Blue Lives Matter

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La seule manière de nous extraire de cette situation libérale est de construire intensivement
des communautés et de le faire de la façon qui nous apporte le plus de satisfaction.
C’est à toi de savoir si tu préfères rester assise dans des réunions pendant des nuits entières
ou partager des poèmes. Car la construction des communautés
devrait laisser la place aux désirs esthétiques des gens.

Angela Davis, novembre 2016

Qui va écrire ces cent dernières années ? Qui va écrire dans quelle époque on se trouve, que le 21ème siècle n’est sûrement que l’étirement laborieux, lourd et difficile du siècle dernier. Qui aura la pertinence d’écrire combien le 20ème n’a pas encore accouché du siècle d’aujourd’hui et comment les prochains punks, les punks d’aujourd’hui, auront le slogan « NO PAST » arboré dans le dos de leur blouson. Sans mépris. Loin de fabriquer du dédain d’histoire, c’est juste qu’ils pourraient bien ne pas se sentir obligés de regarder les restes des cent dernières années comme une preuve de ce que nous sommes et de ce que nous avons à faire.

Qui va écrire cent ans de choses broyées, tronquées, déchiquetées, vues de l’un ou de l’autre de quelque prisme idéologique, vues du flingue, vues de la paix, vues du gaz, vues d’avion, de bateau, vues de ta chaise, la boucherie, la boucherie, les Lucky Strike, la Jupiler produite au Brésil et encore la boucherie, le siècle d’Ypres, le siècle de la défaite des idées contre celui des preuves ou des statistiques, le siècle du grand récit industriel et de l’industrialisation de l’Histoire, encore une autre boucherie, finie la rue, bonjour les écrans, le siècle des systèmes complexes remplacés par des intentions, toujours bonnes, des paroles, des images ou des voix, qui remplacent des personnes, à ce point que le vivant est sourd au regard des mondes inventés à grand renforts d’espaces publicitaires ? Qui va écrire ces cent dernières années où « on » a inventé le progrès, où le partage du savoir dépend moins de son expérience que de la médiation qu’on en fait, où les personnes, les animaux, les cailloux, les pneus, les bricoles, les enfants, les poudres, sont pensés sans même qu’elles-îles-ils aient quoi que ce soit à faire valoir là-dessus, leur compétence moins attachée à ce qu’elles sont vraiment qu’à l’image qu’elles véhiculent ?

Qui va écrire ces cent dernières années alors que nous entrons dans l’ère du résiduel, du reste, de la perte calculée, dans l’époque des quantités inversées, dans l’époque du manque, de l’inattention, de la négligence, de la carence, de l’oubli, de l’obsolescence généralisée ?

Qui va se donner la capacité à légiférer sur son propre corps, son propre poids, sa propre espèce, son propre récit ? Qui va faire loi des corps auquel il-île-elle tient, les corps qui le touchent, qui lui sont au plus près ?

Qui, quoi, comment, il n’a plus de nom, n’a plus de titre, n’a plus de job, doit bien y avoir un rôle. Il y a les calculs, il y a les statistiques, c’est le grand retour de la preuve, nous fêtons le fait que le Roundup ait été classé cancérigène et qu’on pourrait peut-être bien entamer de massifs procès à Monsanto parce que le voisin en répandait sur ses bégonias, nous fêtons le fait qu’il n’y a plus d’espace, mais des mètres carrés, que l’Histoire est un calendrier, que ce qui se manifeste se manifeste dans des restes, bonnes vieilles poussières à retardement, qui, qui-lequel-séquelle-laquelle alors va écrire et dans quel ordre ? Qui ?

