Offscreen – première partie

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Le offscreen, c’est depuis 10 ans déjà le festival du mauvais genre cinématographique. Le rendez-vous de celles et ceux qui aiment voir ou revoir des films cultes inclassables dont l’esthétique est souvent aussi marquante pour les fans que méprisée et incomprise par la critique. Depuis 4 ans, Mefamo organise une délocalisation de cet événement à Liège. Et la présentation critique des œuvres que vous pourrez admirer, écrite pas des gens à l’œil avisé et passionné, c’est sur l’Entonnoir. En commençant par les films qui seront projetés en première semaine.

Un auteur dans la 42ème rue

Manhattan, LE quartier de New-York en perpétuelle ébullition. On s’y agite en tous sens au sein de son Crossroads of the World, les touristes se bousculent pour prendre une photo de sa statue en cuivre tandis que les locaux se pressent dans les artères menant au Financial District et sa célèbre Wall Street. L’endroit Where the streets have no name, comme dirait Bono, et si vos pas vous perdent entre la 3e et la 9e avenue, vous débarquerez dans la 42e rue. Une rue qui comme ces 219 sœurs contient des bâtiments comme le Chrysler Building ou la Grand Central Terminal. Difficile de croire que cette rue désormais banale, fut, dans les années 50, la Cour des Miracles new-yorkaise.

Véritable extension de Broadway, la 42e rue regorgeait, dans les années 30, de théâtres et de salle de spectacles financés par de riches entrepreneurs qui y voyaient une véritable mine d’or. Desservie, à l’époque, par pas moins de 7 lignes de métro, la rue attirait en moyenne 15 millions de visiteurs par an. Peu à peu, les théâtres furent convertis en salles obscures, conséquence de l’avènement du cinéma mais aussi de la prohibition, qui eu pour effet de privatiser de plus en plus les loisirs. Si la vitalité financière de cette rue séduisait bon nombre d’investisseurs, elle attirait également un autre genre de commerce : celui de la drogue et de la prostitution.

Scandal ! Grindhouse ! Sexploitation !

Dans les années 50, les salles de spectacles devenaient des bars de strip-tease et les cinémas des grindhouse. Popularisés par Tarantino et Rodriguez et assimilés à des cinémas spécialisés dans le Z et le X, les grindhouse sont avant tout des salles de « Binge Viewing » pour spectateurs désoeuvrés et cinéphiles compulsifs, ouvertes presque 24 heures/24, diffusant films de majors mais également de kung-fu, séries B et autres bandes de sexploitation. Une programmation foutraque où certains films ne restent parfois que deux heures à l’affiche.

Durant une trentaine d’années, cette rue sera surnommée The Deuce, fréquentée par une faune éclectique, bigarrée et mal famée. Petit à petit, les films d’exploitation cèdent la place à des films de plus en plus explicites, le porno s’imposant jusqu’à éclipser le reste. Certains de ces films X, délicieusement kitschs et outranciers, offriront une matière première de toute beauté à Nicolas et Bruno (auteurs des Messages à caractère informatif de Canal +) pour leur jubilatoire A la recherche de l’Ultra-sex, grand détournement carburant à la blague idiote située sous la ceinture, jovial melting-pot mêlant sous-science-fiction et sexploitation dans le bordel le plus complet.

Dans les années 90, la ville décide de reprendre le contrôle de cette zone de non-droit et fait le ménage, la rue est désormais rebaptisée «  New 42 Street  ». Les salles de spectacles et de théâtres ressurgissent du passé, au grand bonheur de la bienséance et des touristes. Disney rénove des cinémas, et Grindhouse devient un terme marketing fourre-tout, synonyme de films débridés, excessifs, et faussement rétro.

