Dur métier

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C’est la fête du noir, ce 29 octobre, à Middelburg en Zélande, la Nuit des nuits organisée pour marquer le passage à l’heure d’hiver, et toute la ville conspire à se rendre invisible. L’éclairage public a été coupé ; des équipes de volontaires occultent avec de grandes bâches de plastique les vitrines des rares magasins encore illuminées; les cafés, les restaurants sont plongés dans l’obscurité ; et pour ajouter à la nuit, les rues sont noires de monde.

On traverse la ville comme on traverserait le temps. On ne s’éclaire plus qu’à la douce lueur du feu, des flambeaux, des bougies, des braseros. Les formes s’estompent, les passants ne sont que des ombres dont les traits ne se distinguent qu’au moment de s’en approcher, avant d’aussitôt disparaître, l’espace se réduit à ce qu’on voit : pas grand-chose, pas très loin. Comme à Liège, lors de la nuit des Coteaux, l’ambiance est magique. On habite un pays mystérieux où errantes et passants vivent en bonne entente.

Parfois, on se heurte à un attroupement : ce sont des spectateurs qui font cercle autour d’un groupe pop ou devant un castelet monté au coin d’une place, pour du théâtre de rue. Sur un pont au-dessus d’un canal, des danseurs recommencent la même chorégraphie toutes les demi-heures. Prochaine séance dans dix minutes. Au milieu de la grand place, une fanfare entraîne derrière elle un cortège de fêtards goguenards. Dans les jardins d’un café, un quatuor de musiciens arabes rend hommage à la mythique chanteuse libanaise Fayrouz en interprétant son répertoire. Pendant qu’ils jouent, des jongleurs de feu font virevolter leurs bâtons au rythme des mélodies. Lancinant. Fascinant. Spectacle multimédia du temps des baladins.

Ailleurs, une vitrine éclairée attire notre attention. A l’étalage, trois jeunes filles masquées de blanc dansent pour les badauds. Une lumière bleue fait paraître leurs corps fluorescents. Les mouvements sont patauds, mais le geste artistique est interpelant : en transformant une banale vitrine de magasin en scène pour leur chorégraphie, ces danseuses amateurs mettent en évidence le fait que l’architecture des façades est conçue ici pour le spectacle de la marchandise, pour exhiber ce qui doit se vendre. En ont-elles conscience, ces adolescentes qui se déhanchent en silence ?

La créativité qui se manifeste aux quatre coins de la cité est réjouissante. On s’approprie la ville par les pieds, par les oreilles et les yeux. Par les papilles également : bistros et restos sont bondés. Comme toujours, fête populaire, tourisme et commerce font bon ménage. Les spectacles ajoutent à l’agrément de la soirée. L’art public est rassembleur.

Il fait un temps particulièrement clément pour la saison. On marche à l’aise, on est tranquille, on s’amuse d’un rien. Les enfants ont des chapeaux ou des chaussures qui clignotent dans toutes les couleurs. Les adultes font les enfants.

Puis quelque chose survient, on ne comprend pas immédiatement de quoi il s’agit.

Une silhouette filiforme, moulée dans une combinaison blanche, d’un blanc laiteux, sépulcral. Tout le corps, la tête, les membres sont gainés par le même tissu satiné qui irradie sous la lumière des flashes. Une silhouette de femme aux seins menus qui s’avance dans la nuit. Qui traîne, accrochés à ses bras, à ses chevilles, à sa nuque, de longs rubans élastiques auxquels sont fixés des pavés en pierre. De lourds pavés de rue. L’image est celle d’un fantôme, d’un spectre décharné issu du fond de nos mémoires. Elle pourrait être caricaturale. Par la force qu’elle dégage, elle impose le respect.

Elle lève lentement le pied pour avancer un peu ; elle soulève le bras ; les élastiques fixés à sa combinaison se tendent puis suivent, en se resserrant, la progression du corps, entraînant avec eux leurs pavés de douleur, qui raclent le sol. Nous la suivons, pas à pas. Le bras se lève, la nuque tire sa chaîne vers l’avant, les pavés font entendre leur râle. Nous marchons à ses côtés, nous tournons autour d’elle pour la photographier, la filmer, nous soulevons ses pierres pour mesurer leur poids. Elle ne s’émeut de rien, elle avance, et chaque geste qu’elle fait est un avènement de la pesanteur, et chaque pas impose son poids d’angoisse, comme d’un passé qui n’en finirait pas de tirer sa misère.

Puis, à l’approche du Markt, elle commence à s’écarter de la foule pour se diriger vers une ruelle sombre, en continuant à traîner lentement ses chaînes. Comme par un accord tacite, les gens ont cessé de la suivre, à part nous, à part une enfant qui éclaire de sa lampe de poche le parcours qui s’achève. Encore un pas, l’ultime, encore une dernière fois le raclement sourd des pavés s’écorchant sur le sol, puis elle s’arrête. Elle s’agenouille, la tête penchée vers l’avant. Épuisée peut-être par l’effort. Elle va jusqu’au bout de l’immobilité. Puis quelqu’un s’approche d’elle, l’aide à sortir sa tête de la cagoule qui l’emprisonnait, lui parle, la prend dans ses bras. C’est fini. La performance est accomplie.

Je voudrais à mon tour m’approcher, pour demander au moins comment elle s’appelle. Je renonce. D’elle, je saurai juste qu’elle est jeune et qu’elle a de longs cheveux blonds. Mais qu’importe son nom. Elle recèle en elle, en chacun de ses gestes, une part de nous-même, cette image lumineuse et sombre qui fait l’effort d’aller de l’avant, qui traîne le poids de ses chaînes, qui impose à la nuit sa grâce de vivante.

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Carmelo Virone

Romaniste né en 1957, Carmelo Virone aime peindre le quotidien avec autant de lucidité que de douceur.

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