La fin du monde est reportée à une date ultérieure

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On ne peut décemment pas aborder les apocalypses et autres fins du monde sans parler théologie, sectes et compagnie, si ?

À en croire le Larousse, l’apocalypse (nom féminin, du latin ecclésiastique apocalypsis, du grec apokalupsis, « révélation divine ») est un « genre littéraire du judaïsme des IIe et Ier s. avant J.-C. et du christianisme primitif traitant sous une forme conventionnelle et symbolique de la destinée du monde et du peuple de Dieu ». Par extension, on appelle « apocalypse » une catastrophe effrayante qui évoque la fin du monde. Nous voilà prévenus.

En théologie, les discours sur la fin du monde et la fin du temps son regroupés sous le terme fourre-tout d’eschatologie (du grec eschatos, « dernier », et logos, « parole »), et ils sont nombreux puisque le concept de fin du monde existait déjà dans le folklore. Ainsi, le Ragnarök de la mythologie nordique sera précédé d’un hiver de trois ans nommé Fimbulvetr et culminera en une série de guerres qui verra mourir la plupart des divinités et l’ensemble des humains, tandis que le Frashokereti zoroastrien est porteur d’espoir puisque qu’il annonce la rénovation de l’univers et la destruction du mal. Popularisée par les religions abrahamiques (le judaïsme, le christianisme et l’islam) dont les membres, s’ils se tiennent bien, n’auraient pas à subir les foudres divines, la fin du monde fleure bon le manichéisme. Prenons l’exemple du Livre de la Révélation, dernier livre du Nouveau Testament qui clôture la sacro-sainte Bible et reprend en vingt-deux chapitres une série de prophéties toutes plus terrifiantes les unes que les autres, où l’on croise, en vrac, un agneau, un dragon, une bête, quatre cavaliers, des anges trompettistes, une prostituée, etc. Ce drôle de bestiaire donne corps aux désastres qui se succèdent sur le papier et dont certains affirment qu’ils prédisent guerres, pandémies et catastrophes naturelles. C’est avant tout un texte aux images vives et dérangeantes rédigé par un auteur, Jean de Patmos, en colère contre les Romains pour la persécution des premiers chrétiens, et il est tout à fait probable que l’Apocalypse, plutôt qu’une prédiction de la fin du monde, soit en réalité une pamphlet contre l’Empire romain.

L’apocalypse cataclysmique et soudaine n’en est pas moins annoncée avec une régularité d’horloger, et avec le développement des moyens de communication, les prédictions semblent s’être elles aussi multipliées. Serait-ce beaucoup de bruit pour rien ? Entre deux guerres mondiales, l’arrivée du nucléaire et des gens qui marchent sur la Lune, le XXe siècle fut particulièrement propice à l’élaboration de scénarios catastrophe – à moins, bien entendu, que les médias n’y prêtent davantage attention, particulièrement depuis les années 1990 et les événements impliquant des sectes telles que l’Ordre du Temple Solaire, les Davidiens ou encore Aum Shinrikyo (nous y reviendrons). Il faut dire que les tournants de siècles – et, à plus forte raison, de millénaires – sont du pain béni pour les (vrais ? faux ?) prophètes. En effet, la Bible mentionne le règne de mille ans dont le dénouement est résumé en ces termes dans l’Apocalypse de Jean : « Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison et il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre extrémités de la terre (…) ». Une sacrée tournée en perspective ! Les interprétations de la Bible étant multiples, de nombreux groupuscules spirituels envisagent l’apocalypse comme la possibilité – pour ses élus, tout du moins – d’un renouveau, d’une renaissance, comme ce fut le cas d’une petite communauté d’ufologistes qui, sans le faire exprès, donna naissance à un concept de psychologie sociale des plus passionnants.

