Les autres du Rock

Download PDF

Depuis 2014 et grâce au projet « Women of Rock Oral History Project » lancé par l’Américaine Tanya Pearson, l’histoire du Rock se diversifie. Ou plutôt, tout un pan jusque-là ignoré reprend sa place légitime : le rôle et l’existence des femmes et des personnes non binaires.

Tanya Pearson, 36 ans aujourd’hui, a toujours été une fan de musique, et a elle-même joué dans des groupes. Étudiante au Smith College, une université de femmes dans le Massachusetts, elle suit un cours sur l’histoire orale. L’intitulé : histoire de la censure aux États-Unis. Elle décide alors de travailler sur la représentation des femmes dans la presse spécialisée musicale. Son hypothèse : l’absence des femmes dans les médias est une forme de censure.

Lorsqu’elle se rend dans les archives de son université, elle découvre la « women music collection » (« collection des femmes dans la musique ») constituée de fanzines. Mais dans les magazines qu’elle consulte, il est rarement fait mention de l’existence des musiciennes, pourtant nombreuses dans l’histoire du rock. Elles sont tout simplement ignorées. « Où sont passés les groupes de femmes que je suivais quand j’étais jeune ? Où se trouve leur héritage ? », se demande-t-elle.

Tanya fait rapidement le lien entre l’importance d’avoir des témoignages directs pour construire cette nouvelle histoire du Rock inclusive. Elle débute seule dans ce projet de façon un peu aléatoire. Lors d’un concert de Veruca Salt, elle parle à sa chanteuse qui accepte de lui donner une interview. Sans argent, ni matos, Tanya tourne sa première vidéo.

Après la quatrième, elle réussit à convaincre la directrice des archives du Smith College de les stocker et crée son propre site pour les héberger et les rendre disponible au public. « Je voulais à la fois de l’audio, pour l’histoire orale, mais aussi de la vidéo, parce qu’on comprend beaucoup de choses dans la gestuelle et le corps. C’est aussi beaucoup plus puissant d’avoir une vidéo de bonne qualité. » Elle s’entoure donc rapidement de deux vidéastes. « Avant de filmer, je fais énormément de recherches, je lis tous les livres et articles qui concernent l’artiste. J’arrive le jour de l’interview avec le plus de matière possible. » L’entretien est une conversation avec des questions ouvertes. « Je veux qu’elles racontent leur histoire avec leurs propres mots. Donc j’écoute beaucoup, et je relance. »

Les premières à lui répondre ont surtout joué dans les années 1990. Puis, elle s’est attaqué au punk de Los Angeles des années 1970 et 1980, avant d’essayer de combler les trous avec des musiciennes des années 1950 et 1960.

Tanya Pearson n’est pas une « historienne féministe en colère », comme elle dit. Elle a simplement voulu constituer une collection de sources primaires pour compléter un catalogue de femmes musiciennes s’arrêtant généralement à six ou sept noms majeurs : Janis Joplin, Patti Smith and cie.

Son but est donc de rallonger la liste des noms, montrer qu’elles étaient nombreuses, mais aussi modifier le storytelling autour de ces vies d’artiste. « Lorsqu’on parle des femmes et de la musique, c’est toujours présenté comme des histoires tragiques, des « rebelles », des « femmes en colère ». » Une vision réductrice qui exclut de nombreuses trajectoires. Pour tout cela, Tanya, qui avait commencé à rencontrer des femmes cisgenres, n’a pas souhaité se poser de limites mais au contraire ouvrir cette nouvelle plateforme aussi bien aux femmes transgenre, que les personnes non binaires. « En gros, j’interviewe toutes les personnes qui ne sont pas des hommes cis. »

Wikipédia : cachez ces femmes que je ne saurais reconnaître

Preuve s’il en fallait de cette difficulté à rendre aux femmes la place qu’elles méritent, la façon dont les administrateurs de Wikipédia ont géré l’ajout d’une page dédiée au projet intitulée « Women of Rock Oral History Project », et à certaines musiciennes interviewées qui n’en avaient pas jusqu’alors. « Quand j’ai voulu créer ces pages ou actualiser certaines existantes, j’ai reçu des retours des équipes de Wikipédia. Deux éditeurs masculins m’ont répondu avec des propos ouvertement sexistes. »

L’un d’eux la bloque même après avoir osé poser des questions sur les changements. À l’occasion d’une table ronde intitulée “Wikipedia vs. Women: A Roundtable Discussion” au Click Workspace à Northampton le 14 novembre 2017, elle était interviewée par le site Valley Advocate : « Ce qui m’a le plus énervée, c’est qu’après avoir soulevé un problème, ils en trouvaient toujours un autre. » Un éditeur questionne ses sources, pourtant issues d’articles de journaux nationaux mentionnant le projet. Un autre éditeur a également questionné la validité de l’interview de Tanya par le Feminist Magazine Radio, arguant que le mot « féministe » n’était pas suffisamment fiable. Le même ajoute que les vidéos ne pouvaient pas être considérées comme des sources primaires. « J’ai expliqué que les vidéos étaient des interviews d’histoires orales hébergées par une institution majeure (le Smith College) et qu’il y aurait beaucoup d’avantages à ce qu’elles soient mentionnées dans des pages Wikipédia. Ils m’ont tout simplement bloquée. » Tanya décide alors de se concentrer sur des artistes plus connues, pour faciliter les références et sources admises par Wikipédia… Elle n’en a quasi trouvé aucune après des semaines à fouiller Internet.

