Demain, j’ai football

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Turgun était assis sur le tapis devant sa tente et fumait un joint. Ironie du sort pour un Afghan, il avait découvert le haschisch à Liège sur ce campement place Cathédrale où il habitait avec sa famille depuis leur arrivée, 3 ans auparavant. Le cerveau quelque peu embrumé, il contemplait les bombardiers des forces armées européennes passer à basse altitude en se dirigeant vers l’ouest. Les engins n’avaient pas à se méfier de qui que ce soit, la République Libre de Wallonie n’avait jamais eu de batterie antiaérienne. A l’inverse, la population n’avait pas non plus à craindre cette exhibition de force, l’aviation se concentrant sur le bombardement des champs de cannabis où plus grand monde n’osait s’aventurer pour y travailler. C’était pour cela que Turgun restait toute la journée au camp. Il avait perdu son boulot d’agriculteur et il ne lui restait plus qu’à consommer sa récolte et à contempler la désintégration de son pays d’accueil.

Steven était dans le même cas. Anciennement fonctionnaire au service « Immigration » du Ministère des Affaires Étrangères – où il passait ses journées dans son bureau de l’aéroport à régulariser à tour de bras les nouveaux arrivants –, il avait dû abandonner sa tâche après le bombardement du Ministère. L’exclusion aérienne instaurée par la communauté internationale n’avait évidemment rien arrangé. Plus personne n’immigrait en République Libre de Wallonie. Au contraire, on pouvait dire que tout le monde voulait se barrer.
« Mais pour aller où ? » songea Steven. Enclavé dans cette Union européenne fasciste, où les pays limitrophes parquaient les réfugiés wallons dans des centres fermés ? « Plutôt crever ici ! » se dit-il en reprenant un peu de dignité.

Turgun sortit de sa torpeur psychédélique et se décida à remplir une de ses seules tâches quotidiennes avant que Djamala, sa femme, ne rentre du boulot. Il pénétra dans l’enclos du poulailler à la recherche de quelques œufs pour préparer le repas. Mais des œufs, il y en avait de moins en moins. Les bestioles, effrayées par l’activité aérienne, restaient prostrées dans un coin et ne bossaient plus non plus. Felipe, son voisin de tente, paradait comme un seigneur révisant ses troupes. « On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, cousin ! » Turgun opinait du bonnet sans trop saisir pourquoi il disait cela. Felipe faisait partie de la première génération de gens née dans les camps. Ses parents faisaient partie de ce qu’on appelait il y a 30 ans ; « les indignés ». Alors Etudiants espagnols Erasmus, ils avaient tout envoyé bouler lors de la « Grande Crise » et s’étaient installés avec d’autres sur les places publiques de la ville pour faire la révolution. Ce mouvement avait secoué l’Europe entière et avait donné naissance à de petits pays, dont la Wallonie. Felipe, fort de ce patrimoine génétique, se voyait comme le chef naturel du campement. Il prit Turgun par l’épaule, laissant pendouiller sa bouteille de mescal artisanal devant les narines de l’Afghan. Passablement éméché, il lui chuchota à l’oreille : « On va se casser d’ici nous deux, hein cousin… Ces bastardos de fascistes, là, au-dessus de nos têtes, ils ne vont pas tarder à envoyer des hommes au sol et on sera cuit. Cuit comme les poulets que tu grilles les jours de fête. Trouvons-nous des vélos et barrons-nous en Catalogne. C’est un pays indépendant comme ici, j’ai encore de la famille là-bas, on se la coulera douce, cousin, crois-moi… » Turgun sourit. « Felipe, tu sais bien que j’ai femme et enfant, comment veux-tu que je les mette sur ton vélo ? Il nous faudrait trouver une voiture ». Felipe s’éloigna en titubant. « Ah ah, une voiture, et où veux-tu qu’on trouve ça ? »

Perché sur le toit de son immeuble, Steven observait les va-et-vient sur le boulevard menant à Burenville, « vers la route de Bruxelles ». Les populations locales étaient persuadées que les royalistes bruxellois allaient envahir la cité d’ici peu et, telles des fourmis consciencieuses, ils construisaient des barricades sur les routes en démontant les maisons inoccupées. Lui trouvait ça plutôt absurde même si, comme tout le monde, il redoutait que sa ville soit envahie bientôt par des troupes européennes. Mais il restait convaincu que c’est par les airs qu’ils allaient ramener «l’ordre et la dignité ». Il sortit son feuillet à cristaux liquides de sa poche pour glaner des infos sur les sites étrangers histoire de voir à quelle sauce ils allait être bouffés très prochainement.