Prophéties ratées et psychologie sociale

En 1954, les psychologues Leon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter infiltrèrent un groupe se préparant à une grande inondation qui engloutirait le monde. C’est Dorothy Martin, une ménagère de Chicago, qui sonna l’alarme quand l’apocalypse imminente lui fut annoncée sous forme d’écriture automatique par un extraterrestre nommé Sananda. Surnommés « The Seekers » par le trio de psychologues, les fidèles se réunirent au domicile de Mme Martin pour attendre le cataclysme dont eux seul seraient sauvés par l’entremise de soucoupes volantes. Ne voulant pas créer de mouvement de panique au sein de la population, le groupe se contenta de publier un bref communiqué de presse en prenant bien soin d’éviter toute publicité superflue : après tout, il ne faudrait pas que la place vienne à manquer dans les navettes spatiales ! Quand les psychologues (se faisant passer pour des croyants) intégrèrent la secte, plusieurs membres avaient déjà quitté leur travail et vendu la totalité de leurs biens. À la veille du désastre annoncé, la petite communauté se recueillit dans le salon de Dorothy Martin pour prier, en attendant les instructions de Sananda. Celles-ci n’arrivèrent pas plus que les soucoupes volantes…

Bien avant d’infiltrer le groupe, le but de Festinger et de ses collègues était d’observer les réactions en cas de débâcle : si le monde venait à survivre, The Seekers devraient faire face à un nombre considérable d’incohérences. C’est à cette occasion que Festinger développa le désormais célèbre concept de dissonance cognitive, soit le conflit mental qui survient lorsque des croyances ou des hypothèses sont contredites par de nouvelles informations. Le malaise suscité par ce conflit est alors soulagé par différentes manœuvres défensives (rejet, déni du conflit, rationalisation…). Dans le cas de The Seekers, si le monde continua de tourner, c’était grâce à eux : après avoir cru dur comme fer à une fin imminente, ils étaient désormais convaincus d’avoir répandu tellement de lumière au cours de leur veillée que dieu sauva le monde de la destruction annoncée.

Décrite en détail par Leon Festinger dans son ouvrage « When Prophecy Fails (L’Échec d’une prophétie) » (1956 ; 1993 pour l’édition française), l’expérience est la première de ce genre, mais son fondateur lui-même a dû reconnaître des erreurs de méthodologie et d’appréciation. Parmi celles-ci, l’infiltration par le mensonge de trois nouveaux arrivants au sein d’une secte pourtant très confidentielle a pu avoir pour résultat direct de conforter ses membres dans leurs croyances. Les psychologues ont par ailleurs dû jouer un rôle façon Actor’s Studio pour se mettre dans la peau de croyants de longues heures durant sans avoir la possibilité de prendre des notes, augmentant ainsi les risques d’oublis, voire de distorsion des souvenirs. Enfin, il n’est pas totalement exclu que, de par leur simple présence, les trois chercheurs aient d’une manière ou d’une autre influencé le cours des événements. Malgré ses limites, cette expérience a permis d’étudier et de mettre en exergue les conséquences psychologiques des prophéties démenties (ou du moins non-confirmées) et l’inconfort mental qui en résulte. Aujourd’hui, la dissonance cognitive est appliquée dans des champs aussi divers que l’éducation, la promotion de la santé ou encore le marketing.

Agneau de Dieu ou loup dans la bergerie ?

Évidemment, toutes les sectes apocalyptiques ne se contentent pas de prier très fort pour répandre la lumière, et l’Histoire retient principalement les événements tragiques : le 18 novembre 1978, le massacre de Jonestown au Guyana fit 908 morts, dont plus de 300 enfants. Souvent présenté comme un suicide collectif, il s’agit pourtant bel et bien d’un empoisonnement à grande échelle orchestré par Jim Jones, leader charismatique et paranoïaque du Temple du Peuple. Fondée dans les années 1950 autour de l’idée pourtant noble de mettre fin à la ségrégation raciale aux États-Unis, l’église se lance dans des programmes communautaires, tels que soupes populaires, maisons de soins ou de retraite. Petit à petit, le pouvoir monte à la tête de Jim Jones qui, de simple prêcheur, devient gourou tout-puissant et annonciateur de la fin du monde. On connaît la suite.

