Tom of Finland, dessin cochon et bottes de cuir

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À Helsinki, une visite guidée « The Tom of Finland experience » proposait de suivre les traces du père du look cuir-moustache, à l’occasion du centenaire de l’indépendance de la Finlande. En plus d’avoir permis à des milliers (millions?) d’adolescents en chaleur de relâcher la pression sur ses dessins érotiques, l’artiste a surtout créé un univers devenu un cliché ultime homosexuel, qui a aussi bien influencé Freddie Mercury que les Village People.

 

Ambiance joyeuse dans ce bar peuplé d’hommes, tous plus musclés les uns que les autres. Dans le fond, deux d’entre eux s’embrassent passionnément contre un mur. Au premier plan, un autre, assis, le pantalon sur les chevilles, en encule un autre. Debout, sourire béat, il pose son membre démesuré sur la table, prêt à éjaculer dans un verre, tandis qu’un troisième luron s’amuse à verser le contenu de sa bouteille sur le bout de son gland. L’imagination de Tom of Finland n’a jamais eu de problèmes de censure. De la partouze en extérieur en compagnie de soldats allemands jusqu’à la fellation en plein match de boxe, l’artiste finlandais – que de nombreuses personnes pensent encore américain – s’était donné pour mission de donner une sacrée bonne trique aux gays du monde entier. Il le disait lui-même : « Si je ne bande pas pendant que je dessine, il manque un truc. »

Une sélection de ses dessins défile sur l’écran du bar de l’hôtel Klaus K, en plein centre d’Helsinki. Reçus avec une coupe de champagne, Karri, notre guide, nous offre un avant-goût de l’univers de Touko Valio Laaksonen (1920-1991), aka Tom of Finland ; quoi que lui préférait boire des gins tonic. La légende raconte qu’il n’avait même plus besoin de commander dans les bars, un verre était toujours prêt pour lui. « C’était un fêtard », complète subtilement Karri.

Le choix de la première étape de notre visite n’est pas dû au hasard. Le bâtiment accueillait l’Académie Sibellius où Touko étudiait le piano. Ne gagnant pas assez d’argent avec ses dessins – il a aussi suivi des cours d’art graphique – il est pianiste pour des concerts de jazz ou dans des clubs durant dix ans. Il travaille en parallèle comme publicitaire dans l’agence de sa sœur avant de se consacrer entièrement à son art.

À dix ans déjà, le jeune homme originaire de Turku fantasme sur les hommes qu’il voit passer en uniforme dans son quartier avec leurs bottes en cuir. Les tenues des pêcheurs et des bûcherons lui font tout autant effet. Il passera sa vie à les perfectionner jusqu’à atteindre le combo ultime casquette-veste-boots-cuir-moustache. Issu d’une famille chrétienne old school, pour ne pas dire conservatrice, il cache ses passions naissantes. D’autant que l’homosexualité, criminalisée en 1894, est encore illégale en Finlande et le sera jusqu’en 1971. Il faudra attendre 1981 pour qu’elle cesse d’être considérée comme une maladie mentale. À l’époque, les risques encourus étaient la prison (deux ans maximum) mais aussi des traitements violents, dont des douches froides ou l’utilisation de laxatifs. Il fallait, disait-on, expulser les liquides qui n’étaient pas à l’équilibre dans leurs corps… Pour se protéger, Touku détruit tous les dessins produits durant la Deuxième Guerre mondiale. Enrôlé dans l’armée finlandaise, il combat contre l’URSS. Qu’à cela ne tienne, il n’a jamais autant baisé que durant cette période.

Lorsque Touko déménage à Helsinki, en 1945, les opportunités de trouver un compagnon ne sont pas moins nombreuses, mais il faut savoir où chercher. Karri nous fait donc découvrir ces fameux « hot spot » clandestins de la ville. Prochain arrêt : Esplanadi. Ce boulevard était la limite de la ville pendant un long moment. On se retrouve devant des toilettes publiques, qui ont changé d’apparence, mais pas de place. C’est l’un des points de rendez-vous gay des années 50, au milieu de ce qui était le « quartier rouge » d’Helsinki il y a cent ans, avant de devenir une artère principale entourée de restaurants, d’hôtels et de magasins chics.

