Quand la radio fait soin

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Mademoiselle Catherine est une enfant de la radio. Quand, au cours de l’un de ses voyages au Royaume-Uni, elle a entendu parler des radios en milieu hospitalier, elle a voulu en savoir davantage. Et comme, à D’une Certaine Gaieté, nous sommes également très attachés à ce média, nous étions curieux de savoir ce que peut nous apprendre ce dispositif vieux de près d’un siècle…

Des patients jouent aux dames en écoutant la radio. Garfield Hospital, Washington, D.C., 1924.

York County Hospital, 1925 : 70 haut-parleurs sont installés entre les lits des personnes hospitalisées pour leur permettre de garder un contact avec le monde extérieur. Jugé bénéfique pour les patients, le procédé séduit d’autres hôpitaux qui diffusent alors de la musique, des programmes sportifs, ainsi que des services religieux dans leurs chambres et leurs couloirs.
Initiée en 1919 dans un hôpital militaire de Washington, D.C., c’est pourtant en Grande-Bretagne que la radiodiffusion en milieu hospitalier prend véritablement son envol : l’attachement des Britanniques au média radio est grand et la BBC une véritable institution depuis son lancement en 1922. Sans surprise, les hospital radios interrompent leurs programmes entre 1939 et 1945, avant de connaître un véritable boom dès la fin des années ‘40, avec l’apparition de gadgets tels que la under-the-pillow-radio :

 

Si le concept s’exporte dans différents pays, c’est au Royaume-Uni que ce média gagne ses lettres de noblesse, et avec l’arrivée de la cassette audio dans les années ‘60, il devient plus facile pour les intervenants d’enregistrer leurs programmes à l’avance. Encouragés par le succès des radios pirates qui s’amusent alors à faire d’énormes pieds de nez à la radio de papa, bon nombre de DJs en herbe se découvrent une vocation et s’investissent dans les radios d’hôpital. Non contentes de proposer un divertissement bienvenu aux patients et patientes, ainsi qu’au personnel soignant, elles permettent également à bon nombre de bénévoles de se faire la main et la voix pour ensuite intégrer des chaînes privées ou publiques, telle que la prestigieuse BBC.

Une petite armée de bénévoles

Le Royaume-Uni compte aujourd’hui environ deux-cent radios de ce type gérées quasi-intégralement par des bénévoles (contre plus de 350 à son « âge d’or », dans les années ‘80). Presque toutes sont membres de la Hospital Broadcasting Association (HBA), organisme créé en 1992 à l’initiative d’un collectif de stations pour soutenir et promouvoir leurs activités. Proches par leur forme des radios libres de nos contrées – à ceci près que les studios se trouvent traditionnellement dans l’enceinte d’un hôpital –, elles suscitent autant de respect que de tendres moqueries puisque les programmes sont animés majoritairement par des amateurs aux âges aussi variés que leurs situations sociales, leurs niveaux d’éducation et leurs goûts musicaux. Bien que certains poursuivent par la suite de grandes carrières (citons entres autres la regrettée journaliste Jill Dando, le présentateur Jeremy Vine, l’acteur Phillip Glenister, ou encore Nick Hodgson, batteur du groupe Kaiser Chiefs), la plupart d’entre eux n’ont d’autre ambition que d’annoncer et de désannoncer les titres qui s’enchaînent et de faire des dédicaces. Du pain béni pour l’humoriste Tom Binns, lui aussi issu de ce média, qui s’amusa à parodier l’amateurisme de certains présentateurs dans son « Ivan Brackenbury’s Hospital Radio Roadshow », nommé dans la catégorie du meilleur spectacle aux Edinburgh Comedy Awards en 2007 :

 
Au-delà des regards amusés et goguenards, les Britanniques ont beaucoup de tendresse pour leurs radios d’hôpital, et elles font régulièrement l’objet de clins d’œil dans les cultures populaires. Ainsi, BBC Scotland leur a-t-elle consacré une fiction en six épisodes de 50 minutes intitulée « Takin’ Over The Asylum ». Série multi-primée en 1995, elle met en scène Eddie, interprété par Ken Stott, vendeur de doubles vitrages avec un sérieux problème d’alcool. Lorsqu’il est expulsé de son poste bénévole à la radio communautaire, il est chargé de moderniser la radio du fictionnel St. Jude’s Hospital de Glasgow – en hommage au saint patron des causes perdues –, sans savoir qu’il s’agit là d’un établissement psychiatrique. Il y rencontre Campbell Bain, patient bipolaire incarné par un tout jeune David Tennant.

