La passion de Soema

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Sa musique est un rituel, dit-elle, un prétexte pour célébrer la vie en tant qu’humain. Sa voix exprime l’euphorie vertigineuse d’un bond à travers l’héritage sonore latino-américain. La chanteuse de Buenos Aires, Soema Montenegro, présentait son deuxième album intitulé Passionaria au  Festival Voix de Femme qui compose un univers bariolé où le « dragón », le « colibrí» et le « cururú » sont voisins.

Parfois, avant de chanter, Soema Montenegro brûle un bout de bois. Pour les esprits. Pour la passion. Puis elle ferme les yeux et sa voix fait des dessins dans l’air. De toutes les couleurs. C’est ainsi que ses chansons lui viennent. En mettant de nouvelles images sur les mots, de nouveaux sons aussi. La compositrice argentine s’inspire de la musique traditionnelle et folklorique latino-américaine. Elle en a adopté les rythmes chaleureux et le goût pour l’improvisation. Mais Soema n’entend reproduire aucun modèle. « Ce qui m’intéresse avant tout c’est l’investigation et l’exploration vocales », éclaircit-elle. C’est ainsi que se glissent dans ses textes des passages en Portuñol. Mélange de Portugais et d’Espagnol, cette langue se parle dans le nord-est de l’Argentine, d’où sont originaires ses alleux. Le guarani est également une source d’inspiration pour ses poèmes. Cette langue amérindienne se rencontre dans le nord de l’Argentine, au Brésil, en Bolivie mais surtout au Paraguay où elle est parlée par 90% de la population. De nombreux termes guaranis relevant du vocabulaire de la faune et de la flore ont fait des émules dans d’autres langues notamment le Français : ananá (ananas), piraña (piranha), jaguaretá (jaguar). Enfant, Soema songeait à être institutrice. Cette soif de savoir est peut-être ce qu’elle conserve de sa première vocation.

La proposition du Festival Voix de femmes l’a directement conquise. « Pour moi, c’est très captivant de s’intéresser à ce qui se passe ailleurs, avec d’autres femmes, d’autres sonorités ». Ce n’est pas la première fois qu’elle participe à un festival qui promeut la création féminine. En octobre 2010, elle effectuait ses débuts sur la scène internationale au concert « Chant de femmes » à l’institut Cervantès de Casablanca. Elle y partageait l’affiche avec Aurora Beltran et le groupe marocain Butterflies. Mais selon elle, les deux événements ne sont pas comparables : « Au Maroc, la réalité sociale était différente et le changement de règne avait eu lieu. Il y avait une ouverture d’esprit donc je pense que l’idée derrière ce concert « Chant de femmes » était de présenter des femmes qui exerçaient leur créativité et qui avaient une autre fonction que d’avoir des enfants et de cuisiner; même si ça fait partie de la vie aussi. Mais je crois que le Festival Voix de Femmes est différent non seulement par la variété des types de musiques présents mais aussi par la cause. Pour moi, il ne se focalise pas sur la femme, mais bien sur une valorisation de l’énergie féminine, en relation avec la terre, la vie, la créativité ». La jeune femme ne se reconnaît pas dans la lutte féministe dure. Si elle reconnaît que l’Amérique latine demeure machiste à bien des égards, « Au diable, les hommes ! » n’est toutefois pas son slogan. Au contraire, elle se souvient que sa réflexion a d’abord été intérieure. « Quand j’étais jeune, le plus grand travail que j’ai dû accomplir c’était sur moi-même. J’ai dû me dire : « ben, moi aussi je peux jouer de la musique et composer des chansons ». Et cela en dépit du fait que mes parents nous éduquaient de la même façon, garçon comme fille. Ce travail m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui ; ça a façonné ma voix et ma musique ».


Dès lors, Soema se réjouit d’assister à ce débat historique concernant la place de la femme : « Il s’agit moins d’une lutte que de la rencontre de deux forces, masculine et féminine, de laquelle va résulter une société nouvelle ». Sa musique est ancestrale. Son regard est moderne. Soema Montenegro nous touche dans une langue imaginaire. Celle de la Passionaria.

 

Texte : Yannick N. Gody 

Photo : Hélène Molinari

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