Seni Görmem İmkansız

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Le nom de leur duo signifie « Il m’est impossible de te voir », pourtant les musiciennes de Seni Görmem İmkansız jouent face à face, yeux dans les yeux. Gaye lance l’intro sur sa boîte à rythme, Tugce porte son mélodica à ses lèvres et la balade énigmatique de Seni Görmem İmkansız commence : un mariage de dubstep tempéré, de mélodies lugubres et de chants lyriques traditionnels. Une ouverture qu’elles adoptent aussi au-delà de la musique.

Entonnoir : Le Festival Voix de Femmes est un évènement qui promeut la création féminine. Vous considérez vous comme féministe ?

Seni Görmem İmkansız : Pour nous, le traitement de la femme est primordial mais ce n’est pas ce qui nous a amenées à participer au festival Voix de Femmes. C’est avant tout une opportunité de cultiver différentes influences et d’enrichir notre vision de la société actuelle. Et la place de la femme dans cette société est une préoccupation parmi d’autres. Ce qui est important ce sont les interactions sociales en général. Nous avons une chanson intitulée « I am happy », qui parle des gens qui se réjouissent du malheur des autres. Ce genre de comportements nous interpelle.

E : Vous êtes originaires d’Istanbul. Dans quelle mesure les récents évènements du parc Gezi ont-ils influencé vos créations ? 

Gaye : Ce qui s’est passé durant cet été est capital. Nous étions justement sur un projet musical quand les émeutes ont éclaté. Nous avons laissé tomber les enregistrements en cours et rejoint le centre ville. Et depuis lors, on n’a rien enregistré de nouveau, mais c’est évident que ça va métamorphoser notre travail. C’est une des plus grandes manifestations que nous aillons vécu. À vrai dire, tous les gens que nous connaissons se trouvaient dans le parc. Il n’y a pas un seul de nos proches qui ne se soit pas senti concerné. Nous avons pris conscience qu’ensemble on pourrait faire changer les choses.

E : Et selon vous, que faut-il changer ?

Gaye : Franchement, depuis un certains temps, la situation était telle que ma famille projetait de quitter la Turquie. Il y avait une mélancolie que je qualifierais de sartrienne. On voyait nos libertés se réduire. Il y a eu notamment le couvre-feu sur la vente d’alcool après 22 heures. Et pour faire passer ses mesures liberticides, le gouvernement achetait la servilité de nombreux journalistes. Ce n’est plus un secret à présent. Cette malhonnêteté doit cesser.

E : Alors, percevez-vous une évolution depuis cette protestation ouverte ?

Tugce : Oui, les dirigeants minimisent l’ampleur des évènements, mais on sent bien qu’ils nous craignent. Ils ont peur de commettre quelque chose d’irréparable. Toutefois, les chosent ne vont pas changer subitement. Nous sommes tous dans une phase où nous essayons de saisir ce qui s’est vraiment passé et de prévoir les conséquences.

E : Si votre réflexion se porte sur les interactions sociales en général, vous avez sans doute remarqué des différences notoires entre la Turquie et l’étranger, n’est ce pas ?

Seni Görmem İmkansız : Certainement. En Turquie, on sent que les États-Unis s’efforcent d’imposer leur vision. C’est un peu la trame actuelle. C’est la propagation du système capitaliste. Par contre, en Europe de l’ouest, ce qui nous affecte c’est d’une part les standards de vie. Les catastrophes économiques ont poussé de nombreuses personnes à vivre dans des conditions difficiles et c’est toujours très alarmant. Et d’autre part, ce qui attire beaucoup notre attention, c’est la manière dont les grandes puissances gèrent leurs rapports avec les anciennes colonies africaines par exemple.

Texte : Yannick N. Gody

Photo : ©DR

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