Jungle de tapis berbères à La Comète

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Qu’il soit élimé ou tout neuf, de couleurs vives ou plutôt sombre, très plat ou avec pas mal de volume, en laine ou en coton voir synthétique : presque tout le monde a (eu) un tapis chez soi. Ils nous protège du froid qui nous gèle les pieds, c’est surtout pour cela qu’on s’en procure. Et s’ils ont aussi une fonction esthétique, elle reste essentiellement décorative, dans le genre: « Est-ce que les couleurs de celui-ci iront avec les tons des murs du salon, chéri ? ». On envisage peu le tapis comme une œuvre d’art, et pourtant…

Dizaines des tapis au sol et aux murs conforment une particulière mosaïque à La Comète. / Crédits: Espace 251 Nord.

Dizaines des tapis au sol et aux murs conforment une particulière mosaïque à La Comète. / Crédits: Espace 251 Nord.

C’est la perspective que nous propose, depuis le mois d’octobre et jusqu’à la fin novembre, l’Espace 251 Nord avec « Art des femmes Berbères » : nous faire oublier la fonction pratique des tapis pour les admirer comme les chefs d’œuvres qu’ils peuvent aussi être. « Ici, les textiles (…) de la culture berbère s’extraient du statut d’artefact ethnologique dans lequel ils étaient confinés jusqu’au 20ème siècle pour prendre un statut d’œuvre dart, soumis à la validation de l’œil du spectateur », explique le commissariat de cette exposition dans sa brochure.

Métier ancien

Les 200 pièces exposées à la Comète ont été tissées par des femmes berbères du Maroc entre 1940 et 1990. Ce peuple qui habite les montagnes marocaines du Atlas les emploie pour couvrir le sol mais aussi le lit et même comme tableau. Ils sont arrivés en Belgique en provenance du Bazar du Sud, une des plus anciennes magasins de tapis berbères. Localisée à Marrakech, elle travaille « en étroite collaboration avec plus de 200 artisans tapissiers ruraux » pour les vendre « dans le monde entier ».

À l’intérieur de la salle d’exposition, une ancienne salle de cinéma qui ressemble aujourd’hui à un grand hangar, le sol et les murs sont pleins à craquer des tapis des plus variées en tailles, couleurs ou dessins. Une véritable jungle de tissu dans laquelle Nathalie, une jeune diplômée en anthropologie qui est venue à ma rencontre dés que je suis entrée dans les lieux, me servira de guide.

Moyen de création et d’expression

Le tapis le plus petit n’est pas plus imposant qu’une serviette de plage; mais le plus grand rappelle ceux qu’on déroule pour les événements qui exigent les grandes pompes, mais par son format uniquement (parce qu’il n’est pas rouge mais bleu électrique et que son relief est assez marqué). Il mesure 2,6 mètres de large et 6,5 de long, une surface suffisante pour permettre à 3 ou 4 personnes de s’allonger bras ouverts sans se toucher. Les teintes vont du blanc et du noir assez basiques aux festivals de couleurs des « boucherouites ». Ce terme, particulier, désigne « des tapis d’apprentissage fabriqués à partir du réemploi des rebuts textiles occidentaux ». Aux tons chatoyants, ils sont devenus très tendance dans nos jours.

Tous ces tapis ont été tissés par des femmes, en solo ou bien en groupe – notamment ceux avec une technique plus complexe. Parfois celle qui le commence n’est pas la même que celle qui le finit –  la première demandant à la seconde d’intervenir par qu’elle doit s’occuper d’autres affaires ou bien elle est tombée malade.  Souvent, ils racontent des histoires. Mais ce sont toujours des créations spontanées, sans un plan préalable, qui expriment des humeurs, des états d’esprit, des sentiments ou des désirs. Ils sont tous à vendre: les grands, les petits, les boucherouites… Les prix varient entre 400 à 3.500 euros.  Eh oui, ça peut avoir de la valeur, un vrai tapis berbère ! Plusieurs dizaines d’œuvres ont déjà trouvé preneur. La plupart du temps, il s’agit de collectionneurs qui ont eu « un coup de cœur » après avoir vu l’expo ou bien qui sont venus la visiter précisément dans le but de faire une acquisition.

Les visiteurs entre la jungle de tissu. / Crédits: Espace 251 Nord.

Visiteurs immersés dans la jungle de tissu. / Crédits: Espace 251 Nord.

« Tapis tableau »

L’exposition a également été visitée par des membres de l’importante communauté berbère qui habite le quartier de Saint-Léonard, où elle se tient. Un jour, une visiteuse c’est arrêté devant un tapis, elle a incliné la tête et a gentiment fait remarquer à ma guide: « Si vous le mettez dans le sens inverse, alors on pourra comprendre quelque chose ! ».  Ces tapis sont chargés de signification, on parle même parfois à leur propos de « tapis tableau ». Mais que raconte-t-il ? Nathalie cherche une pièce du regard, elle se déplace jusqu’à elle et s’assoit. Je la suis. Tandis que nous caressons la laine du tapis de nos doigts, elle essaye de dévoiler l’histoire qui y est représentée. Les symboles dansent sur nos rétines.

Le losange symbolise « la femme ». Ce n’est pas pour rien qu’il apparaît le plus souvent. C’est une façon de signer son œuvre, de mettre par écrit, pour la postérité, qui a réalisé l’ouvrage. La flèche signifie « force vitale » et « protection ». L’ancre « fidélité ». La croix de malte, c’est l’« élan créateur ». Le serpent, la « force vivifiante ». Mais ils y existent encore beaucoup plus de symboles. Quand ils se combinent, la signification change : il n’est pas rare de trouver des serpents qui forment des losanges en ligne pour exprimer « l’union de l’homme et la femme ». Tout ces symboles peuvent changer d’une tribu à une autre.

J’ai eu la sensation qu’on aurait pu rester là-bas, concentrées sur cette recherche passionnante des symboles et sur l’analyse des histoires qu’ils racontaient pendant des heures. Je voulais aussi en savoir plus sur ces Berbères du Maroc qui avaient tissé ces tapis, sur leur peuple dont plusieurs membres sont en définitive mes voisins, à Saint-Léonard, le quartier que j’habite. Mais je raconterai tout cela dans le prochain article…

INFOS PRATIQUES:

Pop Up Shop « Art des femmes berbères » sera ouvert au public jusqu’au 28/11/15 du mercredi au samedi de 14h à 18h.

Entrée libre!

Profitez-en aussi pour visiter l’exposition parallèle « Art berbère, regards sur une collection ».

Adresse: Rue Vivegnis 213, 4000 Liège.

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Loreto Mata Gil

Journaliste à la recherche constante, passionnée des langues et des cultures, assistante fidèle à des conférences. Citoyenne du monde et espagnole de naissance.

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