Offscreen 2018 : Sang frais !

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Un dandy aux crocs proéminents déambulant aux abords de châteaux embrumés, une goutte de sang au coin des lèvres ; une silhouette à la longue cape avide de gorges féminines, un être à la peau pâle que quelques rayons de soleil suffisent à consumer… L’imagerie du vampire est tenace. Mais le mythe, aussi solide et populaire soit-il, ne peut survivre sans être réinventé.

On pourra arguer que le « Nosferatu » originel de Murnau avait un faciès raccord avec la peste qu’il communiquait à son entourage, pourtant ce sont les allures altières de Bela Lugosi et Christopher dans le rôle titre de « Dracula » (respectivement chez Tod Browning en 1931 et chez Terence Fisher en 1968) qui continuent de définir aujourd’hui les aspects fondamentaux de la créature. Le fantôme de la nuit, qu’il se nomme Dracula ou Lestat, est très vite devenu le plus glamour des grands monstres classiques, au point que sa descendance prolifique fasse parfois de cet élément sa caractéristique majeure, au détriment de son potentiel subversif ou purement mythologique (que le soleil fasse briller les éphèbes de « Twilight » au lieu de les rôtir est très révélateur).

Aborder le mythe du vampire est presque un passage obligé pour chaque cinéaste évoluant dans le fantastique. Mais l’esthétique qui le caractérise, par ailleurs tellement enracinée qu’elle a généré toute une sous-culture à elle seule, n’en reste pas moins limitative. On peut constater, peut-être paradoxalement, que les plus grands maîtres modernes ayant tenté l’exercice se sont ingéniés à en détourner les codes, à les transposer dans d’autres environnements ou en réinterpréter les motifs. Le vampire rencontre ainsi le western (« Au frontières de l’aube » de Kathryn Bigelow en 1987, « Sundown » en 89, le jouissif « Vampires » de Carpenter en 1998), déchaîne son potentiel visuel en se mariant au comic-book (la saga des « Blade » débutée en 98), troque les Carpates ou l’Europe du passé contre un tissu urbain où sa soif de sang devient métaphore de l’addiction la plus féroce (« Rage » de David Cronenberg, « The Addiction » d’Abel Ferrara)…

Impossible d’être exhaustif en la matière, on préférera donc se pencher sur deux cas particuliers, qui parviennent à la fois à repenser le monstre, tout en lui restant fondamentalement fidèle…


MARTIN (George Romero – 1978)

Lorsque l’on a donné au cinéma fantastique son mai 68 avec « La Nuit des Morts-Vivants », il parait difficile d’être déférent au genre. Avec « Martin », George Romero marche sur la corde raide : poser un regard post-moderne sur le mythe du vampire, sans pour autant le dévitaliser. Les cimetières brumeux, les cathédrales gothiques, les demoiselles courant en chemise de nuit dans de larges cages d’escalier… aucune des images d’Épinal ne manquent. Mais elles apparaissent dans le noir et blanc granuleux de la mémoire de Martin, jeune homme d’une vingtaine d’années en apparence, mais prétendant en avoir 84. Pourtant, Martin ne se définit pas comme vampire. « La magie n’existe pas », répète-t-il à son vieux cousin, croyant fervent et conservateur de la pire engeance l’ayant recueilli pour sauver son âme… avant de détruire son corps. Martin a-t-il été rendu fou par une famille obscurantiste voyant en lui un démon, au point qu’il ait fait des accusations dont on le harcèle ses souvenirs d’un passé lointain ? Un détraqué sexuel, dont les pulsions s’expriment par le meurtre ? Ou est-il vraiment un être à part, victime d’une soif démesurée le conduisant à orchestrer différents crimes ? Romero ne tranche pas, préfère l’ambigüité. Même l’image très « film indépendant », conséquente à un tournage désargenté en équipe hyper réduite qui laissera à Romero tout la latitude artistique voulue, ne rejette pas les clichés : elle les absorbe, les reforme. Les arches des châteaux gothiques sont remplacées par des plans adroitement composés de l’architecture industrielle de Pittsburgh. Déconstruction de la légende des suceurs de sang, « Martin » aurait pu être un « Scream » avant la date, un clou dans le cercueil du genre qu’il détourne ; bien au contraire, il le régénère, fort d’un réalisme poétique étrange qui en fait le film favori de son auteur, et peut-être son meilleur film tout court.

CRONOS (Guillermo Del Toro – 1993)

De réappropriation, il est également question avec le « Cronos » de Guillermo Del Toro (qui vient de rafler une tripotée d’Oscars bien mérités avec son récent « La Forme de l’Eau », ndlr). Le film est également la première porte ouverte sur l’univers de son auteur, si pas sa cartographie. Le mécanisme nommé Cronos est le résultat du travail d’un alchimiste de génie, que Jesús Gris, un vieil antiquaire hébergeant sa petite-fille, découvre par accident dans une statue en vente dans ses étalages. Le mécanisme plante en lui un dard, porteur d’une substance récoltée sur un insecte étrange scellé dans l’objet. Dans un premier temps, Jesus se découvre une énergie nouvelle, une seconde jeunesse… Mais les effets secondaires ne tardent pas à apparaître. Sa peau semble muer, le sang l’attire au point qu’il lappe, misérable, une flaque d’hémoglobine sur le sol… Le mot en V ne sera pas prononcé, mais tous les symptômes convergent.

Des mécanismes d’horlogerie aux confrontations de couleurs chaude/froide, en passant par le lien fort établi entre une enfant et l’adulte qui en a la charge, il est aisé de reconnaître la patte du réalisateur, brute et belle, mais sans le raffinement qu’autorisera les budgets conséquents à venir. Le casting est à l’avenant : interprète de Jesus, Federico Luppi reviendra à deux reprises chez le cinéaste, dans « L’échine du Diable », et dans « Le labyrinthe de Pan », où il incarne le roi du monde féérique que la jeune héroïne veut rejoindre. Dans le rôle du brutal Angel, sommé par son oncle De la Guadia d’arracher le Cronos à l’antiquaire, Ron Perlman fait son entrée dans le monde de Del Toro, qu’il honorera en particulier dans ses prestations notables de « Hellboy ». Même la silhouette de De la Guardia n’est pas sans évoquer Damaskinos, vampire malade de « Blade II », second apport du réalisateur au mythe, plus tonitruant celui-là. Il y a quelque chose de séminal dans « Cronos », de par le jeu sur les légendes et mythologies (au cas où le nom des protagonistes ne vous auraient pas mis sur la piste…), sa mise en image, son amour du mélange des genres, sa façon de confronter, puis associer réalité et imaginaire : être un vampire sans l’être. On sait que « Cronos » aurait pu détruire Del Toro (le réalisateur a hypothéqué sa maison pour les besoins du film et s’est retrouvé au bord de la ruine), il en a fait un cinéaste, dont la fidélité à son univers personnel n’est pas le moindre des mérites.

Ces deux films seront à l’affiche d’Offscreen Liège :

CRONOS – Dimanche 11 mars 2018 au Cercle du Laveu (rue des Wallons 45, 4000 Liège). Ouverture des portes à 20h, projection à 20h30.

MARTIN – Lundi 12 mars 2018 à 20h au Hangar (quai Saint Léonard 43B, 4000 Liège).

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