Sur le site d’Euronews, il y avait un entrefilet en « une » :

République Libre de Wallonie : L’Etat voyou sur les genoux.

– Rappel historique –

La Wallonie est une des premières régions d’Europe à avoir fait sécession il y a bientôt 20 ans. Incapable de subvenir aux besoins de sa population et à maintenir une administration digne du 21ème siècle, le « gouvernement » de l’époque (en réalité, une fédération d’une centaine d’assemblées populaires des villes et des villages) a sombré dans le grand banditisme en légalisant le cannabis et en organisant sa production. La substance a inondé l’Union, via le tourisme de masse. La petite République s’est alors développée en promouvant l’oisiveté pour ses natifs et en faisant travailler les migrants dans les champs de cannabis. En 10 ans, la population a triplé, et les services publics ont été incapables de gérer le phénomène, rendant les agglomérations urbaines comme Liège et Charleroi invivables et dans un état d’insalubrité digne du tiers-monde.

– Contexte –

La commission européenne, soucieuse des populations vivant sur son continent s’est ému de la situation. Les affrontements à répétition pour le contrôle de BHV entre les forces royalistes bruxelloises et les républicains nationalistes flamands ont également provoqué des déplacements de population vers la Wallonie et ses populations ont subi les pires sévices et humiliations (…)

Steven ferma la page d’un revers de la main. Mensonge sur mensonge. La réduction du temps de travail instaurée par le gouvernement et ramenée à 3 heures par jour : c’était ça l’oisiveté ? Recycler la quasi totalité des eaux usées des villes : c’était ça l’insalubrité ? Et l’administration ? Bon, l’administration, gérée sur base de volontariat et de tâches tournantes, c’est vrai que c’était le bordel, mais ça avait le mérite de responsabiliser les gens, pour le meilleur et pour le pire. Quand à cette histoire de migrants travaillant dans les champs, c’était n’importe quoi ! Tout le monde cultivait le cannabis, c’était un devoir national, c’était…

Le courant de sa pensée se fit happer par une fusée éclairante tirée d’un immeuble voisin qui frôla un hélicoptère de l’EuroFor. Celui-ci répliqua par des tirs aveugles de bombes lacrymogènes en guise de représailles. Steven rentra dans la cage d’escalier en suffocant. Après avoir repris son souffle, il s’assit sur une marche pour chercher des infos un peu plus fraîches sur la situation. Sur le site Le Monde Point EU, on pouvait lire ceci :

L’embargo sur la République Libre de Wallonie met le pays à genoux.

L’exclusion aérienne demandée par l’UE et votée par les Nations Unies il y a un mois, assortie par le bombardement systématique des champs de cannabis, a vite fait de mettre le pays en ruine et la moitié des habitants au chômage. Le parlement européen, réuni hier à Strasbourg, n’a pas trouvé de majorité s’accordant sur les modalités d’une intervention au sol pour venir en aide aux populations désœuvrées qui verraient, à n’en pas douter, l’occupation du pays comme une véritable libération.

Djamala était assise au coin du feu et discutait avec son gamin : « T’as fait quoi à l’école aujourd’hui ? »
-– « Maman, le prof, il dit que ce pays va être envahi par des soldats. On va encore devoir fuir ? »
–- « Oui Akmurad, mais ces soldats vont venir pour nous donner une vie meilleure »
Turgun sursauta dans une volute de fumée. « Comment peux-tu dire cela !? Tu trahis le pays qui nous a accueilli! ». Djamala soupira. « Turgun, réveille-toi et regarde autour de toi ! »

La place Cathédrale, hormis l’enchevêtrement de bâches, de tentes et d’abris de fortune, grouillait de gens errant sans but précis, en état d’ébriété avancé. De jeunes punks déterraient les pavés des rues adjacentes au campement pour y construire des contreforts. D’autres actionnaient des frondes géantes en propulsant des cocktails Molotov en direction des tactical bombers européens.
— « Tu veux vraiment que ton fils grandisse ici ? »

« On pourrait déménager », surenchérit Turgun, « et se prendre une yourte à la campagne ? Paraît qu’ils en louent des pas chères ? »
Le fils faisait la moue… « Je ne veux pas déménager, j’ai tous mes amis ici ». Un cocktail Molotov explosa non loin après avoir loupé sa cible, comme souvent. « Puis demain, j’ai football, allez papa, maman, on reste ici ? »

Une nouvelle de Joel Napolillo parue dans le C4 N°204/205, Surchauffes, juillet août 2011

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joe napolillo

Manday de luxe à l'asbl D'une Certaine Gaieté, buveur de café zapatiste et blogueur entre 4 et 5h du matin

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