Quelques années après le massacre de Jonestown, c’est au tour d’un certain Vernon Howell de se prendre pour le Messie à Waco, Texas : après une scolarité médiocre et quelques démêlés avec la justice, il rejoint en 1982 les Branch Davidians, groupe religieux issu de l’Église adventiste. Répondant désormais au nom de David Koresh, il gagne petit à petit le respect de la communauté et finit par expulser George Roden, fils du fondateur et leader héréditaire du groupuscule. Plus proche du loup dans la bergerie que de l’Agneau de Dieu, Koresh a rapidement plusieurs épouses (certaines mineures) dans le but de repeupler le monde après l’apocalypse. Les services de la protection de l’enfance ouvrent une enquête portant sur des abus présumés, en vain. Le 28 février 1993, c’est le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF) qui intervient pour possession illégale d’armes et d’explosifs, mais les choses ne se passent pas comme prévu : après 51 jours de siège, le FBI lance une attaque au gaz lacrymogène dans le but de forcer le groupe armé jusqu’aux dents à quitter le bâtiment où il s’est retranché. C’est alors que trois incendies se déclarent presque simultanément dans différentes parties du bâtiment. 76 personnes, dont David Koresh, périssent dans les flammes – certains avec une balle dans la tête.

Le 20 mars 1995, une attaque au gaz sarin fait 12 morts et un millier d’intoxiqués dans le métro de Tokyo, aux heures de pointe. Les auteurs de cette attaque ne sont pas des criminels comme les autres : ce sont des médecins, des avocats, des ingénieurs, des scientifiques de haut vol. Tous sont membres de la secte Aum Shinrikyo. Né Chizuo Matsumoto, son fondateur perd partiellement la vue à l’enfance et abuse déjà de son pouvoir au cours de sa scolarité : moins handicapé que ses camarades aveugles, il lui est facile de les malmener. Professeur de yoga devenu prêcheur d’Armageddon, il change de nom pour devenir Shoko Asahara et cible, dès 1984, des esprits brillants à la recherche de sens dans leur vie pour les convaincre que la félicité ne peut être atteinte que si le monde tel qu’ils le connaissent est détruit. Ayant recruté 5000 fidèles, il ordonne aux plus scientifiques d’entre eux de monter une usine de production de gaz sarin. Inodore, incolore, très volatile et mortel même à faible dose, le gaz est diffusé dans le métro tokyoïte. Après 8 ans de procès, le gourou et six de ses adeptes sont condamnés à mort.

Le 30 septembre 1994, un couple suisse et son enfant sont assassinés au Canada. Cinq jour plus tard, la police évacue 23 cadavres d’un corps de ferme incendié dans le canton de Fribourg, en Suisse, et 25 autres dans le canton du Valais. Les bâtiments appartiennent à l’Ordre du Temple Solaire, faux ordre de chevalerie et vraie secte apocalyptique alors peu connue. Malgré des rumeurs de dissolution du groupuscule ufologiste, 16 corps calcinés sont découverts dans une forêt du Vercors (France) en décembre 1995, et 5 autres en mars 1997 à Saint-Casimir (Canada). Trois enfants parviennent alors à s’échapper in extremis. Ils sont les seuls survivants d’une série de meurtres et de « suicides » collectifs qui firent 74 morts – par balle, drogués, asphyxiés – en moins de trois ans, parmi lesquels les fondateurs du groupe occulte, mi-cosmique, mi-templier.

Une certaine idée du bonheur

« Qu’est-ce qui peut bien pousser des gens a priori sensés à appartenir à de telles organisation et à poser des actes d’une telle violence envers autrui et envers eux-mêmes, alors qu’ils pourraient trouver le bonheur en tricotant des willy warmers en pyjama devant des documentaires animaliers ? », me suis-je demandé quand, après avoir clôturé cet article qui m’avait fait rater mon cours de danse hebdomadaire, j’enfilai mon onesie à motif jacquard, sortis mon tricot et allumai Netflix.

Je ne connaîtrai probablement jamais la réponse…

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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, spécialiste de rien, tricoteuse compulsive.

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