Paris, la COP21 et ses lobbies.

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Pendant que les militants écologistes sont assignés à résidence, interdits de manifestation, perquisitionnés et réprimés, les lobbies industriels, eux, n’ont aucun souci à se faire entendre pendant la COP21. Ils sont même les principaux sponsors de l’événement ! La France a ainsi bien fait attention à choisir ses champions en termes de lutte contre le changement climatique : EDF, Engie, Total, BNP… Que du beau monde, tous nominés aux Pinocchio awards 2015 !

« Les Prix Pinocchio du Climat dénoncent certaines des pires entreprises, appellent à une régulation contraignante des activités des multinationales et soulignent la nécessité d’une transition énergétique juste, pour rétablir la justice pour les populations affectées par le changement climatique, mettre fin aux énergies fossiles et soutenir la sobriété, l’efficacité énergétique, et le développement d’énergies renouvelables aux mains des communautés. »

C’est dans cette ambiance que j’ai participé à deux visites guidées des lobbies de la COP21 organisées par l’ONG Corporate Europe Observatory et l’Observatoire des multinationales, les 1er et 3 décembre 2015.

Souvenez-vous, l’Entonnoir était déjà allé faire un tour à Bruxelles en avril dernier : Bruxelles Lobyzness

Deux visites, parce qu’à Paris, les distances sont parfois grandes et que les lobbies et industries qui nous intéressent ont eu la bonne idée de s’étaler dans l’ouest parisien. Aussi parce que le premier était organisé pour les journalistes, le second ouvert à tous. Le lobby tour a pour objectif de donner vie aux bâtiments, de matérialiser ceux qui y travaillent et ce qu’ils font.

Pour un lobbying efficace, les entreprises savent s’entourer d’une série d’outils et de méthodes essentiels. Le but principal est de créer un récit crédible répété par de nombreuses sources différentes. Il ne suffit pas à l’entreprise de produire des rapports ou d’avoir des bureaux au bon endroit, il faut aussi s’entourer des bonnes personnes, dans les bonnes structures. Ainsi, il sera bon de faire partie d’un groupement d’associations d’entreprises ou des fédérations professionnelles ; d’intégrer des groupes d’entreprises trans-sectoriels (le MEDEF, par exemple, – Mouvement des entreprises de France – est reconnu comme la pire association au monde en termes de politiques climatiques) ; de s’entourer d’agences de relations publiques, des mercenaires qui se mettent au service du plus offrant, et de think tanks, des laboratoires d’idées pour assurer sa crédibilité. Enfin, pièce maîtresse dans ce processus : les avocats, dont la mission sera d’étudier les textes et savoir quoi modifier à la virgule près pour satisfaire les objectifs de l’entreprise. À la fin cela donne une (très) bonne histoire racontée par tous : et si tout le monde le dit, c’est que ça doit être vrai !

Premier tour de piste, premier arrêt chez EDF (métro Charles de Gaulle – Etoile). Notre petit groupe de journalistes s’arrête à une dizaine de mètres de l’entrée.

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Je prends une photo de la façade. « Merde ! Me dis-je, en plein état d’urgence, je ne suis pas un peu folle de vouloir prendre des photos d’un bâtiment aussi important pour la France ? » Et ça ne rate pas. Quelques secondes plus tard un membre du service de sécurité s’avance vers nous.

– Vous êtes qui ? Vous voulez quoi ?

On lui explique que nous sommes là parce qu’EDF est sponsor de la COP21 ; que sous ses airs de bon élève, l’entreprise fait partie des plus gros pollueurs français.

EDF pas si verte qu’elle le prétend (disent les publicitaires)

Dans le jargon militant, on appelle ça du « greenwashing ». Une manière de se présenter comme un héraut de l’écologie et du développement durable, alors que la réalité de ses activités ne suit nullement cette belle inclination.

– Vous avez une carte à me donner ? Dites-moi qui vous êtes ?

