New York TV City

Download PDF

Oubliez les jeunes actrices débarquant à Los Angeles pour devenir des stars (et finir serveuses, selon la légende). Le nouvel Eldorado de l’audiovisuel se situe à New York City avec une mention spéciale pour les séries TV. Nous avons rencontré Mathias, parti goûter une part du gâteau outre-Atlantique.

Où est Mathias ? (Indice : il porte une casquette à l’envers)

Avec 57 séries télévisées tournées dans ses rues, 180 films « à gros budget » et 355 films indépendants entre 2015 et 2016, New York est devenue incontournable dans le secteur de l’audiovisuel. 30 000 emplois ont été créés depuis 2005 : costumiers, accessoiristes, directeur de la photographie… Tous les corps de métiers s’y retrouvent. Au bas de l’échelle, se situe le plus galère, celui d’assistant de production, le poste de Mathias Luque, un jeune français de 25 ans qui profite du rêve new-yorkais.

« Il faut s’imposer et prendre des initiatives pour te rendre indispensable. C’est un travail très intense pour lequel je me suis battu. » Le « PA » (Production Assistant en anglais) est au cœur de la machine de tournage. Il est en quelque sorte le « chef d’orchestre » qui doit s’assurer que tous les acteurs soient prêts à temps, mais un chef d’orchestre dans l’ombre de ses supérieurs hiérarchiques. Intermédiaire entre toutes les équipes, du maquillage au costume en passant par la réalisation, ce job de 12 heures par jour en moyenne en décourage plus d’un. Le record de Mathias : 20 heures. Il existe même un système de pénalité qui permet de « racheter » du temps de travail aux techniciens, censés avoir une pause toutes les six heures.

L’ « Exhibit G » est un document signé par chaque acteur et un assistant réalisateur, relu par l’équipe de production afin qui revient sur tout ce qu’il s’est passé dans la journée : horaires, heures supplémentaires, pénalités repas, cascades, repas non déductibles, … Ce document est ensuite envoyé aux syndicats, aux producteurs et aux agents pour être vérifiés et approuvés. « La moindre erreur peut avoir des répercussions au niveau légal pour les PA, comme pour les assistants réalisateurs et les producteurs. »

Après 275 jours de travail payé en moins d’un an (il lui faut atteindre 600 jours sur deux ans) comme PA, Mathias espère présenter son « book » (feuilles de services avec son nom dessus) au syndicat, le Directors Guild of America, pour ensuite pouvoir postuler comme assistant réalisateur, « qui touche alors en un jour ce qu’un PA gagne en une semaine, environ 700$« . D’autres assistants de production choisissent plutôt la PGA (Producer Guild of America) afin de devenir producteur.

L’organisation du travail est millimétrée : deux équipes de réalisation, avec deux assistants réalisateurs chacun, en alternance, lorsqu’une tourne une semaine, l’autre prépare le tournage des deux semaines suivantes. Chacun à sa place comme par exemple le-la préposé-e des talkies-walkies, le-la chauffeur-se ou la personne en charge de toutes les fiches de paie de tout le monde. Toutes ces petites fourmis contribuent à la production d’un épisode de série télé qui peut coûter jusqu’à 1 million de dollars. « Ce qui est évident c’est que les Américains savent déléguer et c’est fondamental, sinon on ne s’en sortirait pas. » Un travail à la chaîne pour un secteur créatif, une vraie performance wallifornienne.

Le boulot de PA, qui correspond au poste de « 3e assistant réalisateur » en France, commence sur le camp de base, se poursuit sur le plateau et retourne sur le camp de base pour la fin de la journée/nuit de travail. Sa première responsabilité est de communiquer avec la production mais aussi la réalisation, les scénaristes, coiffeur-ses, maquilleur-euses, costumier-es ou accessoiristes. Les informations varient à chaque instant, où chaque seconde compte sur le temps de tournage. Sa deuxième responsabilité est de gérer son temps mais aussi celui des autres : assurer le relai des acteurs dans chaque département, tout en le faisant valider par les chefs de service. Enfin, une troisième responsabilité consiste à s’occuper de la paperasse avec un nombre incalculable de documents légaux à superviser. Que ce soit pour un jour ou pour plusieurs mois, un contrat de travail est signé reprenant tous les termes et conditions de son engagement. Une autre équipe est chargée de s’assurer que tout le monde est payé en temps et en heure et que cela correspond au travail fourni.

Mais une organisation qui manque parfois d’outils de gestion. Mathias s’est alors retrouvé à créer lui-même un… emploi du temps ! Au lieu de courir dans tous les sens pour obtenir les horaires de passage des acteurs dont il a la charge (jusqu’à trente par jour), il a mis au point un système de communication de ces informations : un tableau qu’il fait remplir par les responsables en début de journée. Une petite révolution… (wallifornienne?) !