42nd Street Boy

Cinéphage obsessionnel biberonné à la 42ème rue, Frank Henenlotter apprend le 7ème art sur les écrans du grindhouse. Marqué à vie, il rend hommage à la fameuse artère new-yorkaise dès son premier long métrage, Basket Case, produit avec les moyens du bord, une foi inconditionnelle dans l’artisanat et une bonne dose de culot. Le pitch est évocateur  : un jeune homme dissimule dans un panier son jumeau siamois difforme, dans une quête vengeresse pour abattre les médecins – et le vétérinaire – les ayant séparés à l’adolescence.

Henenlotter s’offre tous les excès, refusant pourtant l’étiquette de réalisateur de film d’horreur : il est un auteur d’exploitation et de sexploitation. Budgets réduits et effets spéciaux cheap, il assimile, en bon fils de la 42e rue, tout ce que rejette Hollywood. A tel point que lorsque Henenlotter présente l’un de ses meilleurs films, Frankenhooker, à la Motion Picture Association of America (à l’époque composée en grande partie de studios comme la Warner), il se voit répondre que son film mérite grandement la note S, non pas S comme Sex mais comme Shit. Apparemment, l’histoire de cet homme reconstituant sa femme à partir de morceaux de prostituées n’est pas au goût des majors. La virulence de la réponse ne fait que conforter Henenlotter dans son idée: le Hollywood des années 80 est une mascarade de cinéma derrière lesquels se cachent des producteurs frileux, maniaques et bling-bling.

Henenlotter n’en virera pas pour autant sa cuti, offrant deux suites à Basket Case et une poignée d’œuvres inclassables, volontairement absurdes, qui demeurent peut-être le dernier véritable témoignage de ce que fut l’esprit de la 42ème rue. Un authentique dinosaure du ciné d’exploitation, loin de la hype mais d’une sincérité à toute épreuve.

À voir dans le cadre de l’OFFSCREEN FILM FESTIVAL :

A la recherche de l’Ultra-sex  mercredi 16 mars, 20h30, à la Diode.

Frankenhooker  vendredi 18mars à 19h30 à La Zone, en double programme avec Le venin de la peur. Présenté par Valentine Deluxe.

 

Jaune Profond

Classique aujourd’hui incontesté du cinéma italien, Profondo Rosso, aka Les frissons de l’angoisse, mètre étalon du Giallo signé par un Dario Argento au sommet de sa carrière, bénéficie d’une projection liégeoise à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Le Grand «  Cauchemar de mon Choix  », de Luciano Curreri et Michel Delville, et en a profité pour s’intégrer à la programmation de la 3ème délocalisation Liégeoise d’Offscreen. Retour sur un film emblématique et le courant dont il est issu.

On le sait, le cinéma transalpin est loin d’être négligeable dans l’histoire du cinéma. Les années 60 et 70 sont pour lui des années fastes, une période particulièrement opulente qui a vu le 7ème art transalpin occuper un vaste champ allant d’un cinéma plutôt intellectuel au plus pur film de genre. On pense bien sûr très vite à des réalisateurs comme Leone, Corbucci ou Solima (à croire qu’ils s’appellent tous Sergio) et à leurs westerns spaghetti, mais on assiste également depuis quelques années à un vif regain d’intérêt pour un autre genre typiquement italien, le Giallo, thriller «  Al Dente  » pour les gastronomes du 7ème art, véritables matrices esthétiques d’Amer et de L’étrange couleur des larmes de ton corps, les deux coups de poing filmiques d’Hélène Cattet et Bruno Forzani.

Si le terme Giallo évoque des codes cinématographiques très précis, ses origines n’en sont pas pour autant uniquement filmiques, mais découlent d’une tradition littéraire italienne qui existait depuis les années 20. La collection Giallo (jaune en italien, dû à la couleur de couvertures des romans) était une série de romans policiers publiés jusque 1969, l’équivalent de la «  série noire  » en France. En tête de file de la pléthore de cinéastes qui se penchera sur le genre, Mario Bava, grand auteur du cinéma fantastique italien, initie le mouvement avec La Fille qui en Savait Trop, sorti en 1963.
Ce n’est cependant que lorsque Dario Argento – plus célèbre représentant du genre aujourd’hui – sort son premier film, L’Oiseau au Plumage de Cristal (1970), que la mode du Giallo est lancée.
Enorme succès, le film s’impose comme un véritable modèle du genre. Tous les éléments constituant le Giallo sont présents: le tueur masqué, un certain fétichisme autour des mains gantées de cuir du tueur et de son arme blanche, un visuel très baroque par moment, une certaine érotisation des victimes féminines, et une intrigue policière tortueuse.