Sans qu’on lui demande quoi que ce soit il se propose d’essayer de nous obtenir une rencontre avec « un responsable ». Il repart en marmonnant un truc dans son oreillette puis revient quelques minutes plus tard alors que nous avons presque fini.

– Ils ne répondent pas encore. Mais on m’a dit qu’il y avait Médiapart, c’est ça ?

– Oui, oui ! (Visiblement ça les intéresse plus que Bastamag, France Inter ou l’Entonnoir… )

Entre nous, on se demande :

– Mais y’a vraiment quelqu’un qui veut parler à EDF ?

– Bof.

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On poursuit notre petit tour sans nouvel encombre en descendant l’avenue de Wagram avant de tourner à droite, rue du Faubourg Saint-Honoré. Nous sommes maintenant devant le Centre hydrocarbure non-conventionnel au 23 rue de Balzac. Ce centre a été fondé en 2015 par une coalition des plus grandes entreprises françaises, y compris Total, Engie, Solvay et Suez Environnement et se consacre à la promotion du gaz de schiste en France. Ils ont du mal à avaler l’interdiction de la fracturation hydraulique par le gouvernement français…

Troisième arrêt sur l’avenue de Friedland, devant la Chambre de commerce et d’industrie. Ici, le mot « compétitivité » compte triple aux parties de lobbying : « Tant que ça ne touche pas la compétitivité de la France, ça va. » Ce lieu prestigieux accueille deux événements pendant la COP21 : le World Climate Summit et l’Energy for tomorrow conference. Pour le premier, qui a eu lieu le 6 décembre, il fallait débourser 1100 $ (en plus des 9,95 $ de frais d’émission des billets), pour le second, organisé par le New York Times le 8 décembre, l’entrée coûtait 1200 euros (seulement 250 euros pour les étudiants !). Parmi les invités du World Climate Summit, le gratin des défenseurs du climat : Nicolas Hulot, bien sûr, mais surtout Arnold Schwarzeneger ! Du côté de l’Energy for tomorrow conference : John Kerry, Patrick Pouyanné, PDG de Total, ou encore Agneta Rising de la World Nuclear Association. Le tout sponsorisé par Total & co, comptant toujours les mêmes autour de la table : industries, finance, politiques.

On poursuit la visite dans ce quartier à 20 000 euros le mètre carré et on fait halte rue Monceau, chez Avril Sofripoteol. Leader français dans la production d’agrocarburants, cette petite entreprise devenue gigantesque est aussi impliquée dans les OGM et l’alimentation industrielle pour les animaux. Le PDG, Xavier Beulin, est président du plus puissant lobby en matière d’agriculture, la FNSEA et proche du Président Hollande. On le surnomme « le ministre fantôme de l’agriculture » !

Rue de Miromesnil, une grande porte rouge sans plaque dissimule la Chambre de commerce américaine. Son conseil d’administration inclut ExxonMobil France, General Electric France, Lafarge et BNP Paribas. Sans surprise son dada en ce moment : promouvoir et faire aboutir le très controversé (et c’est peu de le dire) Traité transatlantique (TTIP pour les intimes).

Cette première visite guidée se termine rue de la Bienfaisance (tu la sens venir l’ironie ?). Au n°39, se trouve les bureaux de Fleishman-Hillard, le plus gros lobby en consultance avec ses 111 bureaux à travers le monde. Parmi ses clients : Monsanto pour qui ils mènent une campagne en faveur des OGM, ces organismes qui sauveront la planète et le réchauffement climatique ! Le slogan de cette agence en relations publiques, tenez-vous bien : « The Power of True » (Le pouvoir de la vérité).

 

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Deux jours après, rendez-vous à la Défense pour la seconde partie du lobby tour parisien aux couleurs de la COP21. L’immense Arche de la Défense, Engie, Areva et EDF nous surplombent alors que le marché de noël attend ses clients pour la pause déjeuner.

Premier arrêt chez Engie, tour voisine du Ministère de l’Environnement. Ségolène Royal connaît très bien le PDG d’Engie : ils n’ont qu’à traverser la rue pour se rencontrer. Pratique. Engie fait partie de ces entreprises qui savent comment formuler un discours pour mieux le faire avaler. Un peu de bois dans le charbon et hop : c’est de la biomasse !