Qui de nous laissera le loisir à Zemmour, ou Bern, ou aux mecs de la NVA qui se déguisent en nazis au carnaval, c’était il y a trois ans, de fabriquer l’histoire ? Qui veut fêter la prohibition ? D’ailleurs c’est quoi une fête du temps de la prohibition ? On peut fumer quand même ? Qui est assez sot pour penser qu’on explique le plan quinquennal aux gens qui entament des études d’économie, aujourd’hui, en Occident ? Et qui, chez HEC réfléchira avec ses étudiants le comité invisible ou même Latour ? Sans parler de Joshua Decter. Qui va raconter ce que tout le monde pense, et pas une chose commune, sans moquer, sans balayer la chose d’un revers de la main, qui va écrire ça des cent dernières années ? Qui va organiser entièrement, imaginons, le récit de la fontaine de Duchamp et de la révolution russe et l’influence de Wagner sur Mary Wigman ? Que cette année-là, les Belges capturent au Congo le dernier roi des Luba Kasongo Nyembo et qu’en même temps, des mecs se tirent dessus par tranchée interposée, et quelle est l’influence de Stanley Kubrick puis de Brad Pitt sur ce que nous savons des tranchées ? Que l’année d’avant, il y eu le génocide arménien, et celle d’après la grippe espagnole, une pandémie qui a causé plus de cinquante millions de morts. Et surtout, parce que, encore, un peu de laisser aller et quelques pétards plus loin, on pourrait imaginer la rencontre, à peine hostile, mais qui va dire que l’origine est un ensemble mouvant, qu’il n’y a pas vraiment de date, peut-être, que la date est comme la photographie, un moment de l’exercice, de l’exercice de l’histoire ou du récit, mais jamais sa preuve ou sa finalité, parce que ce qui importe dans la photographie, c’est le hors champs, c’est ce qu’elle inclut possiblement, comme dans la date. L’Histoire n’est pas un calendrier.

Qui va dire que ce nouveau siècle doit se construire différemment, qu’on en a fini avec les anciens termes de « position » ou de « territoire » comme étant nos super sujets et que ces termes pourraient bien être remplacés par ceux « d’organisation » et de « participation » ? La conquête de nouveaux territoires est terminée. C’est simple, il n’y en a plus. Et il n’y a plus de sujets, sinon en forme de papillons.

Qui parlera de l’influence de Ganja Express, The Ecstasy Girls, Under the Influence, The Opening of Misty Beethoven, La Dernière Nuit, Pretty Peaches, Caligula ou Derrière la porte verte et toutes ces choses qui un moment donné ont marqués le siècle dernier, ont changé des vies, des manières de voir et des manières de faire ? Une photographie est bonne lorsqu’elle laisse voir tout ce qu’il n’y a pas dans l’image. Une date, c’est sexuel. J’ai du poil.

Qui va mettre dans un même paquet MC5, Marcus Garvey, Jamie Gillis et la Shoah et Raoul Hedebouw et le SIDA ? La question n’est plus qui va écrire les cent dernières années, voire qui va écrire, mais qu’est-ce qu’on écrit, quel est notre sol ? On a quitté le socle et c’est bienheureux, on a quitté le socle commun sur lequel nous pouvions établir nos groupes de discussions, nos agendas parlementaires, nos socles de compétences, le socle depuis lequel nos vues prenaient quelques hauteurs. On est bien sur le sol. Au plus bas, au plus juste, dans la pesanteur, dans notre drame. Notre sol, lui, est fait de tout, et qu’est-ce qui pousse ? Qu’est ce qu’on écrit ? Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est ce qu’on fait depuis hier jusqu’à aujourd’hui ? Qu’est ce qu’on fait depuis hier jusqu’au 24 mars 1971, date de la sortie de Melody Nelson, une « vraie revolution »… 1 Qui va fêter le gaz d’Ypres qui a tué des millions de gens pendant la première guerre et beaucoup de fermiers, et que ce même gaz sera transformé en engrais dans les débuts de l’agriculture industrielle ? D’ôtes-toi de mon soleil au tracteur Gray, importé en France en 1917, moteur 4 cylindres, il n’y a qu’un parfum qui court les plaines labourées, pâteuse, ensanglantées, brouillées de plomb et de fûts de cuivre creux.

