Moutons et chiens de montagne

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La bonne santé d’un régime démocratique se juge à la qualité de ses conversations. Et puis aussi au endroit où elle se tiennent – en toute sécurité. Ainsi, nombreux sont les ex-citoyens soviétiques qui pensent que la chute de l’URSS a commencé quand Kroutchev a facilité l’accès aux habitations individuelles, offrant donc à des dizaines de millions de personnes la possibilité d’inventé ce qui s’imposera comme un sport national : la discussion dans la cuisine – à l’abri des oreilles indiscrète. Converser, c’est renouer avec l’acte initial de la pensée occidentale – qui est fondamentalement dialectique. rappelez-vous, Socrate, il ne pensait pas tout seul, il parlait avec les autres! 
Or, chez nous, on parle – aucun doute. On parle même beaucoup. Au téléphone, sur les réseaux sociaux, aux terrasses. Et puis aussi dans les transports en commun. Un bus, un tram – voilà d’étrange agora, certes mais elles mériteraient d’être plus souvent prise au sérieux. Ils le mériteraient parce qu’ils sont les réceptacles de la construction d’une pensée qui dénote autant qu’elle produit l’air du temps. Un vrai baromètre politique devrait toujours pouvoir prendre la mesure de ce qu’on s’autorise à dire en parlant fort au milieu de gens qu’on ne connait ni d’Eve ni d’Adam.

Bref, un de nos envoyés spéciaux sur le terrain des opérations à laissé trainer son micro dans un tram de la capitale…

 

Le 12 septembre dernier se déroulait Aïd-el-Kébir, la fête du mouton. C’est l’une des célébrations les plus importantes liées à la foi musulmane. Mais elle se rattache en fait au tronc commun à l’Islam et à la tradition judéo-chrétienne, puisqu’elle se réfère à un épisode bien connu de la Bible, au chapitre 22 du livre de la Genèse, qui magnifie la soumission du patriarche Abraham à la volonté de Dieu, lorsque celui-ci lui demande en sacrifice son fils unique : « Dieu mit Abraham à l’épreuve, et lui dit : Abraham ! Et il répondit : Me voici ! ».

Alors qu’il est sur le point d’égorger l’enfant, un ange arrête son geste et lui propose une alternative : « Abraham leva les yeux, et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes ; et Abraham alla prendre le bélier, et l’offrit en holocauste à la place de son fils. ».

La tradition musulmane nomme le patriarche Ibrâhîm et son fils, Ismaël et non Isaac, mais qu’importe : dans les deux cas, l’essentiel est de faire l’éloge de la soumission.

Cette scène a été représentée maintes fois dans l’art occidental. Parmi les tableaux qu’elle a inspirés figurent des chefs d’œuvre de Rembrandt ou du Caravage, d’une particulière intensité dramatique.

Une morale qu’on peut tirer de ce récit, morale très contemporaine aux implications politiques évidentes, c’est que le Dieu des musulmans, des juifs et des chrétiens n’a pas besoin qu’on lui sacrifie ses enfants pour lui rendre hommage. Pas besoin non plus qu’on tue les enfants des autres : un animal peut suffire.

La fête du sacrifice s’accompagne du reste souvent d’appels à l’altruisme, à la générosité : « offrez un mouton aux plus démunis ». Et il n’est pas rare − cela m’est arrivé plusieurs fois d’en bénéficier − que des voisins offrent, en geste de bonne entente, quelques beaux morceaux d’une bête fraichement égorgée. Geste précieux, car cette viande coûte un os. Il faut débourser en Belgique près de 300 euros pour un mouton dépecé, ce qui n’est pas à la portée de toutes les familles.

Si l’on peut considérer que l’abandon du sacrifice humain représente un progrès moral, ce substitut symbolique ne fait pas forcément l’affaire du mouton. Son abattage rituel fait d’ailleurs depuis plusieurs années l’objet de débats, alimentés par des considérations hygiénistes ou des arguments relatifs à la défense du droit de l’animal.

Dans le tram, l’autre jour, une femme assez corpulente semblait particulièrement touchée par le sort des moutons lors de l’Aïd. Elle devait avoir une soixantaine d’années et sa voix portait fort, avec un accent bruxellois prononcé. Elle s’était tournée à moitié vers sa voisine de derrière, même âge, sans doute, mais plus menue et plus effacée. A cause de la distance et de la fragilité de sa voix, cette dernière n’était pas toujours audible. J’ai enregistré leur conversation dans le tram 82, à Bruxelles, le 2 septembre 2016, entre les arrêts Zaman et Suède. C’est la grosse femme à la voix tonnante qui parle la première. Elle mérite d’être entendue…

Comme on vous le dit

– C’est bientôt la fête du mouton ? On va encore voir les bêtes tuer. Oh ! J’ai horreur de ça. Les animaux sont faits pour être laissés en liberté. Combien d’années ça va durer ? Ah. Ça me fait pitié.

– Mais ils vont juste aller à l’abattoir, hein

– Oui, mais même, dis, allez !

