Céréaliste : un bol de culture

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Alors que Nuit Debout tente de faire converger les luttes et de réfléchir à la démocratie, je suis allée dans un des lieux les plus improbables à mon sens : « Céréaliste », le premier bar à céréales de Paris. La question de départ était simple : qu’est-ce que des mecs qui s’installent à côté de Beaubourg pour vendre un bol de céréales à 5 euros ont de commun avec le collectif Radical Cinema qui avait tenté d’ouvrir un squat à quelques rues de là ? Rien, à priori.

Qui dit bar à céréales, dit concept.

Ne pas se fier aux apparences. On a beau se le répéter, on garde toujours nos préjugés dans un coin de notre tête. Je ne vais pas mentir, je m’attendais à des hyp(st)er startupers maîtrisant le franglais en mode call-metrix-trendtopics. Je me suis bien plantée. Enfin, presque. Fred, co-fondateur de « Cerealiste » utilisera quand même les termes de « food », « lifestyle » et « pop up store » lors de notre entretien. Mais ne chipotons pas. IMG_1385

Ils sont cinq amis (de 25 à 28 ans) de longue date, pour certains d’enfance, à s’être associés dans le projet. Issus de banlieues parisiennes, comme on dit dans le jargon, trois de Sevran (93), deux de Méru (60) : « On vient pas du 8e arrondissement ! » Le 8e arrondissement, pour les néophytes de la sociologie parisienne, héberge la haute bourgeoisie, où les hôtels de luxe côtoient les lieux de pouvoir comme le palais de l’Élysée ou le ministère de l’Intérieur. Bref, les champs Élysées.

– Bonjour, j’ai rendez-vous avec Fred pour une interview.

– Ah bon ?

Il m’a visiblement oubliée. Faut dire qu’ils sont fortement sollicités depuis leur ouverture en mars dernier : Canal+, 20minutes, Europe 1, Oui FM, Stylist, Grazia… Je ne m’en offusque pas et on enchaîne sur la genèse du lieu.

« Céréaliste » est l’aboutissement d’un projet itinérant d’un an et demi. Formés sur le tas, ils ont monté leur boîte avec leur propre financement. « On a une marque de vêtements sous un collectif à laquelle on avait envie de rajouter un univers. Aujourd’hui, avoir une marque sans univers, ça ne veut plus rien dire. On y a mêlé de l’événementiel, de la musique, de l’art, du sport… » Au départ, sans lieu, ils organisent des événements sous forme de « pop up store » : « Un événement qui rassemble l’art quel qu’il soit, la musique quelle qu’elle soit, des tatoueurs, des performeurs, des gens qui soufflent dans du verre, mélangés à des jeunes créateurs. Mais on avait besoin d’une partie food. » Ils entendent alors parler des bars à céréales et trouvent l’idée originale. « Les gens nous sollicitaient beaucoup plus par rapport au bar du coup on a décidé de travailler dessus. Mais rien n’est dissociable du reste. Du pop up on est passé au concept store. » L’implantation d’un bar dans Paris devient une priorité.

Pas de pouf fluo mais des fauteuils confortables, des BD de Star Wars et de Spiderman pour la lecture et des références de la « culture geek » se mélangent à celles de la culture US. L’ambiance, je dois l’avouer, colle avec celle de mon salon.

Une quinzaine de laits, une trentainIMG_1387e de céréales, entre 580 et 600 combinaisons différentes (en fonction des jours) avec les différents toppings et accompagnements : « On est sur un créneau gourmand ! » Et c’est totalement assumé. Le petit bol est à 5 euros, le grand est à 6 pour : une sorte de céréale, une sorte de lait, un accompagnement et un topping. « Ça reste quelque chose de fat comme ça les gens sont satisfaits. » Contrairement au cheesecake dégueulasse de Starbucks à 4,5 euros, situé au coin de la rue…

« Des salades arrivent, des mueslis, des cheesecake, des glaces avec des céréales, quelque chose qui ressemblera à un sandwich… » Ils n’ont pas à se plaindre, ça marche plutôt bien. « On fait en fonction de nos moyens, petit à petit. » Dans un coin, une petite épicerie propose des produits introuvables en France. Depuis un petit mois on peut même se faire livrer son bol de céréales à domicile (ou au travail), dès 8h du matin !

Il existe peu de bars à céréales dans le monde (les plus connus sont ceux de Brooklyn et de Londres) et sont tous indépendants les uns des autres. D’ailleurs, Fred insiste : « On est au-delà du bar à céréales, on est un concept avec plein de choses qui s’entremêlent. »

Gentri-que dalle

La question qui revient le plus souvent depuis qu’ils se sont installés ? Ce qu’ils pensent du phénomène de gentrification (en rapport au terrible drame qu’avait subi celui de Londres après avoir ouvert dans le quartier populaire de Shoreditch). « On n’est pas des bobos, on n’est pas des hipsters (que Fred prononce haïpster, c’est dire s’ils sont éloignés du concept). Venant de banlieue, on a fait ce projet avec notre tête, on vient de là où on vient et on a monté le projet dans un des quartiers les plus prisés de Paris. Le mètre carré est entre 9000 et 12000 euros. Donc gentrifier le 4e arrondissement à côté de Beaubourg, c’est un peu difficile. On est clairement à l’inverse même et on en est fiers. » Là-dessus Stephen, un autre co-fondateur réagit : « On reproche (à ceux de Londres ndlr) que des riches s’installent dans un quartier pauvre. Nous on est des pauvres dans un quartier riche. »

