Les survivalistes, les élus de l’apocalypse ?

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Nombreux d’entre nous ont joué au jeu « quels sont les dix objets que vous emporteriez sur une île déserte ? ». C’est aujourd’hui la question que se posent très pragmatiquement certains Occidentaux, sauf que leur îlot est un refuge au milieu d’un monde conçu comme  apocalyptique et qu’il ne s’agit pas vraiment d’un jeu. Entre les films catastrophe des années ’70 et le mythe du retour à la nature et à la vie sauvage 1, l’imaginaire américain a créé un autre fantasme : le survivaliste. Quand notre système s’effondrera, lui et les siens auront appris à survivre au –milieu du– chaos. Comme ils aiment à le répéter, le survivalisme n’est pas un hobby mais un mode de vie. Certes, l’entraînement leur prend tout leur temps libre et exige souvent un budget conséquent. Mais plus qu’un mode de vie, c’est une façon d’être au monde, de se relier à son environnement, naturel et social, et de concevoir le monde et son avenir.

Survivaliste, kesako ?

Depuis le début du 20e siècle aux États-Unis, certains diffusent l’idée que les individus doivent eux-mêmes se préparer à la catastrophe car l’État et les services publics ne leur seront d’aucun secours. Cependant, c’est dans les années ‘60, en pleine guerre froide, que cette vision se popularise et que le concept de survivalisme émerge. Les pionniers du mouvement, notamment des penseurs libertariens comme Harry Browne ou Kurt Saxon, rédigent des pamphlets et organisent des séminaires de survie. Ils sont nombreux à mettre ces savoirs en pratique, certains allant jusqu’à se construire des abris anti-atomiques familiaux.

Les survivalistes contemporains se sont multipliés et sont actifs dans plusieurs pays occidentaux, y compris en Belgique. Ils seraient de 100 000 à 150 000 en France et des millions aux États-Unis, organisés au sein du Réseau survivaliste francophone ou de l’Americans Networking To Survive. Ils échangent sur des forums et les réseaux sociaux et donnent des conseils sur des chaînes Youtube. Leurs pratiques sont multiformes et reflètent les peurs collectives qui sont, aujourd’hui, davantage liées aux périls écologiques et à l’anéantissement des infrastructures et des réseaux (d’approvisionnement, de transport, de santé, de communication, d’énergie, d’eau, …) dont nous sommes largement dépendants. Les survivalistes modernes se préparent à toutes sortes de désastres : catastrophes naturelles, crises bancaire, sanitaire ou énergétique, rupture des réseaux de communication mais aussi événements moins probables comme une inversion des pôles, une pandémie mondiale, une attaque bactériologique ou par impulsion électromagnétique (surtension qui détruit tous les appareils électriques), ou encore une guerre ethnique.

Leur préparation varie mais on peut citer quelques exemples. Les survivalistes stockent des tonnes de nourriture sous forme de conserves, rations militaires de survie, plats préparés sous vide ou aliments déshydratés, et des centaines de litres d’eau dans chaque recoin de la maison jusque sous leur lit. Ils construisent des abris (ils aménagent notamment des conteneurs qu’ils affectionnent pour leur résistance et leur prix) ; créent des moyens de communication de crise et des outils multifonctionnels ; font des antibiotiques artisanaux ; stockent des semences ; apprennent le maniement des armes ; s’initient à la chasse au gibier, à la navigation traditionnelle et à faire du feu par friction; s’entraînent chaque week-end à refaire leur parcours d’évacuation en portant leur sac de survie ; et répètent, autant qu’ils le peuvent et en chronométrant, les gestes qui assureront leur salut le jour où la catastrophe arrivera.

Si beaucoup de survivalistes envisagent l’effondrement du système, désigné par l’acronyme teotwawki, « the end of the world as we know it » (la fin du monde tel que nous le connaissons), d’autres veulent simplement réagir adéquatement en cas de rupture de la normalité comme un accident de la route en pleine nuit dans une forêt enneigée, une agression, la perte de son emploi, un black-out ou une inondation. Dès lors, ils apprennent, entre autres, l’autodéfense, les premiers secours, comment se nourrir en forêt, la permaculture ou à créer des énergies renouvelables, en autodidacte ou via des stages organisés. Ces survivalistes des micro-catastrophes sont parfois connus sous le nom de preppers, les individus qui se préparent ou les self-sufficient, les individus autosuffisants. D’ailleurs, un des organisateurs du premier Salon du survivalisme, à Paris en mars 2018, affirme que l’objectif est davantage « la prévention des risques que l’anticipation de l’apocalypse ». L’événement porte d’ailleurs aussi le titre de Salon de l’autonomie et du développement durable. C’est que le survivalisme n’est plus l’apanage de quelques excentriques, il a pénétré l’imaginaire du grand public, notamment au travers de nombreux blogs, d’émissions de téléréalité, de magazines et de guides pratiques mais aussi par les œuvres de fiction, romans, films et même BD 2.