Un peu plus loin, la tour Areva est effrayante, tout en noir, comme si les architectes avaient anticipé son côté « tour du mal ». À côté, Total ne fait pas mieux : on a l’impression de rentrer dans une gueule de requin. Celle qui est une des plus grosses compagnies de pétrole au monde, dépense deux millions d’euros en lobbying à Bruxelles. Sans surprise, ils sont efficaces. Le but de ce travail : changer l’image du groupe Total en développant tout un argumentaire sur le gaz, cette énergie propre qu’il faut soutenir. Pour ce faire, on utilise la technique de montrer l’autre du doigt pour mieux se faire voir : le charbon c’est sale. Sauf qu’évidemment, c’est plus compliqué que ça : le charbon, c’est sale… et le gaz, aussi ! Peu importe, l’histoire qu’ils racontent est suffisamment convaincante pour que le gouvernement français soit satisfait.

Mais il ne s’agit pas seulement de convaincre, il faut aussi éliminer l’opposition. Comment ? En l’infiltrant bien sûr ! Les petits malins ont intégré l’EWEA (European Wind Energy Association) pour prendre le pouvoir. Avant, cette association avait comme objectif d’avoir 100 % d’énergies renouvelables pour l’Europe. Cette année, après infiltration de Total, l’objectif est descendu à 45 %. Encore un peu trop, 30 % suffisent finalement selon eux. Ah oui, et l’EWEA fait maintenant du lobbying en faveur du gaz.

EDF, notre quatrième étape, n’en démord pas : le nucléaire, c’est propre. Détenue à 84 % par l’État français, c’est LE champion que la France voulait mettre en avant pour la COP21. Pari réussi, les pubs EDF inondent la capitale. Ici, par exemple, c’est un écran publicitaire qui diffuse des tweets à la gloire du dieu électricité. Il faut dire qu’ils n’ont pas choisi n’importe quelle agence de relations publiques pour s’occuper de leur image. Havas fait partie des meilleures.

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La technique la plus fiable pour se faire passer pour une entreprise éco-friendly ? Faire partie d’ONG climate-friendly ! EDF a ainsi organisé et participé à moult conférences et débats pour dire que l’électricité, c’est génial ! En évitant soucieusement de nous dire d’où elle provient…

Dernier arrêt chez Yara, une entreprise norvégienne de fertilisants chimiques. Cela ne vous étonnera pas de savoir qu’elle fait partie de la même association que Monsanto, McDo ou encore Wallmarts. Un jeune paysan de Gambie est venu témoigner à l’occasion de la COP21 :

« Dans les années 1990 nos récoltes étaient très bonnes. Nous avons ensuite reçu des fertilisants chimiques. On les a achetés sans savoir que ces fertilisants étaient en fait en train de tuer nos sols. Pire, ils ont aussi intoxiqué notre alimentation. Beaucoup de gens de ma communauté sont malades. Nos récoltes sont maintenant impropres, impossible de les vendre à l’international. On nous voit maintenant comme des criminels. Qu’en est-il des entreprises qui produisent et vendent ces fertilisants ? Assez. Nous voulons une justice climatique. »

Pascoe Sabido était l’un de nos guides et travaille pour le Corporate Europe Observatory :

« La Défense est un site de pouvoir où les entreprises les plus polluantes se situent. Nous savons ce qu’il se passe à l’intérieur de ces bâtiments. Que devons-nous faire ? Nous devons faire reconnaître que les intérêts qu’ils défendent ne sont pas les mêmes que les intérêts des citoyens. Il faut mettre un pare-feu entre nos gouvernements et ces entreprises. »

En clair, les gouvernements devraient commencer à intégrer les avis de la société civile au lieu de toujours – et uniquement – écouter les multinationales.

« La clé se trouve dans un changement de l’opinion publique afin de mettre fin à la relation entre le gouvernement et les grosses compagnies. »

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Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

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