Genres et addictions  la route est longue !

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Si le courant anglo-saxon des gender studies n’a pas encore suffisamment percolé pour qu’une problématique sociétale telle que l’addiction soit réellement explorée à travers le prisme du genre, l’intervention de Magali Crollard (Centre Alfa) et Claire Gavray (Docteur en sociologie, membre du Conseil d’administration du Centre Alfa) au colloque du Ferulg « Femmes et santé » indique malgré tout qu’une telle approche commence à être envisagée par certains acteurs du secteur de prévention et de lutte contre les assuétudes. Mais… Comment dire ? …Y’a du boulot !

Certes, des études comparatives hommes/femmes existent, mais des enquêtes centrées sur la spécificité de l’impact du genre (et, bien évidemment, de ses représentations sociales et culturelles) sur les rapports aux produits, sur les usages, sur les politiques de réduction des risques, sur l’accès aux soins… manquent encore cruellement. Cela fait partie des raisons pour lesquelles S., trente-quatre ans, héroïnomane depuis dix-sept années, a vécu des mois de sourde angoisse et de questions muettes alors qu’elle attendait A., sa fille, son premier bébé.

Par défaut, les filles toxicomanes sont davantage stigmatisées en ceci qu’elles sont perçues par l’ensemble du corps social comme des mères en puissance. Et la drogue, pour une mère, « c’est mal ! ». Comment dès lors, lorsqu’on consomme de l’héroïne depuis dix-sept ans, parler sereinement à son/sa gynécologue de sa grossesse, en toute transparence ?

Pour S., une grossesse surprise, mais très vite accueillie comme un vrai bonheur… On verra plus loin que c’est encore plus compliqué quand la grossesse est désirée. Un vrai bonheur que S. n’a osé raconter à son gynéco qu’en faisant abstraction d’une donnée essentielle pour le suivi de sa grossesse et de la santé du fœtus : la prise quotidienne de 40 ml de méthadone, et occasionnelle (1 à 2 fois par semaine à partir de la cinquième semaine d’aménorrhée, contre un usage quotidien auparavant) d’héroïne par inhalation (fumette à l’aide d’un papier d’aluminium).

Mais quand on ne dit pas tout à son/sa gynéco, même si le développement du bébé semble normal, plein de questions affleurent, sans réponses… S. culpabilisait doublement : de ne pas parvenir à devenir complètement abstinente à l’héroïne – malgré une diminution importante dès la prise de conscience de sa grossesse –, et de ne pas tout dire, ce qui lui faisait craindre de mettre encore davantage en danger la santé de son enfant. Une double culpabilité qui renforçait la difficulté à atteindre l’abstinence. Mauvais cercles. Angoisse sourde et questions muettes.

62e91e94Quatrième mois. S. se décide. Elle balance tout. Le gynéco fait les gros yeux et l’entraîne aussitôt dans la vilaine spirale de la double contrainte. D’abord, un quintal de morale déversé âprement à même la table de consultation, tandis que S. est là, jambes écartées, cœur/ventre vulnérables, seule, honteuse, coupable. Mais ce n’est pas fini. Car ensuite, incroyable de mauvaise foi, il lui lance, méprisant : « Comment avez-vous pu ne pas me mettre au courant dès le début de votre grossesse ? Vous vous rendez compte des risques que vous avez fait courir à votre enfant ? »

En sortant du cabinet, S. appelle son dealer : seules quelques taches 1 d’héro peuvent laver pendant quelques heures la crasse dont ce sale type les a couvertes toutes deux, elle et elle : car, entre deux sermons, il a lâché froidement : « Au fait, c’est une fille ».

Quelques jours plus tard, elle arrive malgré tout à envisager cette visite cauchemardesque sous l’angle dont elle a besoin : sa fille sera bien suivie désormais. Un peu de quiétude. Des questions qui ne seront plus muettes. Une angoisse un peu moins sourde. Et elle y arrive. Prise unique de méthadone. Elle balance le numéro du deal. En quelques semaines, elle diminue le dosage, très doucement, car elle sait qu’une diminution brusque est dangereuse pour le bébé.