Le projet est pensé, maîtrisé, avec une présence sur les réseaux sociaux. En presque deux mois ils ont déjà plus de 5000 likes sur Facebook – un gage de succès populaire en somme. Ils n’ont pas choisi les céréales par hasard, comme l’affirme Stephen : « On s’attendait à ce que ça fonctionne, sinon on ne l’aurait pas fait. Mais on ne pensait pas que ça se passerait aussi bien. »

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« Si on avait pu idéaliser, oui, on voulait être ici, poursuit Fred. De fil en aiguille on a réussi. On voulait se retrouver dans ce genre d’endroits : d’être à un carrefour, entre le Marais, branché, Beaubourg, centre culturel, touristique et le côté plus underground où les gens de banlieue se mélangent à Châtelet. En même temps on est dans une rue tranquille où tu peux avoir de vrais rapports avec les gens. » Comme avec cette voisine qui est passée leur dire que ça faisait bien plaisir d’observer une nouvelle dynamique dans le quartier et non pas encore une boutique de luxe ou de prêt-à-porter. Le maire de l’arrondissement leur a même envoyé ses amitiés.

Surtout, « Céréaliste » n’est en fait pas vraiment qu’un bar à céréales, c’est un laboratoire : organisation d’expositions, création de vêtements (ils équipent d’ailleurs la première team de workout de France – j’aurai peut-être l’occasion de vous en parler dans une autre chronique, en attendant si vous voulez en savoir plus demandez à Google), événementiel, musique, etc. « Céréaliste c’est aussi un lifestyle, un mélange de tout, tous en collaboration », résume Fred. Leur objectif : « Faire ce qu’on veut, partir en voyage, monter un projet, faire croquer les gens autour. »

Céréaliste debout ?

L’ambiance semble propice à la discussion et je me dis qu’il est temps de sortir des sentiers battus. La place de la République n’est qu’à quelques arrondissements de là, quatre membres du collectif sont présents : j’en profite pour les lancer sur Nuit Debout et la loi travail.

– On a connu le CPE. Je regarde ça de loin mais j’ai beaucoup moins d’engouement. Peu importe la loi qui va passer je trouverai un moyen de m’en sortir et de faire ce que je veux. (Stephen)

– Ouais mais là tu parles pour toi. (Enzo)

– Qu’ils fassent des lois ou pas, ça changera pas notre façon de travailler. (Stephen)

– Si tu prends à l’échelle nationale, c’est un grand retour en arrière ! (Maxime)

Ils acquiescent tous.

– Même cette fameuse ministre, y’a pas longtemps je l’ai vue sur BFMTV, on lui demandait le nombre de CDD en France elle ne savait même pas ! Au final, la meuf fait passer des lois, elle ne sait même pas, ils ont jamais travaillé. Qu’ils aillent faire 35h à la poste ou dans un chantier et on va voir s’ils font des lois pareilles. (Stephen)

– Y’a plein de trucs qui vont être supprimés. C’est que le début. Plus les années vont passer, plus ils vont gratter. (Maxime)

Ça part en débat sur les prudhommes et les 35h…

– Nuit Debout, c’est pas politisé, si ? Ils n’ont pas de revendications. (Enzo)

– C’était comme nous pendant le CPE, on foutait la merde mais on ne savait pas pourquoi. (Stephen)

– Toi t’as foutu la merde ! Avec Fred on a participé, on avait des revendications. (Maxime)

– Contre Sarkozy, par exemple. (Fred)

– J’ai jamais assisté à une loi qui a eu un changement dans ma vie. N’importe quelle loi, ça changera rien à ma vie. Sinon j’me casse. (Stephen)

– On est d’accord dans ce que tu dis mais il ne faut pas penser qu’à ton échelle. (Maxime)

– Dis-moi une loi qui a changé ta vie (dans le sens positif, ndlr) ? (Stephen)

– La loi comme quoi t’as le droit de te garer sur les places livraison le week-end : ça change la vie de beaucoup de monde ! (Fred, en rigolant)

J’ose parler du mariage pour tous, plutôt pas mal comme changement.

– Pour quelqu’un qui est gay, oui, mais pour moi ça n’a rien changé. (Stephen)

Imparable.

– Ça provoque une ouverture d’esprit. (Fred)

Imparable aussi. Et les congés payés ?

– Ouais mais moi j’ai 27 ans. Notre génération, dis-moi une loi qui a changé notre vie ? (Stephen)

Là-dessus on enchaîne sur l’héritage des luttes antérieures. Sans eux, pas de congés payés, de droit de vote pour les femmes, l’IVG…

– Sur les 27 années où t’étais en France, quelle loi a changé ta vie ? (Stephen)

– Y’en a plein mais ça se voit pas forcément ! (Maxime)

– Je peux pas répondre là-tout de suite mais j’suis sûr que je vais te ramener quelque chose. (Fred)

Je cherche aussi et… je trouve rien. Et sinon, vous votez ?

– Je vote mais j’aimerais que le vote blanc soit comptabilisé. (Fred)

– Ça sert à rien, c’est comme écrire une lettre au Père Noël. (Stephen)

– Surtout qu’on rentre dans un système où il faut voter pour le moins pire. J’ai toujours connu la droite, j’ai voté à gauche, on a eu Hollande, ça n’a rien changé. Et y’a encore des gens qui vont voter… Il y a des choses qui ont changé après mai 68, peut-être qu’il faut faire notre mai 68 ? (Maxime)

– Si t’as 10 000 manifestants qui partent de la place de la République pour monter à l’Élysée tu penses qu’on va pas leur tirer dessus ? (Enzo)

La révolution s’organisera-t-elle autour d’un bol de céréales dans la rue Quincampoix du 4e arrondissement de Paris ?

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Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

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