Ceci n’est pas un passeport

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La famille Khan était inconfortablement installée dans un Boeing 737 de la Free Wallonia Airlines. Assis à côté de sa femme Djamala, son jeune fils Akmurad sur les genoux, Turgun regardait par le hublot les mosaïques colorées façon Burlington des terrains cultivés, là en-dessous. Il n’avait jamais vu pareille chose, ce qui lui fit oublier quelque peu cet horrible voyage où près de 200 afghans, tout comme lui, avaient décidé de quitter le pays et de demander l’asile en Wallonie. Djamala le sortit de ses pensées.

Tu pense que nous sommes bientôt arrivés? »
– « Je ne connais pas ces étranges paysages, mais il me semble que nous volons plus bas à présent. Probablement sommes-nous arrivés en terre promise. » Il sourit à sa femme pour marquer une pointe d’ironie.
Le gosse commençait également à s’impatienter et se débattait pour pouvoir descendre des genoux de son père. Ces vieux Boeing du siècle dernier n’étaient pas très adapté pour les longs courriers mais le gouvernement wallon les affrétait gratuitement et la famille Khan n’avait pas les moyens de voyager sur une ligne privée. Alerté par les ambassades ou les diasporas locales, le ministère des affaires étrangères s’efforçait de répondre aux nations où les demandeurs d’asile étaient les plus nombreux. Ce n’était pas une mince affaire en n’ayant pour flotte qu’une dizaine de charters datant de la nationalisation de Ryanair, lorsque la République libre de Wallonie avait déclaré son indépendance 20 ans plus tôt. Malgré la précarité du voyage, il régnait une atmosphère de fête dans l’habitacle, on fumait allègrement en chantant des chants traditionnels, et les stewards agrémentaient l’ambiance en distribuant thé et café, corrigé au pekèt pour les plus aventuriers. Turgun laissa descendre son fils qui partit rejoindre la nuée de mômes courant entre les allées, embrassa sa femme et la prit dans ses bras pour la rapprocher du hublot.
– « Regarde Djamala, on approche d’une ville, je crois que nous sommes bientôt arrivés… »
En effet, l’interphone retentit et un steward, passablement éméché, s’exprima dans un anglais approximatif… « Ladyz ant dgentelman, take on your kids, turn off your cigarettes et attacher vos ceintures, in fiou minits we touch down to our good Liège City! I hope that you had a good travel! – pour nous, c’était d’enfer –, et au nom de toute l’équipe à bord, nous vous souhaitons la bienvenue en République libre de Wallonie! »

Steven, debout dans le RER, regarde les infos sur le moniteur encastré au-dessus des portes, en début de wagon. On y voit une foule de réfugiés marchant tête baissée sur le bord d’une route…
Le journaliste : « … ils ont dû tout abandonner. Certains n’ont même pas eu l’autorisation de repasser par chez eux. »
Une femme qui venait de monter dans la rame s’esclaffe : « z’ont l’air malin les Bruxellois oûy! »
Un autre navetteur répond : « i’ sont pas Bruxellois, c’est ça leur problème… »
Halle-Vilvorde, c’était un peu le Cachemire du coin depuis que Bruxelles avait unilatéralement déclaré son indépendance, peu après la Wallonie. La république nationale de Flandres et le Royaume de Bruxelles se disputaient ces territoires depuis toujours. En tout cas, Steven n’avait pas souvenir qu’il en fut autrement. A ce type d’images récurrentes, ces derniers temps, les réactions étaient tranchées et souvent passionnées… « J’vous l’avais dit, moi, que Bruxelles aurait dû s’allier avec nous quand on a demandé notre indépendance! », tandis qu’un autre répond du tac au tac : « Les Bruxellois avec nous!? Ces måssî flamins! Qu’est-ce qu’on a en commun!? » « Ben, la langue française! bièsse …» « I’ zont beau djâzer français, ça n’en reste pas moins des mâssie cathos d’flamins! »
Steven écoutait les habituelles polémiques teintées de préjugés tenaces alors qu’à l’écran, l’info était passée depuis belle lurette. Le reportage suivant taillait le portrait du Standard de Liège, l’équipe de foot locale qui venait de remporter pour la 23ème année consécutive le championnat de Wallonie.
Le RER fonçait à toute allure vers l’aéroport de Bierset. Steven travaillait depuis peu au service «Immigration » du Ministère des Affaires Etrangères, lequel avait installé ses bureaux à l’aéroport depuis les grandes vagues d’immigration. Il était chargé d’accueillir les nouveaux arrivants, d’accomplir avec eux les formalités administratives et de leur trouver un logement. Alors que dans la rame, les navetteurs en étaient encore à se demander si les Bruxellois étaient des Wallons immigrés ou des Flamands francophones, le train traversa à toute allure un des nombreux champs de cannabis qui ornaient les collines entourant l’aéroport.