Le gynéco est toujours aussi glauque, mais au moins, il répond aux questions. Au rythme de diminution du dosage, S. pense arriver à une prise de 20ml/jour en fin de grossesse. Par une amie, elle a eu accès à des études et des témoignages selon lesquels, à ce dosage-là, l’allaitement peut constituer une modalité de sevrage très efficace pour le bébé, d’autant qu’il favorise et stimule la relation mère-enfant. À peine a-t-elle le temps de formuler le mot « allaitement » que le gynéco s’insurge, comme si elle avait blasphémé : « Quoi, vous voulez vraiment faire passer de la drogue à votre enfant par le lait maternel ? S. bafouille, elle cherche les arguments, très clairs une heure avant, mais ceux-ci se défilent, et il ne reste devant elle qu’un type en bouse blanche à l’air dégoûté qui lui dit : « De toute façon, on ne fait jamais ça, on coupera votre montée de lait avec des médicaments et votre bébé recevra de la teinture d’opium le temps qu’il faudra ». Et quand S. ose un : « Mais si je suis à 20ml de méthadone, vous êtes sûr qu’elle en aura besoin ? » il répond, agacé, « il fallait y penser avant, mademoiselle, vous ne croyez pas ? »

Le type en blouse blanche est allé trop loin. S. a fini par trouver une sage-femme bien au fait des questions d’addiction pendant la grossesse et a accouché à la maison. Dans les 48 à 72 heures après la naissance, sa fille a été soumise par un pédiatre au système de notation du syndrome de sevrage néonatal, mis au point pour faciliter le diagnostic de l’affection et déterminer la mesure dans laquelle elle affecte les nouveaux-nés. Ce système de notation permet d’évaluer les divers signes et symptômes de l’affection, ainsi que la sévérité de chacun d’eux. A la suite de ce test, aucun traitement médicamenteux n’a été prescrit et S. a allaité sa fille durant quatre mois.

Tout finit bien, me direz-vous. De quoi se plaint-on ?

On se plaint des mois d’angoisse sourde et de questions muettes. On se plaint du manque de professionnalisme et de connaissance du gynéco. On se plaint d’un contexte ambiant qui a poussé S. à ne rien dire pendant quatre mois : honte, culpabilité, peur qu’on la sépare de son enfant.

On se réjouit que S. ait été bien entourée. Qu’elle ait eu suffisamment de ressources pour s’informer, pour trouver les bonnes personnes.

On se plaint du fait que cinquante mères toxicomanes, pendant ce temps, ont ravalé leurs larmes, leur honte et leurs questions. On se plaint de ce qu’elles ont gardé le secret jusqu’au bout, parce qu’à aucun moment elles n’ont été suffisamment mises en confiance. On se plaint de ce que des médecins confondent encore chaque jour éthique et morale.

On se plaint, aussi, d’une sphère médicale pour qui toxicomanie et désir de grossesse sont radicalement antinomiques.

Quand J. a annoncé à sa gynéco – qu’elle pensait sincèrement jusqu’ici ouverte d’esprit et professionnelle — qu’elle était en traitement méthadone, qu’elle désirait tomber enceinte, et qu’elle souhaitait être informée sur ce qu’elle pouvait faire pour favoriser une grossesse et préparer son corps, celle-ci lui a rétorqué : « Vous ne pensez pas sérieusement ce que vous dites ? »

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J. avait commencé l’héroïne à vingt ans. À trente-six ans, elle était maintenant en traitement méthadone (45 ml/jour) depuis un an et demi, sans rechute. Elle vivait depuis quinze ans avec son compagnon, également abstinent à l’héroïne et en traitement méthadone depuis un peu plus d’un an.

Leur désir d’enfant avait grandi en eux depuis plusieurs années, et ils se sentaient prêts à devenir parents. Diplômés en études supérieures et insérés dans la vie professionnelle, ils étaient bien conscients des risques encourus et s’étaient largement documentés sur la question.

Après mûre réflexion, le délai nécessaire (entre un et deux ans minimum) pour que son traitement méthadone soit terminé lui semblait trop long : l’horloge biologique de J. s’était mise en mode alarme et la sonnerie était puissante. Et après quinze ans de vie commune et des périodes de galère largement surmontées, ils avaient tous deux envie de se projeter, de construire, d’éduquer.

