Liège 2027

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Le Trâm

Arrêt sécurisé de Seraing, 21 septembre 2027, 6h30. « Je suis dans le trâm. Non non, j’ai juste quelques affaires à régler en ville. D’accord, à tout à l’heure. » Surtout, faire semblant de discuter. Je n’ai pas marché sept kilomètres depuis les baraques du Sud de l’Ourthe pour me faire repérer maintenant. « Oui allô ? Haha oui, tu as vu l’épisode toi aussi ? Oui sans problème, on peut se voir ce soir. » Qui prendrait le tram déconnecté ? Ça faisait des semaines que je tentais régulièrement ma chance, des semaines que je repensais à mon premier essai de rejoindre la zone sécurisée et à la douloureuse prise de conscience que j’étais le seul à ne pas avoir de GoogleEye. Avoir un G écarlate gravé dans l’iris, je n’en avais pas les moyens… Lorsqu’ils réalisent qui je suis, la plupart des gens frôlent discrètement leur tempe avec leur majeur pucé, envoyant un signal de danger au central. Mais cet ado, en face de moi, s’était juste mis à rire. Des éclats qui m’avaient touché : pour lui, j’étais ridicule. La suite était toujours la même : un doigt tendu, des passagers qui changent de voiture en silence, une « exclusion administrative de la voie sécurisée ».

Je voulais tellement être comme eux, rejoindre la SécuCité, manger un peu trop, me faire implanter les derniers modules… Je voulais tellement revoir mon fils. Voir son sourire, voir ses doigts s’agiter en l’air pour passer les dernières nouvelles en revue. Voir son GoogleEye verser une larme en me regardant. Kevin, mon fils. Je voudrais tellement être sûr d’avoir bien fait de te laisser ici.

« La révolution réformatrice avait la force du marketing et le poids des monopoles. »

Même avec ma lentille piratée, je savais que je ne ferais pas longtemps illusion. Je n’avais pas assez de revenus pour m’inscrire sur les réseaux sociaux les plus partagés – sans parler du Réseau Social Administratif, le RSA. Au premier regard insistant, je changeais de voiture. Je ferais peur au premier qui n’arriverait pas à me scanner.

Le Tram arrêté, je m’empressais de traverser le quai. Surtout, ne pas oublier de fermer les yeux en face des GoogleFaceScreen. Ces publicités holographiques étaient censées moderniser la publicité. Mais quand le GoogleBrain central de l’entreprise avait décidé qu’il n’était pas sécurisé de circuler dans les villes sans l’iris approprié, elles s’étaient transformées en points de contrôle redoutables.

Traverser le quai

En 2018, quand ce qu’on appelait « La Crise » a réellement explosé, les gouvernements occidentaux se sont empressés de signer « Le Traité ». Un papier qui rendrait leur gloire internationale aux États-Unis d’Europe et d’Amérique par la libéralisation totale de l’ensemble de la société. Un accord rendu public en 2020 et qui aurait mis le feu aux poudres s’il y avait encore eu quelque chose à brûler. La révolution réformatrice avait la force du marketing et le poids des monopoles. Personne ne la remettrait en question tant qu’elle était cool, hype, sophistiquée, novatrice. Après tout, c’est grâce à elle si les gens pouvaient absorber 22 mails à la minute. En 2020, mon fils n’avait qu’un an. Je l’avais confié à un couple d’amis avant de quitter la SécuCité – il n’y avait pas de place pour un chômeur comme moi. Je leur avais « donné » avait insisté Claire, que je croyais proche, contre la « promesse » de ne jamais venir le reprendre. Mais juste le voir, lui parler, peut-être qu’ils accepteraient ?

