L’art d’échouer

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La collection présentée jusqu’au 18 février à Los Angeles est issue du musée créé par le Dr. Samuel West, le « Willy Wonka de l’échec », d’habitude installé à Helsingborg, en Suède. Diplômé en psychologie il a écrit une thèse, « Playing at Work : Organizational Play as a Facilitator of Creativity » qui se concentre sur la façon dont un environnement ludique peut être bénéfique pour l’innovation et encourager l’exploration et l’expérimentation. Il est aujourd’hui consultant dans le domaine. Fasciné par l’échec et l’opprobre sociale qui en découle, il préfère se demander en quoi cette étape permet pourtant d’avancer et de progresser. De nombreuses inventions ne rencontrent pas de succès, commercial, populaire, technologique, pour de nombreuses raisons : des problèmes de réalisation, d’imagination ou encore d’orgueil démesuré. Peu importe, l’échec ne fait-il pas partie de la réussite ?

La visite du Museum of failure débute par une citation d’Oprah : « Think like a queen. A queen is not afraid to fail. Failure is another steppingstone to greatness. » [Pense comme une reine. Une reine n’a pas peur d’échouer. L’échec est un tremplin pour de grandes choses.] Et si c’est Oprah qui le dit…

La voiture Edsel (1958-1960) de la Ford Motor Company est garée dans l’entrée. Elle est magnifique, imposante, rose, puissante et… complètement disproportionnée. Cas d’école des écoles de commerce, l’une des explications les plus absurdes consiste à blâmer l’ornement central de la calandre qui évoquerait un vagin, une erreur stratégique pour les acheteurs, masculins, recherchant à priori inconsciemment des traits phalliques dans une automobile. Ou alors c’est juste que la voiture n’était pas vraiment fiable et que son prix était trop élevé par rapport à la qualité.

Le lieu n’est pas bien grand mais contient une belle collection de fiascos. Face à l’Edsel, un mur de paquets d’Oreos rappelle la créativité gustative de l’industrie agro-alimentaire. Depuis leur création en 1912, on ne compte plus le nombre de goûts plus affreux les uns que les autres tentés sur le marché. Je retiendrai « menthe », « swedish fish », « pumpkin spice » et « marshmallow peeps ».

La marque américaine n’est pas la seule à avoir failli la gastronomie. Listons ainsi les « Grizzly Chomps » (1975-1979), des gâteaux au chocolat sans matière grasse et sans saveur. Le petit plus était que chaque gâteau avait une bouchée en moins, censée avoir été mangée par l’ours qui les a fabriqués, parce que vous comprenez c’était trop bon. Et assez répugnant quand on y pense. Au rayon surgelé, on retrouve les lasagnes produites par la marque de dentifrice Colgate. Ou encore, pour le petit-déjeuner, des céréales Kellogg’s OJ (1985-1986) à l’orange, fabriquée avec du vrai jus d’orange (10%, oui, oui) ayant pour mascotte un fermier chevauchant… des oranges et essayant de les attraper avec un lasso (?). Pour l’apéro, n’essayez pas les chips Olestra (1996-1999) « 0 % culpabilité », sans gras mais à l’additif très controversé et aux effets secondaires 100 % désagréables : diarrhée, maux gastriques et fuites anales. Miam.

Pour nous accompagner lors de la dégustation de ces mets immangeables, les Chinois de Taqu Ltd ont développé l’année dernière la « petite-amie à partager », une poupée grandeur nature à louer pour 45 dollars par jour. Produites avec du silicon de qualité et une anatomie adaptée « pour le plaisir », elles étaient commandées via une application sur smartphone et livrées à domicile. Après chaque location, les poupées étaient désinfectées ou réparées. Bizarrement, le service a été suspendu quatre jours seulement après le lancement.

Le rayon jouet a lui aussi son lot d’horreurs, comme la poupée « Little Miss No Name », sortie en 1965. La marque Hasbro (connue pour sa figurine de G.I. Joe) a eu cette idée de génie de créer une poupée alternative à Barbie. L’objectif était d’apprendre la compassion et la réalité de la vie des personnes pauvres. Avec de grands yeux tristes, pieds nus et vêtues de l’équivalent d’un sac à patate avec des trous pour les bras et la tête, elle est même présentée la main tendue, faisant la manche. Sans surprise, la plupart des enfants furent terrifiés et la vente rapidement arrêtée.