C’était ces fameux champs de cannabis qui suscitaient la polémique au sein du parlement de la République libre de Wallonie, et nourrissaient l’actualité politique locale. La majorité avait voté la légalisation du cannabis et sa production industrielle sous contrôle gouvernemental pour renflouer les caisses de l’Etat désespérément vides depuis l’indépendance. Depuis, la « résine qui fait rire » était devenue la première source d’exportation de la Wallonie, notamment grâce à un savoir-faire qui datait de bien avant la légalisation. Déjà au siècle dernier, des agriculteurs hors-la-loi produisaient des récoltes entières pour la revente exclusive en France ou aux Pays-bas, et la qualité du produit n’était plus à prouver. De plus, le pays ne souffrait pas trop de la concurrence, les pays voisins étant encore englués dans les législations européennes qui limitaient la production au seul usage médical.
L’opposition sociale chrétienne tirait à boulets rouges sur la majorité, accusant le gouvernement de pervertir la jeunesse – et de donner une piètre image de la nation au sein de l’Union européenne, dont le pays ne faisait plus partie, au grand dam du parti catholique. Le gouvernement rouge-vert se défendait en affirmant que le cannabis finançait l’allocation universelle pour toute personne vivant sur le territoire. Grâce à cette allocation, la jeunesse pouvait poursuivre des études jusqu’à l’âge de 30 ans et prendre le temps de choisir un emploi convenable. Quant à l’image de la Wallonie, déclarait encore le gouvernement, elle ne s’était jamais aussi bien portée; le tourisme avait explosé depuis la légalisation, les hôtels affichaient complets toute l’année et le secteur horeca tournait à plein régime. L’opposition, dont la grosse majorité des députés provenait du Brabant wallon et de Namur, criait à l’irresponsabilité morale au nom de la sacro-sainte création d’emploi. Cette incompréhension culturelle promettait des tensions à venir dans le jeune petit pays.

La famille Khan venait de débarquer, comme les deux cents autres passagers, sur le tarmac de Liège-Airport. Les champs de cannabis voisin emplissaient l’atmosphère d’effluves relaxants et c’est tout sourire que les nouveaux arrivants se dirigèrent vers les portes du Ministère des Affaires Etrangères et du service « Immigration ».
Steven prit place dans un des nombreux boxs lorsque la famille Khan arriva devant lui.
– « Je vous en prie asseyez-vous, bienvenue en Wallonie. Do you speak english? »
Turgun fit oui de la tête en s’asseyant. Il avait beau avoir entendu que les migrants étaient bien traités ici, il ne pouvait s’empêcher d’avoir une pointe de nervosité face à un fondé de pouvoir occidental.
– « Voilà, mettez-vous à l’aise, oui madame, vous pouvez vous asseoir. Ça va petit? Tu veux une chique? Une pomme? Ok, allons-y alors. Monsieur et madame? »
– « Khan »
– « Vous venez de Khost, comme je vois… Quelles sont les raisons de votre demande d’asile? »
– « Euh, nous n’en avons pas vraiment, des cousins à moi habitant ici m’ont dit qu’il y avait du travail dans l’agriculture… »
– « Ok, on va mettre ‘réfugié politique’, ça fait mieux pour le CV » Steven fait un clin d’œil à Djamala pour lui signifier que c’est de l’humour mais elle ne comprend pas vraiment la blague. Elle regarde autour d’elle la dizaine de boxs où sont reçus les migrants et, partout, le spectacle est identique. Des fonctionnaires assis devant des bureaux bordéliques, certains un joint au bec et affichant de grands sourires. Steven lance une impression et leur tend des documents.
– « Voilà vos papiers. Ceci n’est pas passeport, vous savez, ici, plus personne n’en a! A quoi bon allez voir ailleurs? Haha, enfin, passons… Ces documents font de vous des citoyens à part entière de la République libre de Wallonie. Bienvenue chez vous! Maintenant, vous allez suivre l’écriteau là-bas et l’on vous fournira un nécessaire de camping. En attendant de trouver un logement, vous pouvez planter votre tente où vous le sentez; le camping sauvage est autorisé. Maintenant, si vous voyez un immeuble vide qui vous convienne, servez-vous, ils sont là pour ça. Ici il y a un numéro de téléphone où on vous renseignera l’école la plus proche pour votre petit monstre et comment toucher votre chèque… Vous avez des questions, non? Ok Great! Next! Welcome in the free Republic of Wallonia, sit down please! »

A l’aube du 3 juillet 2033, des unités de la milice royaliste et chrétienne, véritable bras armé du Parti catholique, prenaient position le long de la frontière administrative de la province de Namur et du Brabant wallon. Les autorités locales aux mains de l’opposition s’apprêtaient à demander leur rattachement au Royaume de Bruxelles. Le championnat de foot de Wallonie allait perdre l’AFC Tubize et l’UR Namur, ce qui n’aurait pas trop de répercussions négatives sur le niveau de la compétition.

La famille Khan installa son campement avec d’autres Pakistanais sur la place Cathédrale. Elle y demeure encore à l’heure actuelle.

Une nouvelle de Joel Napolillo parue dans le C4 N°180/181, Un été fantasmagorique, juillet aout 209

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joe napolillo

Manday de luxe à l'asbl D'une Certaine Gaieté, buveur de café zapatiste et blogueur entre 4 et 5h du matin

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