Qui se rappelle de quel anniversaire on parle ? Cent ans, mais personne n’était né. Enfin pas beaucoup. Il y a cent ans, Thomas Edison crée un système à coulage unique pour le béton. Et peut-être bien que c’est important. Les dessins d’El Lissitzky de la même époque, les gratte-ciel horizontaux, ils sont super beaux ceux-là, les mouvements d’avant-garde national auquel il participe en Russie dès 1916 afin de créer un mouvement de revitalisation de la culture Yiddish qui prendra une part plus qu’active à la révolution d’Octobre. Tiens, aujourd’hui, on fête aussi l’incendie des fourgons de police à Grenoble et Limoges en solidarité avec les « les inculpé-e-s dans l’affaire de la voiture de police brûlée quai Valmy » par des personnes qui revendiquent être d’anciens gendarmes qui ne veulent plus « tabasser des manifestants, terroriser les populations en Guyane et Nouvelle-Calédonie, servir de bras armé au capital, ou faire office d’armée d’occupation en banlieue » et nous fêtons aussi le fait que l’année dernière Máxima Acuña de Chaupe, bête noire des géants miniers, paysanne résistante du Pérou reçoive le prix Goldman pour l’environnement et qu’en parallèle soit assassinée Berta Cáceres, lauréate du même prix l’année précédente. Cette militante écologiste honduriene « était la figure de proue du combat contre le complexe hydroélectrique d’Agua Zarca, soit quatre barrages à construire sur le fleuve Gualcarque. Un chantier de la compagnie hondurienne Desa, en partenariat avec le groupe chinois Sinohydro, et le soutien de la Banque mondiale » 2. Et tout ça dans l’ombre loin portée de « la ligne générale », splendide chose en 1929, et encore splendide jusque là. Et qui va fêter mon anniversaire ? Et celui de Bob Marley ? C’est incomparable.

On peut fêter Instagram peut-être ? Facebook ? Voire tout internet, c’est super tout internet parce qu’il faut bien capitaliser sur ce qu’on a, là, sur ce qui marche comme on dit chez Match, imaginez, en 2021 on fêtera le fait qu’Édouard Belin a pour la première fois transmis une image fixe par radio et non plus par téléphone, et en 2026 on fêtera les cent ans du fait que ce même monsieur s’essaye à la télévision. C’est super. Non, je veux dire, c’est génial, ça a changé la face du monde, c’est d’une importance capitale, c’est vrai tout le monde a regardé la télévision un moment donné. On va vraiment fêter ça ? On va vraiment fêter les heures de gloires de Jupiler et des chips Smith lors des retransmissions de la Champions League ? Et Joe Pesci et Harvey Keitel et Elisabeth Shue et Olivier Gourmet, ils font encore des trucs ? On peut fêter Google ? En tout cas, en cent ans depuis la révolution d’Octobre on peut fêter Macron, Trump, Merkel, le revival institutionnel du féminisme, des mouvements gays, le retour de l’anarchie, le fait que se rediscutent aujourd’hui des communautés pas qu’européennes… C’est l’anniversaire des cent ans de quoi ? Et demain, ce sera l’anniversaire de qui ? On peut fêter les écrans, écrans de cinéma, écrans de télévisions, écrans de téléphones, écrans solaires, écrans de fumée.

