de café zapatiste et blogueur entre 4 et 5h du matin

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