Du porno pour toutes (celles qui veulent) !

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À coup de sondages menés par l’industrie de la pornographie, la question du porno et des femmes refait surface tous les ans, presque à la même heure. Alors oui, elles matent, mais en parler reste encore honteux, secret ou, à l’inverse, prend carrément la forme d’un acte politique. Et si c’était tout simplement une histoire de plaisir ?

« Tous les samedis c’était soirée hard chez ma grand-mère. On regardait les films érotiques qui passaient sur Canal+. J’avais 12, 13 ans. » Depuis, Ingrid, 36 ans, continue d’en regarder de temps en temps, sans son compagnon, et elle est loin d’être la seule.

Des chiffres et du sexe

Depuis la loi Giscard de 1975 en France, le porno a quitté les salles de cinéma, publiques, pour se mettre à l’abri des regards. Aujourd’hui derrière nos écrans, les films classés X se sont diversifiés, rangés par mots clé et formats, amateur ou professionnel, gratuit ou payant, long ou court. Ces cinq dernières années, Internet a aussi rendu visibles les femmes consommatrices avec la diffusion d’études et sondages à la pelle.

La société Marc Dorcel commande le sien chez IFOP en 2012. Révélation pour les hommes : 82 % des Françaises ont déjà regardé du porno ! Comme pour se convaincre de la réalité de ce chiffre incroyable, des milliers de femmes sont régulièrement interrogées sur leur sexualité et leur rapport au porno.

Avec Womenology, le laboratoire marketing du groupe aufeminin.com, on apprend ainsi en 2014 que 47 % de leur échantillon (1404 femmes) regardent du porno au moins une fois par mois, que 85 % d’entre elles le font en solitaire et que 58 % se masturbent pendant. 2016, Marie-Claire US confirme sans vraiment de surprise ce que tout le monde sait déjà, ajoutant une petite information : 73 % des 3000 répondantes y ont recourt pour atteindre rapidement l’orgasme. Quant à Pornhub, le réseau de sites leaders du porno en ligne, il a lui aussi produit ses stats : un quart de ses utilisateurs sont… des utilisatrices. Ovidie est réalisatrice et documentariste : « La proportion de femmes n’a en fait pas beaucoup évolué pour le porno tout venant, qui tourne autour de 30 % des spectateurs. C’est le même chiffre depuis vingt ans. »

L’industrie en mutation

Déborah, 21 ans, regarde du porno depuis qu’elle en a 12. « Avec mes copines, en cachette, on allait sur l’ordinateur de mon père, il suffisait de cliquer sur l’onglet Lemoncast [un player gratuit permettant de télécharger des vidéos, ndlr]. » Par curiosité mais aussi pour l’excitation, elle se balade sur YouPorn ou XXL, au boulot comme à la maison. Ses films préférés : ceux de Rocco Siffredi, « l’étalon italien ».

Les nouvelles générations découvrent de plus en plus le sexe en images avant de le pratiquer. Mais le combo fellation-pénétration-sodomie-éjaculation avec une partenaire quasi absente et un plaisir centré sur l’homme reste la norme. Il était donc temps d’avoir un panel plus varié pour que chacune y trouve son compte.

C’est le pari de Michelle Shnaidman, une jeune Montréalaise, avec Bellesa.com, mis en ligne le 15 février 2017. Trouvant l’expérience du porno qu’elle avait à disposition « désagréable » et ayant le sentiment de ne pas être la bienvenue sur les plateformes comme YouPorn qu’elle considère comme un « champ de mines misogynes », elle voulait autre chose. Sur son site, la section vidéo est entièrement alimentée par la communauté. On y trouve même des gifs explicites, très utiles pour alimenter les sextos.

De son côté, la société Marc Dorcel a lancé Dorcelle.com. Baigné de rose, évidemment, ce nouveau site s’adresse aux « filles » (et non aux femmes) et se veut « joli, féminin, informatif, drôle et convivial » – dans le genre reproduction de stérétoypes, on est servies. C’est d’ailleurs très clair ici : « Pas de féminisme », conclut l’équipe en charge dans son édito, histoire de ne surtout pas être assimilé au mouvement à la dimension politique émergeant de ces dix dernières années, le porno féministe.

Elargir l’imaginaire sexuel

Du porno par les femmes, pour les femmes, voilà ce que produisent des réalisatrices comme Erika Lust. Montrer les visages, prendre son temps, travailler les scènes et les enchaînements : dans le porno de la Suédoise, on sait pourquoi les gens baisent. On a même parfois l’impression de les voir improviser, sans actes mécaniques.