Malgré un désir commun et bien ancré, les propos de la gynécologue les ont sévèrement secoués. Ils s’étaient pourtant déjà heurtés à bien des discours de ce type dans leur environnement familial, professionnel et amical, et se croyaient blindés. Mais les entendre dans la bouche d’une professionnelle de la santé leur avait coupé le souffle et fait vaciller leurs certitudes. Surtout celles de J. En l’espace d’une phrase, son ventre était devenu un espace hostile incapable d’accueillir la vie.

J. a mis quelques mois avant de retourner à une visite gynécologique, cette fois après une recherche scrupuleuse. La nouvelle gynéco, une vraie pro, a répondu sereinement à toutes leurs questions, énonçant les risques, les rassurant le cas échéant, sans jamais manifester aucun jugement d’ordre moral. Elle a suivi la grossesse de bout en bout sans sortir de son rôle, et a encouragé les parents dans certaines démarches proactives, comme celle de rencontrer le pédiatre qui allait prendre en charge l’enfant dès la naissance, afin d’anticiper ensemble un moment qui s’annonçait difficile. Le système de notation du syndrome de sevrage néonatal a donné lieu à un traitement à base de teinture d’opium qui a duré cinq semaines, dont trois en milieu hospitalier dans l’unité néo-natale.

Aujourd’hui, l’enfant a sept ans et est en pleine santé physique et mentale. Il a tout d’un enfant épanoui. J. & son compagnon sont pourtant toujours en traitement méthadone à 10 ml/jour. À un risque de rechute à l’héroïne – fantasmé peut-être à tort? – ils préfèrent tous deux se maintenir à ce dosage. Une sorte d’assurance. J., tout de même, se souvient que les propos de la première gynéco l’avaient à ce point ébranlée qu’elle avait failli décider d’aller au bout du traitement avant de tomber enceinte. Que se serait-il passé ? Trop de temps se serait peut-être écoulé pour qu’elle puisse enfanter. Elle aurait peut-être voulu diminuer trop rapidement son dosage et, du coup, repris de l’héroïne… Ou bien elle aurait arrêté la méthadone en un an top chrono, sans problème, sans rechute. Qui peut le dire ? Aujourd’hui, E., leur fils, est un enfant heureux et souriant, qui joue, qui va à l’école, qui fait du sport… Si J. avait laissé la voix de la gynécologue, la voix de la morale, lui dicter sa conduite, E. ne serait peut-être pas né…

Si j’ai décidé de raconter ces deux histoires – vécues – plutôt que de faire une synthèse de l’intervention de M. Crollard et C.Gavray, c’est que, une fois encore, la parole des usager-ère-s faisait cruellement défaut au sein de ce colloque. C’est le cas quand on parle de prostitution. C’est le cas quand on parle de drogue. De psychiatrie. De chômage… J’en passe. Des expert-e-s, toujours, sont sollicités. L’intention n’est pas de dénigrer leur discours ou leur savoir. En l’occurence, M. Crollard et C. Gavray ont livré une analyse très intéressante, mettant en lumière les conséquences néfastes du manque d’approches spécifiquement genrées dans le cadre des addictions. Expliquant par exemple que les femmes, souvent davantage dépendantes affectivement de leur conjoint, soumettent à leur accord ou à leur désapprobation le choix d’entamer un traitement ou de se rendre dans les centres de soin. Expliquant aussi que les moments et les modalités d’accès aux centres de soin défavorisent les femmes toxicomanes, en particulier les mères dont les créneaux horaires sont sensiblement différents de ceux des hommes. Mais c’est surtout leur évocation du fait que les filles toxicomanes, perçues comme mères en puissance, sont davantage stigmatisées, qui m’a le plus interpellée, rappelant à ma mémoire ces deux expériences de vie. J’ai donc souhaité que leur récit s’inscrive en prolongement de ce moment du colloque.

Parce que, oui, on a de quoi se plaindre !

Retrouvez l’exposé de M. Crollard et C. Gavray ci-dessous en pdf

FERULG_2015

Notes:

  1. Tache : désigne l’inhalation d’un petite quantité d’héroïne chauffée sur un aluminium
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Nathalie Ryckewaert

Travailleuse en mode multi-tâches à "D’une certaine gaieté", échafaudeuse d’issues de secours, pointilleuse sur les virgules...

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