Triste sort aussi pour « Cayla », une poupée connectée commercialisée en 2014. Elle utilisait la reconnaissance vocale pour communiquer avec les enfants et leur raconter des histoires. Considéré comme « jouet le plus innovant de l’année », le succès fut immédiat. Sauf que Cayla s’est transformée en espion au service des entreprises bafouant toutes règles de base de protection de la vie privée et de sécurité. Tout ce que l’enfant disait était enregistré, envoyé sur des serveurs et vendu à des entreprises de marketing. Cayla servait aussi d’objet promotionnel pour d’autres produits. Big Sister is watching you.

Au milieu du musée, une vitrine recueille les échecs fulgurants de Donald Trump. Parmi les merveilles présentées, l’eau Trump, la vodka Trump, les steaks Trump et bien sûr le jeu de société Trump, pâle copie du Monopoly. Tout Trump, quoi.

Le panneau « AYDS » attire mon attention. Une histoire de branding qui se fait rattraper par la réalité. Quand on sait que « AIDS », qui se prononce de la même façon, est le mot anglais pour SIDA, on comprend mieux pourquoi la marque de pilules destinées à perdre du poids (1937-1980) n’a pas survécu à l’épidémie. Surtout avec un slogan aussi gênant : « Why take a pill when you can enjoy Ayds ? » [Pourquoi prendre une pilule quand on peut profiter d’Ayds?] Le changement de nom « Diet Ayds » n’y aura rien changé.

Avant de prendre une photo souvenir, un mur rempli de post-it, sûrement la meilleure invention de l’humanité, raconte les échecs personnels des visiteurs ayant accepté de se prêter au jeu, dont voici une petite sélection : « Thinking I was straight » [Penser que j’étais hétéro] ; « Dating a millionaire » [Sortir avec un millionnaire] ; « Spending 1000 dollars on video games in 2017 alone » [Dépenser 1000 dollars dans les jeux vidéo en 2017] ; « Bought Bitcoin » [J’ai acheté des Bitcoins] ; « Calling 991 instead of 911 » [Appeler 991 au lieu de 911, qui est le numéro des urgences aux USA] ; « Jizz in my eye » [Sperme dans mes yeux] ; « #My Life » [#Ma vie] ; et mon préféré, « Microwaving my hamster because I thought he was cold 🙁 ! » [Mettre mon hamster au micro-onde parce que je pensais qu’il avait froid 🙁 !]

L’échantillon présenté lors de cette exposition temporaire nous aura mis le goût à la bouche en attendant l’ouverture d’un musée permanent à Hollywood, le 8 mars prochain. Un lieu qui ne pouvait que satisfaire le Dr. West : « À Hollywood, la ligne est mince entre succès et échec. L’épicentre du divertissement et de la célébrité ne s’est pas construit sans difficultés et revers – ici, l’échec a produit certaines de nos plus grandes stars préférées. »

En ressortant du musée, le sourire aux lèvres après avoir déambulé au milieu de toutes ces inventions ratées, je décide de me balader dans le quartier du « centre-ville » de Los Angeles, autrement appelé Downtown. Je suis seule sur d’immenses trottoirs. Personne ne croise mon chemin et le bruit des voitures qui roulent en continu couvre mes pas. Après de longues minutes à marcher dans ce silence assourdissant, je me mets à chanter, siffloter, agiter mes bras, ignorée du flux de ces gens qui se rendent quelque part. Au-dessus de moi, des autoroutes à cinq voies, des immeubles et des gratte-ciel qui n’en finissent plus. De temps en temps, un graffiti. Je regrette presque les rues bondées d’Europe et les conversations de badauds. Tout d’un coup, le vide se transforme en rangées de tentes et d’affaires étalées sur le bitume. Je dois marcher sur la route. Une odeur très forte de crasse. Les gens que je croise sont quasiment tous sous drogue, mâchoires serrées et yeux écartés. Ils vivent là, abandonnés, non plus dans la marge mais exclus de la société. Majoritairement des hommes noirs, certains plus jeunes que d’autres. « Vas-y, passe que je mate ton cul. »

Je repense à la série que je viens de finir sur Netflix, Altered Carbone, où les riches, tout puissant et presque immortels, qui « font ce qu’ils veulent », vivent au-dessus des nuages, loin du sol où se retrouve le commun. Et toutes ces références présentes dans la science-fiction américaine. Je me dis qu’ils sont sûrement passés par là, Downtown LA. Dans ce quartier que je viens de traverser, qui s’appelle Skid Row. Il est là, le plus gros échec du rêve américain.

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Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

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