Le plus frappant, c’est la façon dont sont filmées les femmes lorsqu’elles prennent du plaisir. L’orgasme ne semble jamais simulé et les actrices, comme les acteurs, ne font pas semblant d’aimer ce qu’ils font (ou ce qui leur est fait). On est loin, très loin, du porno « classique » où chaque scène a l’air d’être surjouée jusqu’à l’extrême.

« Je ne veux pas sortir les femmes du porno, revendique Erika Lust à qui veut bien l’entendre, je veux que le porno aille jusqu’à elles. » Sa marque de fabrique : une sorte de « porno participatif » avec sa série XConfessions oùles scénarios sont issus des fantasmes des gens qui lui écrivent.

« Le porno féministe déconstruit les stéréotypes, ajoute Ovidie. Inclusif, il montre une diversité de sexualités pour briser les normes. »

Sous toutes ses formes

Que ce soit chez Dorcelle ou Bellesa, tout le monde reste très blanc, lisse et homogène. Avec le porno indépendant – qui n’est pas forcément féministe – les formes, les poils et les couleurs explosent. Mais peut-être pas toujours autant qu’on le souhaiterait… Lucie Blush est réalisatrice et met ses créations sur son site luciemakesporn.com : « Ce sont mes fantasmes que je filme avec les gens que je rencontre et que je trouve beau. Je ne peux pas mettre tout le monde dedans non plus. »

Avant de passer derrière la caméra, elle a recensé d’autres approches pour montrer qu’il y avait le choix en-dehors des « tubes »sur son blog welovegoodsex.com : « La sexualité inspire. Le porno peut être de l’art avec des gens plus libres de faire leurs propres projets. »

Ces alternatives sont mises en avant par Carlyle Jansen depuis dix ans à Toronto, lors des Feminist Porn Awards. Gérante d’un sex shop appelé « Good for her » et coach sexuelle, elle a pris conscience de la démocratisation du genre, notamment grâce à des coûts de production de moins en moins élevés et a voulu leur offrir une nouvelle plateforme.

L’année dernière, le festival a changé de nom pour devenir : « The Toronto International Porn Festival », « parce qu’on ne voulait pas parler qu’aux féministes, mais à un public plus large », précise Carlyle. « J’ai vu, au fil du temps, de plus en plus de personnes différentes venir à notre événement : des hommes, des femmes, des personnes transgenres, de plus en plus de personnes de couleur ou avec des handicaps aussi, dans le public, devant et derrière la caméra. Les gens veulent voir des personnes comme eux, pas par fétichisme, mais pour s’y reconnaître et mieux se projeter. »

Les femmes aiment… mais la honte persiste.

Les femmes peuvent être « visuelles », contrairement au mythe de la douce ne pouvant prendre son pied qu’en fermant les yeux. Elles ne sont pas non plus toutes attirées par du « sensuel » ou de « l’intellectuel ». Si Ingrid préfère des scènes plus érotiques, Déborah aime les gros plans, les hommes bien membrés et les femmes grosses qui lui ressemblent. Les jambes de Martha, 32 ans, tremblent et ses doigts de pieds se tordent avec les mots clés « BDSM » et « Lesbien ». Absente des statistiques, Lise, 28 ans, devient fébrile devant deux (ou trois) hommes en action. « J’ai aimé le porno après une projection d’un film d’Ovidie dans une petite salle pendant un festival. De voir les actrices jouir et les acteurs les traiter normalement m’a énormément attirée. »

Malgré la pluralité de l’offre et de la demande, un chiffre ne bouge pas : la moitié des femmes interrogées dans les sondages se sentent toujours embarrassées de consommer du porno. Entre la salope et la frigide, la mère et la putain, peu d’espace est laissé aux femmes pour s’assumer pleinement. En mater validerait aussi le système patriarcal et misogyne : une trahison… Comment avouer fantasmer sur de la violence, la soumission ou la dégradation ? « C’est compliqué alors qu’il n’y a pas de problème, poursuit Ovidie. Ce sont les conditions de tournage qui importent, mainstream ou pas. »

Les alternatives proposées par un nouveau porno éthique, basé sur le consentement et le plaisir mutuel dans un cadre légal, montre qu’il est possible de faire changer le regard des hommes sur les femmes mais aussi des femmes sur les femmes.

Les critiques ou les opposants n’ont pas fait disparaître la pornographie mais la font évoluer, avec une conversation enfin reprise par celles qui sont concernées. Et comme le dit si bien la société EroticFilms (une bonne adresse pour du porno lesbien, d’après Erika) : « La vie est trop courte pour du mauvais p*rno. »

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Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

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