En à peine deux ans après sa sortie d’école (ESRA en France puis Stonestreet studios à New York), Mathias a déjà travaillé pour cinq séries télé différentes. C’est sur le plateau de The Jim Gaffigan Show (saison 1) qu’il fait ses preuves en tant que stagiaire. Il y croise Hilary Duff, Alec Baldwin, Steve Buscemi, Sutton Foster, Lizzie Brocheré, Macaulay Culkin… Et se lie d’amitié avec Debi Mazar qui joué dans Goodfellas de Martin Scorsese, Malcolm X de Spike Lee, Collateral de Michael Mann et des séries comme Friends, Ugly Betty et Entourage. Une proximité avec les acteurs qui lui a souvent valu d’être pris en photo par les paparazzi.

Où est Mathias ? (Indice : il porte des lunettes noires)

Puis il enchaîne avec la série Younger, toujours en tant que PA de septembre à décembre 2015. « Les saisons de séries au format 20 minutes sont tournées en trois mois, deux épisodes par semaine. » L’hiver vient, le froid avec et les rues se vident. Les productions sont aussi mises à l’arrêt. Mais dans le milieu, mieux vaut ne pas rester sans rien faire. Mathias bosse sur un pilote d’une série sur Nicki Minaj et découvre un nouveau poste, celui de la gestion des figurants. « Chaque figurant est numéroté, a son costume et son rôle dans la série. C’est très précis. » Rappelé pour la saison 2 de The Jim Gaffigan Show, il continue de s’occuper des 50 figurants du programme. « Tout le monde était surpris de me voir revenir. C’est très rare qu’un Français arrive à rester aux États-Unis et encore plus dans ce secteur. » Son job est de créer une ambiance à l’écran sans parfois les moyens suffisants : « J’ai eu mon baptême du feu quand j’ai dû faire trois nuits de suite de tournage au Musée d’Histoire Naturelle, avec 200 figurants à gérer, dont des enfants et des bébés ! On a enchaîné de 17h à 5h du matin. Avec 200 personnes dans une même salle ça devient vite encombrant mais même comme ça, ça ne suffisait pas à remplir les immenses salles du musée. »

Mathias et Debi.

Ce qui semble inimaginable de ce côté de l’Atlantique, se produit pourtant pour Mathias : il est sans cesse solliciter pour de nouvelles missions. Il ne reste alors quasiment jamais sans travailler et continue son aventure avec la saison 2 de Younger, Sex&Drugs&Rock&Roll, Bloodline et enfin Falling Water pendant l’été 2016, comme PA.

Ce début de carrière, il le doit aussi à une rencontre avec Yann Sobezynzky, assistant réalisateur qui l’a mis en confiance : « J’ai rencontré Mathias en 2014, quand je suis venu donner un cours à son école. Il m’a approché avec son CV et j’étais déjà impressionné par son parcours. Je l’ai engagé comme stagiaire sur le Gaffigan Show. Il est devenu essentiel au département. Les acteurs dont il s’est occupés l’ont tous apprécié« . « Surtout, ici, on donne sa chance à n’importe qui« , ajoute le jeune assistant. Avec environ 300 000 Français aux États-Unis, dont 10% rien qu’à New York, la concurrence est rude et les chances de sortir du lot sont assez minces. Si tu es bon, on te garde, sinon, tu dégages. Un profil tout de même éloigné du portrait robot du Français à New York qui correspond à une personne jeune, en couple, niveau d’étude supérieur, travaillant dans le secteur financier et vivant à Manhattan. C’est en tout cas le résultat d’une étude menée par le Consulat de France à New York en 2010. Son colocataire se démarque aussi : acteur, il a écrit une pièce sur Maurice Chevalier qui a été achetée pour être jouée sur le Off-Broadway, désignant les pièces de théâtre, les comédies musicales et les revues qui ne rentrent pas dans la définition du théâtre Broadway à Manhattan (entre 99 et 499 places). Dans leur appartement du sud de Brooklyn (ils habitaient avant à Williamsburg, le repère de Français, capitale de Hypsterland), il écrit une nouvelle pièce sans avoir encore été payé, qui sera elle sur Broadway. Un autre monde.

Mathias s’attendait à rentrer en France après son premier stage new-yorkais, « être au chômage et chasser le statut d’intermittent« . Finalement, et heureusement pour lui, New York s’est trouvée sur sa route.

The following two tabs change content below.
Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

Derniers articles de Hélène Molinari (voir tous)

Publiez vos réflexions