La Crise

 

« Pourquoi tu n’existes pas, Monsieur ? »

Arrêt sécurisé des Guillemins, 21 septembre, 8h00. Le planning était serré mais jouable. J’avais quinze minutes pour rejoindre l’iSchool de Waha. C’était ma chance, j’allais le voir. Jusqu’ici, personne ne m’avait parlé – personne ne se parlait, d’ailleurs. Je devais juste arpenter les trottoirs à une allure crédible. Je tentais de me remémorer la photo de mon fils. Un ami l’avait retrouvé sur le RSA. Est-ce que j’allais le reconnaître ? Je tourne au coin de la rue. Mon pas s’accélère, je suis si près. Et s’il était déjà entré en classe ? Mon cœur se serre : je le vois. Ses cheveux blonds brisent le gris omniprésent. J’entends presque son rire mais il est trop loin. Je veux l’appeler mais ma bouche reste muette. Je tremble. Je tends mon bras dans sa direction et avance à nouveau, fébrile. Un enfant tire sur mon pantalon. « Pourquoi tu n’existes pas, Monsieur ? » Je le repousse. « Monsieur, pourquoi tu n’existes pas ? » Je réalise que l’enfant m’a scanné. Je m’accroupis. « Mais si j’existe, j’ai un petit problème technique avec mon GoogleEye. Va en classe, tu veux ? » Je me relève, Kevin est toujours là, à dix mètres, il a pris la direction de la porte d’entrée. J’entends crier derrière moi : « Pourquoi tu n’existes pas, Monsieur ? » Tout le monde a entendu ce foutu gosse. Je me retourne. « Tu vas la fermer oui ? » Je regrette. Évidemment, je regrette. Je me tourne vers Kevin une dernière fois. Je sens le coup de tazer dans le dos. Je tombe à genoux. Mes poumons se contractent et ma gorge laisse échapper un cri inhumain. Kevin m’entend. Il plante ses yeux froids dans les miens. Une seconde qui me paraît interminable. Une seconde que son SafeChild va traiter et aussitôt effacer.

Ailleurs

« Alors, tu te réveilles ? Tu serais pas un de ces agents qui se fait passer pour un activiste ? T’as pas arrêté de parler de ces saloperies de googletrucs.

– Laisse-le Thibaut, putain, tu vois bien qu’il est sonné. »

J’ouvre les yeux. Mes hôtes m’expliquent qu’ils m’ont trouvé le long de la route. Comme à chaque fois, la sécurité m’a repoussé aux frontières de la ville. Cette fois, j’étais à proximité d’une ferme. Les paysans avaient accueilli des hactivistes. Produire différemment, nourriture ou connaissance, était passé d’une activité de doux utopiste à qui on tapotait sur l’épaule à un mode de vie de résistants reclus et toujours plus radicaux.

« Qu’est-ce qui t’a amené là ? Pourquoi t’es allé dans la SécuCité ? Me dis pas que t’es un putain de traître. » À eux, impossible de raconter mon histoire, ni celle de mon fils. Je devais trouver une issue. « Je voulais voir ma femme, c’est une « résistante intégrée » ». Ma femme, en réalité, je l’avais perdue en donnant Kevin. « Impressionnant, t’as appris quelque chose ? – Je n’ai pas eu le temps de l’approcher … » Partout la révolution réformatrice avait épargné des îlots de résistants. Mais jusqu’à quand ? Je reprenais le chemin de ma baraque.

« Salut Tom …

– T’inquiète pas, ça va aller. La prochaine fois, c’est la bonne. »

Pas besoin de se retaper toute l’histoire. Tom a l’habitude de me voir débarquer à la maison l’air défait, des hématomes plein le torse et l’âme rongée. Pas le courage de lui expliquer que cette fois je l’avais vu. Que j’y étais. Pas le courage de lui expliquer que je ne savais pas si je réessayerai.

Tassé dans mon lit, le pire reste à venir. Comme chaque soir, je repense à tous ces visages que j’ai croisés vingt ans plus tôt. Je repense à mes regards complices face aux accents banlieusards et à leurs prénoms, à mes longues discussions sur les bons goûts vestimentaires, sur les trainings, sur les casquettes, je repense à mes rires – à mes rires – sur les démarches de tous ces types que je pensais paumés, foutus, surgissant d’un quartier qu’on ferait bien fait de raser. Je repense à tout ça. Je repense à mon fils. Et jamais je ne m’endors.

La ville endormie

 

Pierre Lehru

 

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