 

Espèce en voie de disparition

Entre temps, les nouvelles technologies sont passées par là et ont largement changé la donne : l’ensemble des médias traditionnels connait depuis plusieurs années de grands bouleversements, et tout un chacun peut aujourd’hui avoir accès à la musique de son choix depuis la poche arrière de son jeans… ou la table de chevet de son lit d’hôpital. Outre la transformation des médias, beaucoup de petites structures hospitalières ont fermé leurs portes ou fusionné pour former de plus grands centres médicaux. Dans cette logique somme toute commerciale, des radios internes ont elles aussi été regroupées ; beaucoup d’autres ont fermé leurs micros, faute de moyens humains et/ou financiers.
De fait, le Royaume-Uni post-Brexit est loin d’être le havre de paix annoncé par certains : dès le lendemain du référendum de juin 2016, ceux qui avaient pourtant promis une augmentation substantielle des moyens donnés au National Health Service (NHS, système de santé publique du Royaume-Uni) dans l’éventualité d’une sortie de l’Union Européenne ont avoué que cette promesse était, je cite, « une erreur ». Deux ans plus tard, la Première ministre Theresa May s’est certes engagée à allouer une bourse supplémentaire de £20 milliards au NHS, mais les professionnels de la santé restent inquiets quant à l’avenir de leur secteur puisque selon les statistiques, 7% du personnel infirmier et 10 % des médecins certifiés par le NHS viennent d’autres pays de l’Union Européenne. En cette période d’incertitude profonde quant à l’avenir des soins de santé au Royaume-Uni, la question du divertissement en milieu hospitalier est loin d’être une priorité.
Pourtant, les radios d’hôpital ont un effet bénéfique sur les patients et offrent une proximité que n’apportent pas les grands services de streaming musicaux. Anna O’Brien, animatrice à Winchester Radio Hospital, résume son travail en ces termes à la BBC : « Les patients nous voient souvent comme un ami qui leur rend visite en dehors des heures autorisées, et nous leur offrons un contact qu’ils n’ont pas en regardant un film ou en lisant un magazine ».

Un média proche de son public

Afin d’étudier plus avant l’impact et l’utilité des radios d’hôpital à une époque où le paysage médiatique change aussi radicalement que celui des soins de santé, la HBA a commandité en 2016 une étude explorant les effets de ce média sur les patients, mais aussi sur le personnel hospitalier et les bénévoles des différentes stations. Il en ressort que la radio interne peut participer à soulager l’anxiété d’un patient durant son traitement, en lui offrant des moments de détente, ainsi que des interactions sociales (via, par exemple, des dédicaces ou des échanges avec les bénévoles), et la plupart des patients interrogés affirment que cela leur apporte une distraction bienvenue et un moyen d’échapper au sentiment d’isolement qui va souvent de pair avec une hospitalisation. Par ailleurs, les programmes interactifs permettent aux patients de non seulement rencontrer les bénévoles, mais aussi d’établir un lien avec le personnel hospitalier qui va au-delà du rapport soigné-soignant. Ces liens contribuent à construire un véritable média communautaire et participatif.
En tant que producteurs de contenus dont le désir est d’être au plus proche de notre public, nous, à D1CG, ça nous parle et nous stimule, mais les résultats encourageants de cette étude n’empêchent pas différentes voix, bien plus critiques, de s’élever, comme celle du présentateur radio David Lloyd qui a pourtant commencé sa carrière radiophonique dans un hôpital en 1977. Il déplore notamment la pénurie de personnel compétent et l’absence d’une stratégie digne du XXIe siècle, là où les radios universitaires britanniques ont remarquablement tiré leur épingle du jeu le jour où elles ont cessé de vouloir copier les stations conventionnelles : elles ont au contraire enfreint les règles et inventé leur propre style en s’adaptant à un public de plus en plus exigeant. Selon lui, l’absence de moyens humains et financiers des radios en milieu hospitalier ne devrait pas être un frein à leurs activités, car leur véritable force est le lien de proximité exceptionnel avec leur public. Il en appelle ainsi à ses anciens camarades de s’assurer que l’expérience globale procurée par la radio interne soit bénéfique à des auditeurs souvent isolées par la maladie. Si la radio d’hôpital doit survivre, il est impératif qu’elle commence à se prendre au sérieux, avec du personnel compétent et une ligne éditoriale en accord avec son environnement – autant de questions que l’asbl D’une Certaine Gaieté explore, au vu d’une société en pleine mutation entraînant une transformation des usages, des pratiques et des manières de consommer.
Si les hospital radios ne se donnent pas les moyens de se mettre au goût du jour, tout porte à croire que ce média vit malheureusement ses derniers instants…

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, grammar nazi polyglotte, tricoteuse compulsive.

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