À quelques centaines de mètres de là, Kansalaistori (la place du peuple) s’est également transformée. Les festivals gratuits s’enchaînent aujourd’hui aussi vite que les food trucks s‘installent. Jusqu’à il y a peu, c’était pourtant une zone abandonnée avec des entrepôts. Rien de glamour. Des toilettes publiques ont là aussi résisté au temps et tiennent toujours debout. L’endroit le plus connu et le plus fréquenté de la capitale par la communauté, à proximité stratégique des bars. « Ils venaient boire un coup, étaient un peu alcoolisés, se disaient qu’ils avaient envie de compagnie et ils venaient ici, raconte Karri. C’était appelé la « rue des chats », parce que les gens allaient et venaient le long de cette rue. Littéralement en face du Parlement. Jusque dans les années 70, c’était l’endroit où traîner quand on était gay. » Comment se reconnaissaient-ils ? « Les gens qui savaient savaient. Il y avait aussi des codes et des symboles que les gens « normaux » ne connaissaient pas. Une « ville secrète » dans la ville. Ici c’était plutôt mal famé, pour les gens bourrés. Autour du stade, plus au nord, il y avait une forêt et une piste pour les chevaux pour mieux se cacher, mieux adapté aux hommes qui avaient des familles. »

C’est finalement chez lui, dans son propre appartement, qu’il rencontre l’amour de sa vie. En galère de logement, Nipa, de son petit nom, emménage avec Touko et sa sœur Kaia. Les deux tombent rapidement sous le charme et ne se quitteront plus, jusqu’à ce que la mort les sépare. En l’occurrence celle du jeune danseur, des suites d’un cancer, en 1981.

Officiellement, les deux hommes étaient « colocataires » et « juste des amis ». Personne à part Kaia ne savait qu’ils étaient homosexuels, encore moins en couple. À tel point qu’après le décès de Nipa, sa famille récupère toutes ses affaires en ne laissant rien à son compagnon de trente ans. « Tom ne pouvait rien dire. Ça lui a brisé le cœur. Il commençait à être connu dans le monde donc il a pu dépasser ça. Mais évidemment, quand on perd son partenaire, ça laisse des marques. » À la mort de Touko, ses biens sont quant à eux transférés à la Fondation Tom of Finland, située dans sa maison de Los Angeles, où il se rendait fréquemment les quinze dernières années de sa vie.

C’est d’ailleurs en Californie qu’il réalise l’impact de ses dessins, émerveillé de les voir en chair et en os se balader librement dans la rue, main dans la main. Les USA ont joué un rôle fondamental dans la carrière de Touko. Alors qu’il essaye désespérément de vendre son art sous le manteau, à Helsinki ou à Berlin, c’est le magazine de body building Physique Pictorial – qui n’intéressait pas que les body builders – qui lui donne sa chance avec une première publication en 1957. À partir de là, tout s’enchaîne. Son pseudo, choisi par le rédac chef : Tom of Finland. Les commandes. Les fans. La célébrité, toute proportion gardée, dans le milieu gay et fetish adepte du cuir. Les « leather clubs » l’inspirent. À son retour en Finlande, il crée son propre club de bikers – non sans un clin d’œil érotique – contournant l’interdiction d’ouvrir une boîte gay.

Ce n’est qu’en 1990 qu’il gagne enfin un prix de la Finnish Comic Society et qu’il obtient une reconnaissance dans son propre pays. Pour la première fois, le grand public découvre qui est Tom of Finland. Le nom de Touko Laaksonen ne circulera qu’après sa disparition, avec un documentaire, Daddy and the muscle academy sorti en 1991, et les premières biographies écrites les années suivantes. Quelques expositions sont programmées en Europe et aux États-Unis.
Son art sort du placard et trouve sa place au musée finlandais de la Poste en 2014. C’est là que nous nous arrêtons pour admirer les carnets de timbres « Tom of Finland » – une collection de culs, de pénis et de poses érotiques – sortis la même année. Il reste à ce jour le carnet le plus précommandé dans le monde (177 pays). Poutine aurait même reçu une carte avec l’un de ces timbres, envoyé par un ou une compatriote depuis la Finlande. L’histoire ne dit pas s’il a apprécié le geste.

