Une bouffée d’oxygène

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Samedi matin, 8h00. Après quelques réticences, je me force à sortir de mon lit pour assister au dernier jour du colloque « Femmes et santé ». Je m’y rends essentiellement pour deux conférences : «  La plate-forme Femmes et Santé » avec Catherine Markstein, et « Pour une éducation à l’égalité des genres au travers des animations à la vie affective, relationnelle et sexuelle » avec Fabienne Bloc.

panneau_selfhelpIl est 9h00. Dans la salle, il y a dix personnes, y compris les organisatrices. La conférencière se présente. Elle annonce d’emblée s’inscrire « dans une critique d’une société surmédicalisée ». Son travail, elle l’accomplit « avec les femmes de toutes les couches de la population qui, par elles-mêmes, parcourent un chemin d’autonomisation et d’autodétermination, plutôt que de dépendance médicale ». Là, je commence à me sentir concernée. Enfin, un discours autre est mis en avant. Dommage que, ce samedi matin à 9h, il n’y ait presque personne. Hasard du calendrier ou du pouvoir économique?

En reprenant le discours de l’OMS de 2008, elle nous parle des échanges entre femmes, qui ont toujours existé et qui ont contribué à leur formation. Ces échanges qui débouchent sur « une culture, un savoir, une intuition dans la relation au corps et à la santé », transmise de génération en génération. Et d’insister sur le fait qu’on assiste aujourd’hui « à une véritable rupture de transmission ».

Une transmission brisée par « la biomédecine pratiquée dans une perspective très paternaliste », qui se révèle n’être rien d’autre qu’un rapport de domination où le médecin sait ce qui est bien pour l’autre.

Elle poursuit: « La médecine s’est toujours assurée, avec le concours des pouvoirs politique et religieux, la surveillance et le contrôle des différents cycles de vie des femmes, des différents temps de la reproduction. Dans cette perspective, le corps des femmes est considéré comme un réservoir d’irrégularités et d’anomalies qui nécessite d’être normalisé par un traitement, un contrôle, une observation constante ». « […] Cette médicalisation commence dès l’adolescence et se poursuit toute la vie autour de la contraception, de la ménopause et puis du troisième âge.[…] Elle dépossède les femmes des savoirs sur leur corps et de leur confiance en celui-ci. La médicalisation casse la solidarité entre femmes, elle les isole. »

Je me sens subitement moins seule. Elle développe des propos dans lesquels je me reconnais et dont j’aurais aimé retrouver la teneur lors la conférence précédente. Avoir un point de vue qui sort de la pensée dominante et qui, même si on ne le partage pas, invite à une réflexion plus globale et plus complexe sur les femmes, leur santé et leur émancipation. Des propos mis en avant par une médecin et une travailleuse sur le terrain.

Enfin, une nuance sur le choix

Les femmes qui peuvent réellement choisir aujourd’hui constituent une minorité, car cela dépend du milieu dont elles sont issues. Catherine Markstein poursuit en déconstruisant la notion de choix : « un concept néolibéral difficilement identifiable, camouflé, et qui surgit sous la forme du choix sans choix ». Pour elle, les vraies questions ne se situent pas au niveau du choix, mais « au niveau de nos conditions de vie, déterminantes pour notre santé. Quelle est notre situation réelle et quel facteurs familiaux, sociaux, économiques et culturels influencent notre santé et les choix qui s’y rapportent ? »

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De la résistance à la résilience

Face à une société surmédicalisée, à une relation de domination entre soignant et soigné, face à l’isolement des femmes et à la perte de leur savoir-faire, la résistance s’organise. « Pour résister, il faut produire un autre discours. Le réseau “femmes et santé” () qui s’est crée avec la prospective des mouvements pour la santé des femmes organise, dans un cadre de promotion, des groupes de paroles autour des différents cycles de vie. Ça stimule des groupes d’autoformation, les femmes se forment entre elles et sans aucun expert extérieur. »

Le passage de la résistance à la résilience s’effectue à partir de stratégies mises en place, à savoir : « travailler uniquement avec des groupes de femmes » avec comme outil « l’intervention féministe avec ses stratégies émancipatrices qui sous-entend soutenir et respecter les femmes dans leurs démarches, déconstruire avec elles les rapports de pouvoir soignant/soigné, et se rapproprier un savoir séculaire scientifique sur leur corps, pour augmenter leur capacité à comprendre, discuter, décider les choix qui leurs sont proposés et/ou imposés. » Un travail qui favorise « une prise de pouvoir sur sa vie, et la conscientisation des femmes en prenant en compte la pluralité et la complexité de leurs expériences ». Elle conclut en insistant sur la façon dont le mouvement « self help », né dans les années septante, a contribué à développer ce discours « dissident ».

Je me sens tout d’un coup réconfortée. Et je me dis que ça valait vraiment la peine d’être là. Même un samedi matin. Pour en savoir plus : www.femmesetsante.be

Bouffée d’oxygène 2

La première conférence vient de se terminer. Et la deuxième s’enchaîne avec Fabienne Bloc. Je me redresse. Et j’écoute.