Survivre, un projet réaliste à long terme ?

On peut comprendre que certains ne croient pas aux lendemains qui chantent et se préparent au pire. Il suffit d’ouvrir un journal pour voir défiler les menaces : réchauffement climatique, pollution, déforestation, surpopulation, baisse des réserves d’eau potable, urbanisation et industrialisation galopantes, instabilité géopolitique, menaces terroristes, précarisation croissante, détricotage du système social, crise de la démocratie représentative… Même notre petit pays bien loti est menacé de pénurie d’eau potable après un été trop chaud ainsi que de pénurie d’électricité cet hiver à cause de centrales nucléaires fermées pour réparation!

Cependant, on peut douter de l’efficacité des solutions survivalistes, excepté pour canaliser l’angoisse individuelle et structurer son univers mental en ayant l’impression de maîtriser pleinement son environnement. Car bien que les survivalistes donnent l’image d’individus ultra-entraînés avec leur mantra « ne rien laisser au hasard et être prêt à tout », à y regarder de plus près, leur organisation laisse à désirer. Pour commencer, l’anticipation complète est impossible, surtout sur le long terme et pour un événement totalement hypothétique. Par ailleurs, il est troublant que beaucoup de survivalistes ne s’entrainent qu’en prévision d’une catastrophe particulière. Or la préparation est toute différente si, au lieu de la montée des eaux qu’ils redoutent, c’est un incident nucléaire qui se produit. De plus, ils laissent plusieurs questions essentielles en suspens.

Tout d’abord, veut-on vivre dans un monde post-apocalyptique ? Question basique mais fondamentale. Personnellement, je préfère mourir avec le reste des cigales (comme ils aiment à appeler les insouciants consuméristes et dépendants que nous sommes) que de vivre des années en boy-scout terrée dans un abri avec quinze personnes. Une autre question concerne la durée. Soit la catastrophe est locale et les secours arriveront assez vite, inutile dès lors de stocker de la bouffe pour cinq ans et de construire des abris complexes, soit la catastrophe est mondiale et la question est : combien de temps peut-on vivre comme ça ? Car une vie humaine, même extrêmement préparée, demeure fragile.  Il ne faudra notamment pas se tromper de champignon ou de racine comestible et être sûr que l’eau est bien filtrée, sous peine de mourir intoxiqué. Il faudra aussi stocker des médicaments en quantité suffisante et les malades chroniques finiront inexorablement par manquer de traitement. De plus, les épidémies risquent de faire des ravages. Sur le long terme, se posera aussi la question de la reproduction. Enfin, quoi qu’ils en disent, nous sommes tous extrêmement dépendants du système. Que feront-ils quand un filtre à air ou un générateur sera définitivement cassé ou quand ils n’auront plus de munitions ? Et quand les ressources viendront à manquer, mangeront-ils leur grand-mère ?

Écolos visionnaires ou dangereux réactionnaires ?

Le réel enjeu n’est pas de savoir si leur préparation leur permettra de survivre demain à la catastrophe mais d’analyser quel impact leurs pratiques et leur discours ont aujourd’hui. Tous les survivalistes ne sont pas militaristes ou racistes. Cependant, on ne peut nier les accointances de certains avec l’extrême-droite. Kurt Saxon, fondateur du concept de survivalisme, était membre du parti nazi américain et ne cachait pas sa haine des communistes, des étudiants et des immigrés. Piero San Giorgio, cet autre penseur survivaliste contemporain suisse, admirateur de Le Pen, est partenaire du groupe français survivaliste « Prenons le maquis » lié à l’essayiste d’extrême droite Alain Soral. D’autres survivalistes sont convaincus de l’imminence d’une guerre ethnique et attendent l’effondrement du système pour avoir enfin le droit « de défendre les Européens de souche contre les fournées de boucaques qu’on injecte sur leur territoire » (sic).

On a aussi beaucoup associé le survivalisme avec l’armée. Il n’est pas rare de trouver dans ce mouvement des militaires ou ancien militaires. La cellule de recrutement de l’armée française ne s’y est pas trompée en tenant son stand au Salon du survivalisme à Paris, consciente de l’énorme vivier que représentaient les milliers de visiteurs. Pourtant, quelques survivalistes se positionnent contre l’usage des armes. Par ailleurs, tout un pan souhaite se distancier de l’extrême-droite. Néanmoins, ils partagent avec eux un discours réactionnaire et populiste qui prolifère aujourd’hui un peu partout en Europe. Le leitmotiv de tous les survivalistes : vivre libre et indépendant et être responsable en prenant soi-même en charge sa vie et ses besoins. Cet individualisme politique (les intérêts des individus priment les institutions sociales) va de pair avec une vision anti-système – on ne doit rien attendre de l’État qui nous amollit et nous rend dépendant –. Elle s’appuie en outre sur le mythe du retour à la nature et à une vie « authentique », et sur la valorisation des savoir-faire traditionnels voire d’une culture ancestrale.

