Le travail, c’est la santé!

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Le 9 février 1966, les ouvrières de la FN entament une grève historique. Le mouvement de celles qu’on appelle les “femmes machines” porte une seule revendication: “à travail égal, salaire égal”. Pour célébrer le 50e anniversaire de cet évènement, où les grévistes ont obtenu gain de cause, la FGTB et la CSC ont produit conjointement une belle exposition, “Femmes en colère, la grève des femmes en 66”, présentée à Herstal dans un atelier désaffecté, les anciens bâtiments Pré-Madame. Nous l’avons visitée, elle nous a marqués.

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Déjà, les rues de Herstal installent le décor, les rues étroites, les lignes de briques qui quadrillent l’horizon et puis l’usine apparaît, géante ! Elle semble désaffectée mais elle vibre encore : ça s’est passé ici. À l’intérieur, beaucoup de choses à lire, à voir, à entendre, à sentir. Une odeur nous prend d’emblée au nez, celle de l’huile qui imprègne les ateliers de mécanique. On entend les chants des ouvrières comme cette adaptation de « Le travail c’est la santé », le tube d’Henri Salvador sorti en 1965, mais ce qui prédomine, c’est le boucan des machines.

La muséographie est à l’échelle du site et des faits. On est parfaitement guidé, tout en trouvant de multiples points de respiration et de perspectives. Les panneaux sont nombreux et le jeu des plans opère de partout. Des fonds iconographiques, des panneaux historiques, des bandes sonores, des écrans intimistes, des chronologies et de nombreux témoignages. L’évocation historique est également l’occasion de faire le point sur la situation actuelle des femmes au travail et de dresser le constat que des inégalités subsistent, du bas de l’échelle jusqu’au plafond de verre.

Et puis on fait des rencontres, improvisées. Parmi les visiteurs, une femme d’une septantaine d’années, accompagnée par sa nièce. Elle s’appelle Jeannine. Elle revient sur les lieux où elle a travaillé. Elle se rappelle, elle commente, elle transmet à la génération d’après. Alors qu’elle répond à nos questions, un autre visiteur s’interpose et lui coupe la parole. Assurément, ses histoires de mec sont plus importantes que le témoignage d’une dame. Il reste encore des luttes à mener…

Mais Jeanine ne s’en laisse pas conter et poursuit : « Si les femmes se laissaient tripoter, dit-elle, ça allait, sinon… » Sinon, les régleurs disposaient d’un moyen de pression très simple : ils ne réparaient pas la machine en panne, et la fille qui se refusait à eux n’atteignait jamais son quota de production.

Au sortir de l’expo, on reste imprégné par l’émotion qui s’est installée durant la visite, au fil de l’histoire : celle d’un combat où la lutte se conjugue avec s’autoriser à, prendre confiance en, s’organiser avec… jusqu’à changer les choses.

Nous allons boire une bière au café Le Jaurès. Quelques mots échangés avec le patron à propos de l’expo suffisent pour qu’il nous confie que, pendant la Seconde Guerre mondiale, son arrière-grand-mère, qui travaillait elle aussi à la FN, comme tant d’autres à Herstal, faisait de la résistance en mettant du sable dans les cartouches qu’elle fabriquait, dans l’usine réquisitionnée par les Allemands pour leurs besoins militaires. Ach ! Zabotage !

La résistance des femmes : une histoire à part entière, on dirait.

P.S. l’expo a fermé ses portes le 1er avril, elle a été vue par plus de 12 000 personnes. Il reste un site et l’espoir qu’elle sera présentée ailleurs.

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Carmelo Virone

Romaniste né en 1957, Carmelo Virone aime peindre le quotidien avec autant de lucidité que de douceur.

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