Après le succès de ce premier métrage, l’ami Argento décidera de continuer sur sa lancée et sortira coup sur coup deux autres Gialli, Le Chat à Neuf queues et Quatre Mouches de Velours Gris. Ces films auront une telle influence qu’ils initieront une tradition « animalière » dans le Giallo, consistant à introduire un nom d’animal dans le titre, sans lui imposer pour autant un quelconque lien avec l’intrigue. Film particulièrement intéressant de cette descendance, A Lizard In Woman’s Skin de Lucio Fulci (Le venin de la peur chez nous), sort à peine un an après L’Oiseau au Plumage de Cristal. Fulci s’ingénie déjà à déconstruire les codes mis en place par le film d’Argento, pour proposer une œuvre atypique reléguant volontiers l’intrigue policière au second plan pour se rapprocher d’une expérience de cinéma plus psychédélique.

L’art se donne un genre

1975. Argento réalise le film que beaucoup considèrent comme l’apothéose du Giallo, le bien-nommé Profondo Rosso, cinquième film du réalisateur. Dans celui-ci, Marcus Daly, pianiste de jazz américain, est témoin du meurtre d’une medium. Il décide d’enquêter et se retrouve ciblé à son tour par le tueur.

Dans le rôle principal, le cinéaste va choisir comme comédien principal David Hemmings, premier rôle du Blow-Up de Michelangelo Antonioni. Un choix qui tombe sous le sens, tant Argento va chercher à mettre son œuvre en parallèle avec le film d’Antonioni, les deux métrages partageant effectivement plusieurs thèmes, dont celui de la multiplicité des points de vue.

Respectant scrupuleusement tous les codes du Giallo, Profondo Rosso va également les magnifier, à l’image de la première scène de meurtre (celui de la medium), présentant un découpage ultra-précis et dynamique alternant gros plans sur les gants, le hachoir et les coups portés (bonjour fétichisme), le tout sur une musique entêtante des Goblin.  : une mise en scène et une réalisation qui entraînent un impact maximum chez le spectateur. L’aspect le plus intéressant du film est peut-être néanmoins la volonté affichée du réalisateur de proposer une œuvre qui parle autant aux inconditionnels du film de genre qu’aux amateurs d’un cinéma plus réflexif, une opposition sans cesse illustrée dans le métrage, comme cette scène d’introduction montrant le personnage de David Hemmings expliquer à son groupe que leur musique est trop propre, trop formelle, et leur rappeler que la musique jazz est née dans les bordels. On ne manquera pas de vous renvoyer vers l’ouvrage récent Le Grand «  Cauchemar de mon Choix  », de Luciano Curreri et Michel Delville pour explorer plus avant le film du Maestro. Profondo Rosso, où quand les mots « arts populaires » s’harmonisent pour le meilleur.
Profondo Rosso : jeudi 17 mars à partir de 19h30, au cinéma Le Parc. Accompagné d’une présentation du livre Le Grand « cauchemar de mon choix », et suivie d’un concert à 22h15 de « Machine Mass Play Hendrix ». Organisé par les Grignoux, en collaboration avec l’ULg et la Province de Liège.
Le venin de la peur: vendredi 18mars à 19h30 à la Zone, en double programme avec Frankenhooker. Présenté par Valentine Deluxe.

 

BONUS: Et pour ceux qui ne seraient pas rassasiés par l’excellent ouvrage présenté ce jeudi, on vous propose une autre analyse très complète de Jean-Baptiste Thoret (historien et critique de cinéma spécialisé dans le cinéma américain et italien)

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Aurélie Winkin

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