Depuis cette fameuse année 2014, sans vraiment de raison apparente, les références à Tom s’érigent à chaque coin de rue d’Helsinki. D’abord sous forme de goodies et de souvenirs que l’on peut se procurer dans le plus grand sex shop du pays, Yellow Ross, ouvert en 1993. « Si je veux acheter un T-shirt ou un livre sur Tom, c’est ici que je viens », précise Karri. Tous les produits dérivés sont contrôlés par la Fondation Tom of Finland, propriétaire des droits, gérée par l’ex de Touko, pour s’assurer de ne pas trahir la qualité de son coup de crayon. Une attention minutieuse, jusqu’à négocier des interviews contre un droit de regard sur les photos publiées avec l’article. À se demander ce qu’aurait pensé l’artiste de tout ce côté Disney…

Car Tom est devenu touristique. Comme de nombreux outsiders, il fait maintenant partie du monde merveilleux de la pop culture : tote bag, skateboard, fringues, cartes postales, chapeaux, parures de draps et même rideaux ! Chez Finlayson, la visite prend une tournure originale avec ses dessins imprimés sur des tissus, même si ce sont évidemment les moins érotiques qui ont été sélectionnés. Finlayson est la plus vieille industrie textile de Finlande et propose depuis trois ans des nouvelles collections avec deux couleurs dominantes : le bleu et le noir. « Le bleu est une couleur très forte dans la scène gay, explique Karri. Ce sont les « blue collar men », les travailleurs en bleu de travail. Puis il y a les « white collar men », les « pink collar men », etc. Mais Tom détestait le rose. À l’hôpital, les pyjamas les plus larges étaient roses, c’était la pire chose qui pouvait lui arriver. Tom était noir et bleu. Le monde qu’il imaginait était un monde où les hommes sont des hommes, avec des muscles et des pantalons en cuir. »

Ignoré de son vivant, Touko Laaksonen est entré au panthéon de la culture finlandaise et se décline jusqu’en sextoys de toutes tailles – dont l’un des plus gros qu’il m’ait jamais été donné d’admirer. « En grandissant, Tom était quasi inconnu, raconte un participant trentenaire de la balade. Je ne sais pas trop quand je l’ai découvert. À un moment, il était là, partout, devenu un symbole de la société progressive et libérale de Finlande. »

Artiste unique, son œuvre a été une énorme source d’inspiration. « Il y a un risque de l’oublier derrière tous les objets qui sont vendus aujourd’hui, s’inquiète Karri. On voit déjà certains produits qui utilisent le côté soft. Il faut se souvenir que c’est d’abord un artiste de porno hardcore. C’est aussi notre responsabilité, en tant que fan, de prévenir que c’est pour les adultes. » Le comble ? Certainement le moment où on se retrouve à discuter autour d’une tasse de café… «Tom of Finland», chez Pauli kulma, un bar du centre-ville. Pourquoi du café ? « On est les plus gros consommateurs au monde : 10,6 kilos par personne par an. C’est plutôt naturel d’en avoir finalement. »

La popularité de Tom n’est plus à démontrer. Et s’il le fallait encore, Karri a tout prévu. Devant le plus grand cinéma de Finlande, situé au cœur du quartier de Kamppi, il déroule son speech sur la sortie du biopic, en janvier 2017. « Pour la première du film, sur les 14 salles, 12 étaient prises pour le film. Jean-Paul Gaultier est même venu. Personne n’était au courant, c’est le portier qui l’a reconnu. » Signe que la société a changé ? Définitivement. « Pour le mettre dans une autre perspective, c’est à moitié une coïncidence  que le film soit sorti cette année. Le 1er mars, le mariage pour les homosexuels et l’adoption sont devenus réalité. Maintenant on peut officiellement dire que la Finlande est l’un des pays les plus libéraux du monde. » Alors qu’on se quitte, tournant les pages de l’agenda « Tom of Finland », offert gracieusement comme souvenir, Karri se félicite de ce succès cinématographique : « Pour un film sur un gay qui dessine du porno, c’est pas mal. »

Crédit Photos : Marie-Alix Détrie (Collectif Les Plumé.e.s)

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Bourlingueuse du dimanche, exploratrice du quotidien, Wallifornienne à Paris.

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