Qui écrit la célébration de cent ans de disparitions, de retour, de renversements, d’étirements, d’essais, cent ans d’accumulations morbides, de génies, d’affreux, de splendides, de tristes ? Tout ceux qui sont morts ces cents dernières années. Tout un tas de personnages possibles. Cent ans de poésies, cent ans de cinémas, cent ans de discours religieux profonds, cent ans qui fait pas si chaud que ça pour la saison. Et qui va avoir une pensée pour Granger Taylor, ce Canadien de 32 ans embarqué le 29 novembre 1980 dans un trip vers l’espace, comme le dit la note qu’il laisse à ses parents (« I have gone away to walk aboard an alien spaceship, as recurring dreams assured a 42-month interstellar voyage to explore the vast universe, then return ») et dont personne à ce jour n’a retrouvé la trace ? Qui va fêter le fait que nous voyons aujourd’hui ressortir, presqu’en négligé, une des grandes figures féministes des années ‘70 et ‘80 qu’est Margaret Thatcher, eh oui, faudrait pas oublier que le mouvement de libération des femmes trouve une de ses origines, et parmi les plus fortes, chez l’économiste ultra-libéral John Stuart Mill, philosophe de l’utilitarisme, héritier de l’hédonisme libéral de Bentham, et qui produira le courant philosophique « utilitariste ». A la mort de Thatcher, le « gay entrepreneur » (ça je peux pas traduire) Ivan Massow la décrira comme « a poster girl for gay rights »… Okay, c’est compliqué, mais les filles et les gars, c’est « vraiment » compliqué. Alors on fête quoi, the witch is dead, c’est dans nos cordes, nos cordes viriles pro mineur, pro métallo, pro merdeux, pro salaud, pro défoncé, pro la réalité n’est pas toujours ce que tu crois, pro vas-y voir. There’s a lot of poetry in this strike, shoulder to shoulder, comrades in arms. Tout ça n’est pas si facile, faut pas te voiler la face, il. La révolution, une certaine idée de la révolution, est tout entière contenue dans cette femme. Lisez ce qu’elle dit dans un discours, elle n’a que 26 ans et à l’époque, il est extrêmement mal vu, plus encore dans les milieux conservateurs méthodistes d’où elle tire ses origines familiales, qu’une femme se lance en politique : « Notre politique n’est pas fondée sur la jalousie ou sur la haine, mais sur la liberté individuelle de l’homme ou de la femme. Nous ne voulons pas interdire le succès et la réussite, nous voulons encourager le dynamisme et l’initiative. En 1940, ce n’est pas l’appel à la nationalisation qui a poussé notre pays à combattre le totalitarisme, c’est l’appel de la liberté. » On aimerait bien juste fêter la mort de la bête, la mort de la sorcière, de celle qui a regardé mourir à ses pieds les grévistes de la faim, ceux de l’IRA d’abord, ceux des syndicats de mineurs ensuite, tout en doigtant le trou de balle de Rupert Murdoch, bon sang, qui dit que c’était mieux avant ? La musique de Wham ? Peut-être c’était mieux encore avant ? Les jazzmen. Le swing. On quitte les tranchées, on rentre dans le sillon, trente-trois révolutions par minutes. La CIA aidera au financement de l’art contemporain et de la musique expérimentale, jusqu’en 1976 la sodomie est punissable de prison en Angleterre, j’ai rencontré, c’est un ami de Georgina Starr, le dernier mec a avoir été emprisonné pour partie de cul entre hommes, à Londres, je veux dire, c’est pas si Rome antique. Tout glisse. Prends les couleurs de l’arc-en-ciel, mélange, t’auras un brun couleur merde.

Qui va écrire Elvis ça rime avec écrevisse, tous pourrisse. C’est arrivé près de chez vous. J’étais à la projection anniversaire, vingt-cinq ans déjà et fête qui s’ensuivait, débauche d’argent inutile et sans joie, vendredi dernier et je ne me souvenais plus à quel point c’était noir et blanc et tout tremblant. Ce film qui avait été célébré par Tarantino, qui a su à l’aube de la « télé-réalité » en rigoler des dérives, ce film grandiose,quand même, si, ben si, quand même, ça a extirpé le cinéma belge de l’impasse ou plutôt l’espèce d’arrière-salle du cinéma français dans laquelle il se trouvait jusque là. Sans ce film pas de Bouli, pas de Dardenne, qui avant ça devait toujours mettre un acteur français en avant plan.

Fernand Léger dans les années vingt disait que devant le film des 24 heures dont on ne perdrait rien de la vie d’un couple normal au métier banal, le « spectateur fuirait épouvanté, en appelant au secours, comme devant une catastrophe mondiale ». Que dire des Russes et de Jimmy Hendrix et de Jim Morrison, de Max Roach, de Charlie Mingus, d’André Blavier, de Roberto D’Orazio, de Lucky Luciano, du ticket qui explosa, de Birthday Party, des héroïnes souterraines, des amoureuses, des dédales, des chemins de traverses, des nuits d’étoiles, des choses intimes, des choses qui se sont accumulées, toutes révolutions, toutes choses pleines, tous visages explosant au soleil dans une tempête amoureuse sans précédent ? Cent ans de champignons hallucinogènes. Cent ans de poudre à lessiver, à fumer, à sniffer, à s’injecter, à canon. Mille ans. Hier et tout à l’heure le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir. Quel roman aurait « qui » comme personnage ?

Qui va écrire qu’on est dans une pile ?

Qui pourrait regarder le fil de l’histoire autrement qu’à travers la vitre brisée de sa fenêtre, qui pourrait voir sans réfléchir, sans planer, sans être l’écho de ses plaisirs, de ses écueils, qui n’a pas écrit que les salles enfumées des mouvements de libération gays dans les années soixante puis des actions autour du SIDA dans les années 80 était de haut lieux de dragues, que c’est ce qui constituait l’intensité de la foule ? Et ça n’empêchait pas l’action, au contraire. On en était où avec l’électricité ?

Qui va écrire ces cent dernières années ?

FUCK OFF

NO PAST

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David Evrard

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