Three blazer-wearing women. #bibbehansen #gingerbianco #afterthegig #oralhistory #interview

Une publication partagée par WOROHP (@womenofrockohp) le

Après cette rencontre, et l’article paru dans le Valley Advocate, Tanya est contactée par une membre de Women in red (WiR) pour lui expliquer les « trucs et astuces » pour l’édition de nouvelles pages. Women in red est une association qui a pour mission de combler le fossé des genres sur Wikipédia. « Son objectif est de transformer les « liens rouges » en bleu, est-il mentionné sur leur propre page. Nous reconnaissons la nécessité de ce travail étant donné qu’en novembre 2014 seulement 15 % des biographies sur Wikipédia en anglais étaient dédiées aux femmes. » Fondée en juillet 2015, WiR a réussi à atteindre le chiffre de 17,55 % à la date du 16 avril 2018, ce qui équivaut à seulement 270 031 sur 1 538 549 biographies disponibles. En 2016, Wikipédia en français comptait de son côté 450 000 biographies d’hommes contre 75 000 de femmes.

Une collection d’histoires à partager

Il y a deux ans, deux éditeurs lui proposent d’écrire un livre. C’est avec les presses universitaires de l’université du Massachusetts qu’elle signe un contrat. Ses projets ne s’arrêtent pas là puisqu’elle a aussi en tête de réaliser un documentaire. « Mais il y a cette constante source de stress : l’argent. » C’est la raison pour laquelle elle organise régulièrement des événements et des levées de fonds. Les concerts sont une façon pour elle de rendre son projet plus vivant. Aujourd’hui, avec 42 interviews faites, Tanya aimerait arriver à un moins cent pour finir son livre.

Force est de constater que l’accès des femmes musiciennes à un large public est irrégulier, il se construit par vagues. De quelque chose de « cool » et de « nouveau », l’intérêt bascule régulièrement dans l’ignorance et la mise à l’écart. Si son projet s’arrête aux frontières américaines par manque de moyens, il pourrait bien inspirer d’autres historien.nes-archivistes. « Une lycéenne a utilisé ce matériel pour écrire une dissertation. Des étudiants d’université aussi s’en servent. Je suis aussi sollicitée pour participer à des conférences. Cette matière est destinée à tout le monde, pas seulement les universitaires ou les journalistes. »

Comme Tanya l’écrit sur son site, « les médias et les universitaires perpétuent une vision unique et androcentrée », c’est-à-dire en envisageant le monde uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin. Les artistes qui rentrent dans les cases « sexe, drogues et rock’n’roll », attribuées aux hommes, ont de plus grandes chances de trouver une place dans l’histoire du rock, tandis que les autres sont généralement oublié.e.s ou marginalisé.e.s. « Les femmes rentrent difficilement dans cette catégorie et sont largement sous-représentées, poursuit-elle. Dans le cas où elles le seraient, elles n’ont pas le même niveau d’attention ou n’accèdent pas aux mêmes audiences que leurs collègues masculins. En créant un espace pour les femmes, trans et personnes non binaires, et en leur permettant de partager leurs histoires personnelles et professionnelles, j’espère contribuer au développement d’une histoire populaire du rock plus juste et inclusive. »

Kat Arthur, Alice bag, Mish barber-way, Ginger Bianco, Tracy Bonham, Carla Bozulich, Laura Ballance, Julie Cafritz, Exene Cervenka, Ginger Coyote, Brie (Howard) Darling, Alice De Buhr, Gail Ann Dorsey, Eva Gardner, Michelle Gonzales, Miss Guy, Bibbe Hansen, Kristin HersH, Lydia Lunch, Shirley Manson, Phranc, Genya Ravan, Kira Roessler, Cynthia Ross, JD Samson, Kate Schellenbach, Patty Schemel, Viola Smith, Azalia Snail, Donita Sparks, Mary Timony, Thalia Zedek, si ces noms ne vous disent rien, peut-être est-il enfin temps les (re)connaître…

http://www.womenofrock.org/interviews/

The following two tabs change content below.
Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

Derniers articles de Hélène Molinari (voir tous)

Publiez vos réflexions