La conférencière mène des animations dans le cadre de « l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle », formule reprise sous l’acronyme EVRAS.

« Nos objectifs » dit-elle, visent à « susciter la réflexion qui conduit à une sexualité libre, autonome et responsable, au respect de soi et de l’autre, et aussi à une réduction des inégalités ». « Nos pratiques doivent en conséquence favoriser cette capacité d’exercer des choix dans le respect de soi et des autres et de pouvoir aborder la sexualité dans une vision positive et non culpabilisante, […] et ce tant au niveau biologique qu’affectif, psychologique, juridique, sociale : éthique, en somme. »

Enfin ! Qu’est-ce que j’aurais aimé participer à de telles animations pendant mon adolescence !

Le genre est cet outil privilégié qui « permet d’analyser, de questionner, de déconstruire les stéréotypes d’une société d’une manière plus globale. L’identité sexuelle absorbe les esprit car elle évoque ce que chacun ressent quant à son sexe, son genre et sa sexualité ; or, l’éducation que les filles et les garçons reçoivent est toujours très formatée. Elle assigne bien souvent aux garçons un rôle actif et aux filles un rôle passif. » Avec les questions qui en découlent : « Que doit être une fille ? Que doit être un garçon ? Que doivent-ils/elles avoir comme comportement sexuel, en tant que fille ou en tant que garçon ? » Questions qui reviennent d’après elle de manière régulière, d’où la nécessité de les aborder avec eux. Si celles-ci sont de plus en plus présentes à travers des animations, il n’en reste pas moins que trop rares sont les adolescent-e-s qui en bénéficient, faute de subsides et de personnel.

Mais quelles démarches mettre en place dans les EVRAS?

Elles ne doivent certainement «  pas se limiter à la responsabilisation, aux conduites rationnelles de protection et de prévention – fort développées dans les années après sida – […] mais elles doivent aussi aider les jeunes à mieux se comprendre, à prendre leur place en tant qu’individus ».

Un approche globale est souhaitée pour lutter contre les stéréotypes. Car pour la conférencière « […] il ne s’agit pas de tenir uniquement des discours sur l’égalité fille/garçon, mais de faire évoluer les attitudes éducatives à ce sujet. Partir des expériences de chacun-e et réfléchir ensemble à la mise en question et donc à une possible déconstruction ». Déconstruire les catégories (filles/garçons, homo/hetéro) qui produisent « des effet d’enfermement, de violence de hiérarchie et de discrimination » permet « de favoriser une ouverture et une créativité. » « Pour ce faire » il est important « de mettre du mouvement dans la pensée ».

En pratique…

Une grande place est laissée à la créativité du groupe et à l’imprévu, nonobstant le fait qu’animatrices et animateurs aient un fil rouge et des objectifs.

«  Nous savons que l’apprentissage s’ancre dans l’émotionnel, et que l’imaginaire se met au service du contenu. » Il est essentiel pour elle « de toucher les adolescent-e-s autrement qu’avec de seuls discours , en partant d’eux et de ce qu’ils peuvent proposer, ce qui permet de mettre tout le monde dans ce bain commun. »

Les moyens utilisés sont multiples et diversifiés : « brainstorming, photo-langage, compositions d’affiche, sculptures humaines sur certains thèmes, lettres ou extraits de journaux intimes. […] Cette phase de créativité est importante, les univers mentaux se découvrent, se rencontrent et s’allient aussi,[…] pour trouver une pensée alternative à celle, unique, qui emprisonne. »

« Après la phase de créativité vient la phase de structuration qui consiste à classer, trier, rassembler, et ça, c’est le début de la réflexion. » S’ensuit « la conceptualisation, qui permet de nous raccrocher à l’information sur base de ce qu’ils nous ont donné. Faire référence à l’anthropologie, à l’histoire, aux droits reproductifs en fonction de ce qu’ils nous disent : c’est là généralement que l’information passe le mieux parce qu’elle est demandée et portée en-dehors de toute forme ex-cathedra. »

Un samedi matin bien chargé. J’ai fait le plein d’énergie, de rencontres, d’échanges. Le changement ne vient pas qu’en avalant une pilule, mais en comprenant pourquoi et comment on l’avale (ou pas).

Les discussions, les échanges, le remise en question, les déconstructions… des armes de dé-construction massive. Et je pense à ces millions de jeunes et moins jeunes qui en sont privés… car il n’y a pas de sous.

Et puis, au-delà de toutes ces discussions sur le fait d’instaurer des cours d’éducation civique à l’école, si on mettait des EVRAS partout ?

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Donatella Fettucci

Émigrée économique et politique. Collectionneuse d'emplois précaires, elle mélange sa formation de pédagogue et ses centres d’intérêt dans un meli-melo clair et ordonné. Son dicton : "Lento pero' avanzo !"

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