No future !

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Pour son troisième arrêt dans L’Entonnoir, Offscreen Liège 2019 nous invite à nous pencher sur la menace émanant de ces êtres qui nous sont chers : nos charmants bambins (voire ceux des autres). Et quand ils ont des gueules d’anges et un Q.I. à faire pâlir Albert Einstein, ils peuvent être carrément flippants !

 

Il fut un temps pas si lointain où la fiction se plaisait à représenter la menace qui pesait sur nos tranquilles cités comme nous étant fondamentalement extérieure : danger venant d’autres pays, d’autres systèmes politiques, d’autres cultures, et, par extension, d’autres galaxies pour ceux qui ne savent se satisfaire du morne plancher des vaches. La science-fiction cinématographique connaîtra dans les années 1950 un courant très fertile en invasions extra-terrestres destructrices à l’échelle planétaire (dont l’archétypale « Guerre des Mondes », que Byron Haskins adapte de HG Wells en 1953), qui se raffinera progressivement pour venir flirter volontiers avec l’épouvante ; l’invasion viendra alors de l’intérieur, se dissimulant parmi nos proches, prenant leur forme, transformant leurs pensées. On a souvent avancé l’analogie avec le communisme en évoquant des récits comme « Body Snatchers », rédigé en 1955 par Jack Finney, mais on peut aussi questionner le Zeitgeist d’une société américaine d’après-guerre qui sent progressivement que ses repères traditionnels lui échappent. En 1957, la découverte des crimes d’Ed Gein, meurtrier en série et voleur de cadavres sous ses allures de simple fermier, enracinera l’idée que les fondements même d’un certaine société idéale sont vérolés : l’Américain moyen peut être le pire des monstres, et le cinéma s’en souviendra pendant des décennies, décrivant une horreur de plus en plus viscérale ancrée directement dans nos territoires proches, « Massacre à la Tronçonneuse » en tête.

C’est également en 1957 que l’auteur John Wyndham conjugue la menace des « Body Snatchers » extra-terrestres à celle de l’horreur intime. Avec « Les coucous de Midwich », l’auteur fait de la chair de nos chairs la forme du Mal : après un black-out d’origine extra-terrestre, toutes les femmes de la ville de Midwich se réveillent enceintes. Variante morbide de l’Immaculée Conception, ces grossesses non-désirées donnent naissance à des enfants aux cheveux blancs, dépourvus d’émotion, animés d’une conscience commune et se révélant rapidement comme les premiers colons d’une invasion future. La corruption de la progéniture par une entité externe entre alors en résonnante avec une peur parentale primaire : celle d’enfanter d’un monstre.

Chères têtes blondes

« Le Village des damnés », Wolf Rilla (1960)

Adapté au cinéma par Wolf Rilla sous le titre « Le Village des damnés » en 1960 (année de « Psychose » d’Alfred Hitchcock, où la filiation malade prend aussi des atours horrifiques), cette hyperbole des conflits générationnels permet d’interroger les différentes manières dont la fiction a abordé le sujet complexe de la jeunesse comme vecteur d’angoisse. Non pas la délinquance elle-même, que les réalités sociales peuvent expliquer, mais les revers pervers et polymorphes de nos chères têtes blondes. Citer Freud parait légitime, même si le constat ne résout pas les dilemmes moraux qu’il pose. Le thème de l’enfant-monstre réémergera par le truchement du fantastique durant les années ’70, où l’innocence pervertie de la petite Regan dans « L’Exorciste » (1973) amène l’expérience horrifique un cran plus loin, avant d’être relayée par « La malédiction » (1976) et son Antéchrist poupin. Le Diable reste le coupable désigné de la perversion de l’innocence.

Avec l’accélération des changements sociétaux, alors que la cellule familiale traditionnelle explose en laissant parents et grand-parents démunis, les médias des années ’80 et ’90 vont régulièrement désigner divers épouvantails culturels et technologiques comme corrupteurs de jeunesse. Musique, jeux vidéos, jeux de rôles, horreur, japanimation… seront considérés comme nouveaux responsables de la corruption morale de nos enfants, entérinant l’idée que la violence infantile serait dues à de néfastes influences extérieures. Mais ces certitudes hâtivement abattues ne peuvent fournir des réponses satisfaisantes à long terme et l’incompréhension devant le phénomène demeure.

L’enfance insensible, l’enfance meurtrière retrouve progressivement le chemin des écrans. En 1993, « Le bon fils » voit Macaulay Culkin, vedette de « Maman j’ai raté l’avion », incarner un enfant psychopathe tourmentant sa famille et le pauvre Elijah Wood. Thriller plutôt balourd, le film choque une partie du public en justifiant l’infanticide dans une production grand public. Deux ans plus tard, John Carpenter revisite « Le Village des damnés », très classique dans l’origine du Mal et rigoureusement identique à l’adaptation des années ’50, même si Carpenter aborde frontalement la thématique de la déshumanisation, source perpétuelle d’inquiétude chez le cinéaste.