– Mais il y de la viande que tu manges aussi, elle est…

– Moi, je ne mange presque plus de viande.

– Pourtant, tu as pris de la viande aussi

– Non, c’est des pizzas.

– Oui mais tu achètes de la viande chez Colruyt, tu achètes de la viande chez Carrefour…

– Plus maintenant. Plus maintenant. Y a longtemps.

– Tu es devenue végétarienne, alors ?

– C’est… des pâtes avec des brocolis, c’est des pâtes, euh, c’est du riz avec une sauce au poisson.

– La dernière fois, tu as acheté des steaks.

– Oui mais ils sont déjà longtemps mangés. Alors de la soupe, des pizzas, tous des trucs comme ça, non, non… (Songeuse…) Tu as ‘tendu à la télé ? Ici, en Belgique, ils vont avoir de plus en plus des grands chiens − comme ma fille.

– Pourquoi ?

– Parce que y en a beaucoup qui sont partis, c’est une race qui a été depuis des siècles et des siècles

– Ah oui, des huskies…

– Voilà ! Avant Christ. Alors, voilà. Donc ces chiens vont revenir, et… c’est la première, la première race de chiens, comme ma fille, dans les… en Turquie, les grands chiens.

– Comme Belle et Sébastien.

– Je les ai vus à la télé.

– Moi aussi.

– Eh bien, ce sont tous des chiens qu’ils vont faire venir en Belgique.

– Ils vont venir comment ?

– Ben, ils sont déjà en France, hein. Tu sais comme en France, ils sont occupés à les…

– Mais ils vont venir comment, en train, en avion ?

– Mais, non, ils vont par la, comment dire ça, certainement par un camion où il y a tous les chiens dedans, comme des chevaux, et…

– Tu crois qu’il n’y a pas encore assez de chiens ici en Belgique, qu’il faut encore ramener des autres ?

– Et pourquoi, ma chérie, les chiens te dérangent ?

– Non, ça ne me dérange pas, mais il y en assez, y en assez.

– Non, il n’y en pas assez, pas des grands.

– Ah si, si, si ! Comment tu veux…

– Non, y a plus des petits que des grands, moi, c’est des grands qui m’faut.

– Les chiens, c’est gai, mais quand tu vois des chiens qui sont battus.

– Ah, mais ça, ce sont les gens. Parce que ma fille, quand je l’ai eue, ça sont les gens. Ça sont les gens qui font des criminalités avec les… avec les chiens, avec les animaux, ça j’aime pas ça. Les gens sont criminels.

– Alors, c’est mieux de ne pas prendre un chien…

– Tu sais que moi en général, moi, je préfère les animaux que les gens, parce qu’un animal va t’accepter, hein, tandis que les humains sont cruels et ils peuvent trahir encore dix ou vingt ans après, tandis que les animaux ils t’acceptent tel que tu es, et ils te vont jamais faire du mal et ils te resteront fidèles jusqu’à la fin, jusqu’à la fin de ta mort. Ah oui, tention ! Moi je suis fort pour les animaux.

– Un humain, c’est quand même…

-Oui, ça oui, mais un animal, quand il sort de la maman, un chien n’est pas… un chien n’est pas agressif. Ça dépend comment toi tu éduques l’animal. Ah ben, voilà ! Tandis qu’il y a des chiens qui sont faits pour le combat, il y a des chiens qui sont agressifs, et y a des chiens qui mord, non, tout ça, ça dépend du maître, je suis désolée, c’est l’humain qui est fautif là-dedans.

– Tu as des chiens difficiles et tu as des chiens qui sont très bien.

– Eh bien ça, c’est le maître. Ce sont les humains. Moi j’ai jamais battu… Regarde, moi, ma fille. A peine on fait ça, juste pour jouer, hein, eh bien ma fille aboie, parce qu’il n’y a jamais eu de la violence à la maison. Ma fille n’a jamais connu la violence. Et quand elle voit quelqu’un se battre en rue, elle est capable de lui sauter dessus. Ah oui, ma fille ! Elle n’aime pas la violence, touche une fois quelqu’un, tu vas voir. Ça, c’est… Mais au fait, aussi, ma fille, c’est un chien de montagne. C’est un chien qui va contre le loup. Elle mange un loup, hein, ma fille.

– Non !

– Siii !

– Mais le chien ne peut pas…

– Ma fille, elle a tout le troupeau du chien derrière. Elle protège le troupeau. Donc, dès qu’il y a un loup qui vient vers elle, ou un ours qui vient vers le troupeau… Elle fait le guet

– Elle n’a pas la chance devant un ours. Un ours..

– Quoi ! Mais elle prend la patte et le nours est par terre.

– Mais c’est quand même ! Un ours !

– Si un ours se met debout, ma fille mord, dans la patte, dans une patte, et le nours tombe, hein.

– Ah, bon ?

-Ah mais tu ne connais pas, va une fois voir sur internet et tu vas voir.

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Carmelo Virone

Romaniste né en 1957, Carmelo Virone aime peindre le quotidien avec autant de lucidité que de douceur.

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