Qui a peur de Vagina Woolf ?

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J’avais envie, j’étais curieuse, de voir ce qui se tramait à l’Université en matière de féminismes. Je n’avais plus mis les pieds à l’Université depuis longtemps, ni confronté mes neurones et ma sensibilité à ses codes. Dès les premières communications, j’ai replongé dans la mécanique mentale qui m’a formée, et dont je me suis patiemment défaite, non sans mal : reprise de contact un peu brutale avec la « démarche scientifique »…

La démarche scientifique se doit d’observer des caractères d’objectivité, de généralité et de cohérence. Exemple d’objectivité : une femme sur huit risque le cancer du sein après la ménopause. Exemple de généralité : les victimes de viol se taisent. Exemple de cohérence : les premières femmes qui accèdent aux professions médicales n’y voient pas le lieu d’une avancée féministe mais l’expression de leurs dispositions naturelles à prendre soin des personnes.

De quelles femmes et de quelle santé parle-t-on ?
Définition de l’ensemble FEMMES tel que tout élément lui appartenant, comprendra au moins un utérus, un vagin et deux seins.
Définition de l’ensemble
SANTÉ tel qu’il regroupe les états supposés d’équilibre se manifestant par le silence des organes.
Le corpus du colloque se trouve à l’intersection de ces deux ensembles ; c’est dire qu’il pose la question suivante : comment rétablir le silence des utérus, des vagins et des seins ?
Question subsidiaire proche de l’absurde quoique essentielle : comment ne pas réduire dans le même mouvement à ce même silence la langue des femmes ?

Je suis là, à relire mes notes et à me demander pourquoi je me suis sentie extérieure. Je tente d’appliquer à ma question une méthodologie recevable. N’ai-je pas un utérus ? un vagin ? deux seins ? Ne me suis-je pas coltinée les manipulations médicales de la procréation assistée ? N’ai-je pas une mère qui me fait honte ? N’ai-je pas subi un viol ? Ne suis-je pas malmenée par les clichés de ma propre identité ? N’ai-je pas été confrontée à des pratiques sexuelles sciemment débarrassées de la procréation ? Ne suis-je pas en train d’incorporer l’idée en moi de la ménopause ? N’ai-je pas établi mes filliations – symboliques, littéraires, politiques et spirituelles – dans une lignée féministe qui m’impose héritage ?

Pourtant… personne à aucun moment de ma présence à ce colloque ne m’a parlé de moi.
Pourquoi ?
Peut-être justement parce que c’est le vacarme de mes organes qui me tient lieu de santé !

Non leur silence. Je dis vacarme, il s’agit parfois d’un murmure, un souffle peut suffire à me les faire entendre. Je dis organes, ce que leurs gueulantes pourtant m’ont appris, c’est que je ne suis pas un organisme – pièces distinctement attachées chacune à leur fonction – mais un cône d’énergie où tout peut faire force, y compris la célébration des fragilités. La parole est un mouvement, le mouvement est une traversée. Le corps est la voile autant qu’il est le vent. De même, la conscience est la mer autant qu’elle est la coque. E la nave va… bene, gracie !

Alors, j’ai pris la parole. J’ai dit : mais qu’en est-il des savoirs et des pratiques de celles que le Moyen-Âge a exterminées ? Faire l’histoire de la contraception et de l’avortement n’impose-t-il pas de rompre radicalement avec l’historiographie dominante qui invisibilise de manière systématique et sournoise la présence active des premières concernées ? Quid de la sodomie comme méthode contraceptive naturelle ? Que disent les statistiques à propos du viol homophobe des pédés ? Le fait d’être gouine a-t-il été mentionné, dans les études, comme un potentiel différent face à la présupposée vulnérabilité identitaire des femmes ?

Et puis je me suis tue. Pas oser dire : qu’en est-il des viols entre pédés ? qu’en est-il des viols entre gouines ? Qu’en est-il de la ménopause vue comme puissance, rite de libération, et non comme déséquilibre ? Qu’en est-il du cancer comme pathologie culturelle et conséquence pharmaco-pornographique ? Qu’en est-il des familles qui s’inventent carnaval ? Qu’en est-il des collectifs anarco-féministes qui remettent au jour, en toute illégalité, les techniques et les connaissances gynécologiques des sorcières et refont à partir d’elles une histoire contemporaine, clandestine et passionnante des femmes sages ?

Il y avait comme une impossibilité à dire. Il y aurait eu trop à dire. Remettre en question les postulats. Interroger les définitions. J’ai tenté des passerelles qui ont révélé l’écart plus que rapprocher les rives.

Postulats – Principes indémontrables, mais qui paraissent légitimes, et qu’on ne peut prendre pour fondement de la démonstration sans l’assentiment de l’auditeur.

Le hic est là : je n’ai pas donné mon assentiment pour les postulats ! Je les refuse.

Aussi, je me suis tue, et j’ai conclu, pour moi-même que décidément non, je ne suis pas un vagin + un utérus + deux seins ; et que l’état de santé n’est pas celui qui me convient ; et qu’il se pourrait bien que le discours produise la vulnérabilité qu’il prétend décrire.

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Christine Aventin

Christine Aventin est écrivain et rédactrice pour C4 ; elle est notamment l'autrice d'un essai-fiction sur le cinéma de Catherine Breillat (Breillat des Yeux le Ventre, paru en 2013 au Somnambule équivoque) et d'un spectacle queer (Red Shoes, paru la même année chez MaelstrOm). Elle travaille actuellement à la réalisation d'un film d'auto-fiction pornographique et féministe, avec la cinéaste Margo Fruitier. Elle est meneuse des ateliers non-mixtes "Femmes parole et pouvoir", produits par D'Une Certaine Gaieté.

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