Face à la mort

En 1999, l’horreur de la fusillade de Columbine, dans le Colorado, commise par deux élèves de 18 ans à peine, vient relancer la problématique et provoque de multiples débats et prises de position radicales. Tout comme Ed Gein avait inscrit l’horreur dans le quotidien, l’événement rappelle que le réel peut être infiniment plus cruel et amoral que la fiction pure. Lorsqu’il aborde l’événement avec « Elephant » en 2003, Gus Van Sant prend le parti du recul, s’interrogeant sur les multiples influences pouvant mener à un tel massacre. Il ne condamne pas, mais ne néglige pas non plus l’hypothèse d’une inspiration vidéoludique et d’une insensibilisation émotionnelle provoquée par les images de violence, même virtuelles. L’image, nouveau Satan ? Le couperet ne tombe pas chez Van Sant, mais la question interpelle. En 1997, Mathieu Kassovitz nous montrait déjà dans « Assassin(s) » un jeune adolescent se gavant d’images télévisuelles afin de trouver la froideur nécessaire à un meurtre prémédité. La même année, Michael Haneke condamnait formellement la légèreté de la violence fictionnelle avec « Funny Games ».

La propagation rapide d’internet dans les foyers au début des années 2000 n’arrange rien. En 2008, le réalisateur Antonio Campos révèle Ezra Miller dans « Afterschool » en lui confiant le rôle du jeune Rob, étudiant au regard impénétrable que son addiction aux images violentes et pornographiques semble désensibiliser, en particulier lorsqu’il se retrouve confronté à la mort de deux collégiennes qu’il filme par accident. Anxiogène, étouffant, le film refuse néanmoins de verser dans le moralisme et préfère renvoyer le spectateur à son propre voyeurisme. De par son traitement, « Afterschool » annonce d’une certaine façon « We need to talk about Kevin » (2011), où Ezra Miller, encore lui, incarne le cauchemar vivant de tout parent. Nait-on ou devient-on psychopathe ? L’influence de la cellule familiale, la gangrène des rapports mère-fils, peuvent-elles expliquer le meurtre, ou les clés nous échappent-elles ? Dans cette adaptation du roman éponyme de Lionel Shriver, la réalisatrice Lynne Ramsay installe un climat oppressant où l’incertitude prédomine, la peur émergeant du comportement insaisissable et incompréhensible du jeune Kevin. Le film s’installe sur un terrain qu’aucun des prédécesseurs précités n’avait assumé : et s’il n’y avait pas d’explication ? Et si parfois, votre enfant naissait monstre et qu’il ne vous restait que votre impuissance à voir se profiler l’inévitable ?

« Afterschool », Antonio Campos (2008)

L’heure de la sortie

S’il adopte un traitement plus populaire, le réalisateur Sébastien Marnier ancre totalement « L’heure de la sortie » dans cette mouvance thématique. Rare représentant français en la matière, il nous montre un Laurent Laffite en professeur dépassé par le comportement d’une poignée de ses jeunes étudiants, dont la désillusion affichée dans un premier temps pourrait dissimuler un mal beaucoup plus profond. Aux lisières du fantastique (au sens todorovien 1 du terme : le doute est permanent), le réalisateur opère une synthèse particulièrement efficace du « Village des damnés » et de « Simple Mortel » de Pierre Jolivet (1991, autre exemple de fantastique français misant sur l’épure et l’étrangeté), et construit une inquiétude progressive autour de la question reformulée de l’incompréhension générationnelle. Proche de John Carpenter dans sa mise en image et sa musique, le film tient également un propos direct : comment réagir lorsque les futurs adultes, porteurs de renouveau, abandonnent le combat à peine entrés dans l’adolescence et se construisent dans un fatalisme que l’actualité alimente sans cesse ?

Que ce soit par la possession d’un mal alien, du Diable ou de tout autre origine, la destruction symbolique de l’enfance sonne résolument comme un « No future ! » glaçant, annonciateur de sombres perspectives que la fiction n’a sans doute pas fini d’explorer.

En pratique :

« Afterschool » d’Antonio Campos (États-Unis, 2008 – 122 min. – vo ang stf),
le 23 mars 2019 à partir de 18h @ La Zone (Quai de l’Ourthe 42, 4020 Liège)
en double bill avec « La Trilogie de la mort » de Nacho Cerda

« L’heure de la sortie » de Sébastien Marnier (France, 2018 – 103 min. – vf)
le 2 avril 2019 à 20h @ Cinema Sauvenière (Place Xavier-Neujean 12, 4000 Liège)

Notes:

  1. Dans son ouvrage « Introduction à la littérature fantastique », l’essayiste et sémiologue Tzvetan Todorov propose en 1970 une définition du fantastique basée sur la nature incertaine des événements présentés comme surnaturels. « Ou bien le diable est une illusion, un être imaginaire ; ou bien il existe réellement, tout comme les autres êtres vivants : avec cette réserve qu’on le rencontre rarement. Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès qu’on choisit l’une ou l’autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l’étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. »
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