Kurt Saxon suggérait de vivre le plus éloigné possible de l’État, de préférence hors des villes qui seraient livrés au chaos en cas de catastrophe. Avec l’écoarchitecte Don Stephens, ils enseignaient la survie dans la nature et l’autodéfense en s’inspirant des méthodes des pionniers du Far West. San Giorgio soutient le développement, en zone rurale, de bases autonomes durables (BAD), sécurisées et autosuffisantes en eau, énergie et agriculture, pour survivre à l’effondrement total du système dont l’issue sera inéluctablement la guerre civile d’ici 2025. La notion de BAD a été théorisée par le penseur d’extrême-droite, Michel Drac. L’association « Prenons le maquis » organise des stages d’autodéfense, de survie dans la nature et de maniement des armes à feu, en prônant une vie « authentiquement libre ».

Vol West, français exilé aux USA, est une autre figure du mouvement. S’il se revendique apolitique, il défend lui aussi une attitude anti-système en enjoignant d’être le moins dépendant possible des services de l’État. Il se positionne également contre la ville, à savoir non comme un territoire géographique mais comme un mode de vie extrêmement dépendant des infrastructures collectives. Pour Vol West, politiser le survivalisme est un piège de la machine pour marginaliser et rejeter les individus cohérents et libres qui ne comptent que sur eux-mêmes pour améliorer leur bien-être. David Manise, qui a lancé les premiers stages de survie en France, tient à se démarquer de l’ultradroite et de la politique en général. Pourtant lui aussi vante l’individu libre qui reprend le contrôle de sa vie et « s’éloigne du statut de mouton bêlant ».

On peut toutefois noter au passage que les survivalistes participent activement au système qu’ils dénoncent, notamment en étant très actifs sur le réseau internet et en constituant un marché lucratif. Certains survivalistes américains ont dépensé 30.000 dollars en matériel et les stages de survie coûtent quelque centaines d’euros.

Enfin, la notion de communauté de survie et les valeurs de coopération que certains défendent n’est pas antinomique à une vision réactionnaire. La communauté est primordiale dans l’organisation survivaliste car des aptitudes des membres choisis dépendra sa survie. De plus, ce sont eux qui défendront la vie et les ressources du groupe face aux nombreux pillards que le monde post-apocalyptique risque de connaître. Beaucoup n’auront aucun scrupule à tuer les cigales, bien dépourvues quand l’apocalypse sera venue, qui les menaceront. Si certains survivalistes valorisent l’entraide, il est clair que cela concerne la communauté « élue ». De toutes façons, ils ne pourront sauver tout le monde après la catastrophe et devront faire des choix. Leur vision de la communauté et de la solidarité est donc restrictive. De surcroît, elle est rarement égalitaire et ne propose aucune vision sociétale nouvelle. Les survivalistes ne s’organisent pas pour améliorer ou remplacer le système qui menace de s’effondrer, ils prétendent simplement s’en extraire. En aucun cas, ils ne portent un projet d’émancipation collective. Dommage … car tandis qu’ils morfleront dans leur conteneur exigu à manger des haricots en boîte avec leurs voisins chiants et filtreront leur pipi, les plus nantis de ce monde – très certainement responsables de son effondrement – se seront réfugiés sur des îles isolées de la Nouvelle-Zélande (le nouveau refuge des milliardaires après l’apocalypse) où ils ont déjà fait construire de luxueux abris sécurisés, ultra-équipés et auto-suffisants, sans avoir eu à suivre dix stages de survie à ramper nus dans les bois en hiver en mangeant des vers.

Notes:

  1. Avec des écrivains comme Henry David Thoreau ou des héros tels que Christopher McCandless dont l’histoire tragique « Into the wild » a été relatée par Jon Krakauer et adaptée au cinéma par Sean Penn.
  2. Comme la série documentaire du National Geographic « Familles Apocalypse » ; le magazine Survival Mag ; des émissions de téléréalité : « Koh-Lanta », « Survivor », « The Island », « Man vs. Wild »… ; des films : « Les Combattants » de Thomas Cailley, « The Survivalist » de Stephen Fingleton, « 2012 » de Roland Emmerich, « Ever Since the World Ended » de Calum Grant et Joshua Atesh Litle… ; des romans : « La Route » de Cormac McCarthy, « World War Z » de Max Brooks, « Une seconde après » de William R. Forstchen, « L’Effet domino » de Alex Scarrow ou encore des BD :  « Le Reste du monde » et « Le Monde d’après » de Jean-Christophe Chauzy.
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Ben Martin

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