Voix de Femmes, quand la voie est le visuel

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Dans le cadre du festival Voix de Femmes, la Caserne Fonck exposait plusieurs artistes féminines belges telles qu’Alice Lorenzi, Lara Gasparotto ou encore Aurélie William Levaux qui ont déjà exposé à Liège.  Nous avons approché le travail de Sara Conti, parfois mal compris et souvent trop vite catégorisé « art de rue ».

Sara Conti expose Le temps des lunes II à l’entrée du Manège, donnant le ton au parcours de l’exposition. Collées au mur extérieur du bâtiment, deux matriochkas vivent en silence, présences gardiennes silencieuses. Vous ne croiserez pas leurs regards mystérieusement levés dans lesquels se reflètent les différents cycles de la lune. Déployant des motifs végétaux derrière elles, elles réinventent le mur. L’artiste utilise la nature même du mur puisque les briques rouges servent au sujet du dessin – les menstruations – et le dessin par l’évocation de la végétation. L’œuvre renvoie à la dualité nature-culture qui se joue chez la femme : entre soumission au rythme naturel des organes féminins et dissimulation des règles par la culture (sales, gênantes, indisposantes, etc.).

Elles portent en elles la sagesse et l’énergie bouillonnante du tigre, comme les bêtes de la forêt, elles vivent au rythme de la lune et sont sur leurs gardes, hypothétiquement soumises à la douleur des blessures de sang. Si vous vous approchez, vous sentirez leur texture de papier délicatement ciselée et réaliserez l’importance du travail de dessin et de peinture avant impression et collage. Et si vous tendez l’oreille, peut-être les entendrez-vous murmurer qu’elles sont des déesses modernes, présences suspendues dans l’espace, courbes féminines parmi les lignes droites et froides de l’architecture des villes. L’hindouisme prête aux divinités plusieurs formes. Elles peuvent apparaître sous la forme animale, végétale ou encore humaine ; on retrouve cette idée chez Sara Conti. Une déesse est appelée à se métamorphoser, tantôt tigre, biche, multiples d’elle même, mais fait toujours appel à la même présence.

Sara Conti, Le temps des lunes II, 2013, 360 x 260 cm, collage papier, dessin et peinture, Manège de la caserne Fonck

Sara Conti, Le temps des lunes II, 2013, 360 x 260 cm, collage papier, dessin et peinture, Manège de la caserne Fonck

Ne vous y méprenez pas, la figure de la matriochka devient le modèle obsessionnel de Sara Conti bien avant que la poupée russe ne soit reprise et déclinée par la mode. C’est lors d’un voyage à Moscou en 1987, que Sara Conti découvre l’objet dans son espace culturel propre. Le Leningrad de l’époque lui offre alors un objet magique. Sa mère en rapporte une à la maison, matriochka « que ma mère a encore » confie la plasticienne. Il est donc question d’un objet spécifique, réel, à la base du travail de Sara Conti et non pas de la simple image de la poupée russe. Ce qui est intéressant à mon sens, dans les travaux de Sara Conti, c’est le fait qu’elle utilise les déclinaisons métaphoriques du principe de la poupée russe de façon légère. C’est une manière de ne pas limiter l’imagination des spectateurs. Bien sûr la poupée russe contient ses possibles doubles, des répétitions d’elle-même, qui sont à la fois des identiques, des parties d’elle-même qui forment un tout, selon les interprétations.

Née d’une relecture d’un objet-jouet décoratif et d’une addition d’influences d’origines variées, la figure de la matriochka voyage et s’habille de multiples images. Sara Conti puise son inspiration dans plusieurs cultures et différents domaines artistiques. L’artiste entretient une esthétique proche d’une partie de la bande dessinée indépendante qu’elle affectionne. Elle dépose un sujet dans un espace, liant fiction de l’image et espace réel, laissant libre cours à l’imagination des flâneurs. C’est pour cela que la fresque murale ne contient pas de « message » à proprement parler ; non pas que chaque dessin n’évoque pas une préoccupation profonde.

Sara Conti détail 1

Les murs qui accueillent les collages à la sauvage de Sara Conti sont souvent des murs délabrés, vétustes, auxquels l’artiste confère une seconde existence. On peut y voir par là une volonté de réparer quelque chose, de redonner une raison au mur. Refusant d’être associée aux artistes de rues, la plasticienne précise que sa pratique n’a d’illicite que l’affichage. « L’affichage à la sauvage que je pratique n’est pas à comprendre comme un acte de vandalisme pour faire passer des messages » explique Sara Conti. L’artiste travaille au grand jour, sans se cacher, pendant une période de temps durant laquelle les gens peuvent voir l’action. Elle colle, seule ou avec l’aide d’une ou deux personnes, une fois le collage terminé, l’artiste prend en photo son travail. « Le mur n’est pas un appui pour mon travail, il en fait partie intégrante » affirme-t-elle. Sara Conti définit donc son travail comme une installation dans l’espace et non pas comme un message inscrit sur une surface. Le goût pour les comics se retrouve également dans sa pratique artistique, non seulement par la réalisation picturale mais également, et presque surtout, par son utilisation de l’espace urbain. L’espace d’exposition de l’artiste est l’espace de la ville modifié par la matriochka. En effet, le travail de l’artiste ne s’arrête pas au choix du lieu et au collage du dessin. L’espace réel d’exposition du dessin est conceptualisé par Sara Conti comme l’espace dans lequel le personnage (la matriochka) va pouvoir évoluer. Entendons par là se détériorer dans le temps, mais aussi faire des rencontres, se faire photographier par des passants, être le sujet d’interrogations, de commentaires. Ainsi le personnage est crée non pas dans l’espace de la feuille, avec un décors et d’autres personnages, mais dans l’espace réel et vit son histoire avec des personnes vivantes.

Enfin, si la matriochka constitue bien un motif répétitif dans le travail de Sara Conti, cette dernière collectionne sur son site internet les photographies que les passants font des œuvres. Cette répétition dessin-repérage-collage-photographie que constitue chaque travail trouve alors son écho dans le retour que les passants donnent à l’artiste. Ainsi, les personnes sont invitées à participer au travail, attestation de la vie de la création.

« L’affichage à la sauvage que je pratique n’est pas
à comprendre comme un acte de vandalisme pour
faire passer des messages. Le mur n’est pas un
appui pour mon travail, il en fait partie intégrante »

 

Artistes : Lara Gasparotto, Lilie Oma, Charlotte Beaudry, Aurélie William Levaux, Alice Lorenzi, Sara Conti. Lieu : 24 Octobre au 15 Novembre 2013, Le Manège (Caserne Fonck), Liège. Choix de mettre en avant une partie de la création féminine en Belgique ou facilité d’organisation, l’exposition propose quelques travaux de chaque artiste. Même si certaines œuvres me semblent intéressantes, l’ensemble donne à voir un rassemblement de ce qui fonctionne dans le monde de l’art aujourd’hui. Il aurait été captivant et passionnant de montrer une scène artistique féminine qui se détache des sentiers battus. Néanmoins, l’exposition a le mérite d’avoir présenté un ensemble homogène et poétique très bien agencé dans l’espace de la galerie sur les trois étages.

Anna Oz

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