Que reste-t-il de Valerie Solanas ?

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À D’une Certaine Gaieté, on adore les créations radiophoniques, alors quand Rakonto nous a parlé de son documentaire sonore autour de Valerie Solanas, on a décidé d’organiser une soirée d’écoute chez nos copains de Barricade. La figure de Solanas nous fascine d’ailleurs d’autant plus que ça nous intéresse vachement d’explorer l’usage de la violence dans les luttes minoritaires.
Entrée dans l’inconscient collectif pour avoir grièvement blessé Andy Warhol par balle en 1968, elle reste pourtant méconnue, et parce que son « SCUM Manifesto » est fun, on a chargé Mademoiselle Catherine de nous expliquer en quoi, plus de 50 ans après la publication de ce texte, Valerie Solanas reste un personnage emblématique.

 

« Je dédie cette pièce à
MOI ;
une source constante de force et de conseils, et sans la loyauté, la dévotion et la foi inébranlables de qui cette pièce n’aurait jamais été écrite.
Remerciements supplémentaires :
Moi-même – pour la relecture, les commentaires éditoriaux, les conseils utiles, les critiques et suggestions et un travail de frappe exquis.
Moi – pour le travail de recherche indépendant sur les hommes, les femmes mariées et autres dégénérés. »

Ainsi commence « Up Your Ass » (littéralement « Dans ton cul »), pièce de théâtre mettant en scène une prostituée mendiante et misandre imaginée par Valerie Solanas en 1965.
Née dans le New Jersey en 1936, l’auteure a toujours présenté son enfance comme un calvaire teinté de conflits parentaux et d’abus sexuels. Son intelligence hors du commun lui permet d’intégrer l’université du Maryland dont elle sort diplômée en psychologie en 1958. Pour subvenir à ses besoins, et malgré une homosexualité affichée, elle a recours à la prostitution et à la mendicité pendant ses études et poursuivra ces activités par la suite.

Les détails de sa vie entre sa sortie de l’université et 1966, où elle refait surface à New York, ne sont pas clairs, mais elle s’inspire largement de ses propres expériences dans « Up Your Ass », qu’elle confie à Andy Warhol en lui demandant d’en produire un film. Jugé trop pornographique par le plasticien (qui va jusqu’à soupçonner un coup monté par la brigade des mœurs), l’exemplaire unique du script sera perdu. Folle de rage, Solanas exige de le récupérer sur le champ ou d’être payée. Warhol ne fera ni l’un ni l’autre, espérant calmer l’auteure en lui offrant 25$ pour tenir un rôle microscopique dans son (mauvais) drame érotique « I, a Man ». Cela ne suffira pas à faire la paix, loin s’en faut…

Entre temps, Valerie Solanas a publié à compte d’auteur le « SCUM Manifesto » qu’elle vend aux passants dans les rues de New York pour 1$. Parfaite antithèse des théories freudiennes (nous y reviendrons), le Scum reste, plus d’un demi siècle après sa parution, l’un des pamphlets les plus marquants du féminisme radical. Ravageur, ravagé, catégorique et souvent très drôle (volontairement ou non), le manifeste de Solanas appelle à tailler en pièces l’ensemble de la gente masculine, au propre comme au figuré : acronyme de « Society for Cutting Up Men », « scum » signifie également « racaille » ou « ordure », un mot qu’elle emploie pour nommer ses disciples dans un texte suintant la rage, la hargne et la profonde répugnance de son auteure à l’égard du sexe dit « fort ».
Par un étrange hasard de calendrier, le manifeste de Solanas est publié à l’aube de la naissance du Mouvement de libération des femmes. Considéré comme l’un des facteurs ayant contribué à une division au sein de l’importante association féministe états-unienne National Organization for Women (Organisation nationale pour les femmes), son appel à « éliminer le sexe masculin » a conduit certaines féministes à la célébrer comme une pionnière, tandis que d’autres se sont radicalement éloignées de sa rhétorique ; là où d’aucun-e-s voient dans son texte une œuvre satirique, d’autres le désignent encore aujourd’hui comme dérangeant et incitant à la haine du sexe masculin. Valerie Solanas, quant à elle, soutenait mordicus qu’elle était on ne peut plus sérieuse.

Un texte qui dérange

Dérangeant, le « SCUM Manifesto » l’est assurément, et quelle que soit la position adoptée, il ne laisse pas indifférent : Solanas y présente le mâle comme une « femme incomplète » en raison de la présence du chromosome Y qu’elle perçoit comme une déficience génétique, rejetant par là les théories de Freud selon lesquelles « le fait indubitable de l’infériorité intellectuelle de tant de femmes doit être ramené à l’inhibition de pensée qu’exige la répression sexuelle » (en somme, les femmes, de par leur absence de phallus, succomberaient dès leur plus jeune âge à ce que le psychanalyste appelle « l’envie de pénis »). Solanas s’en défend et affirme au contraire que les femmes, plutôt que leurs égales, sont largement supérieures aux hommes, ces « merdes sans valeur », responsables selon elle d’avoir fait du monde un « gigantesque tas de merde ».
Les propos de Solanas peuvent sembler excessifs, mais en y réfléchissant bien, les écrits de Sigmund Freud quand il se penche sur la condition féminine ne l’étaient pas beaucoup moins. Certes, son langage est moins fleuri que celui de l’Américaine, et ses travaux reflètent les conceptions d’une certaine époque (soit la fin du 19e et le début du 20e siècle) ; entre temps, beaucoup d’eau a pourtant coulé sous les ponts, et si de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour critiquer les théories freudiennes, le psychanalyste autrichien n’en reste pas moins largement étudié et débattu dans les milieux intellectuels, et bien au-delà de sa discipline. Ce n’est pas le cas du « SCUM Manifesto ».

En 2019, il est évidemment tentant de rapprocher le texte de Solanas de manifestes tels que celui, ouvertement misogyne et passablement délirant (cent-mille mots !), d’Elliot Rodger qui tua 6 personnes et en blessa 14 autres avant de se donner la mort au cours de la tuerie d’Isla Vista le 23 mai 2014 1. Il serait néanmoins réducteur et erroné de ne voir dans le manifeste de Solanas qu’une tribune misandre et vindicative, car il est aussi – peut-être même avant tout – éminemment anarchiste. Comme l’a brillamment résumé la cinéaste Mary Harron 2, dont le premier film, « I Shot Andy Warhol » (1996), revient justement sur l’épisode qui rendra Solanas tristement célèbre, le texte « semble avoir été écrit dans une grande précipitation. Cela ne s’apparente vraiment à rien d’autre, mais ressemble au manifeste surréaliste d’Artaud 3 (…) Et ce qui est plus troublant, cela ressemble aux meilleurs écrits du Unabomber 4 ».

Outre la destruction du patriarcat, Valerie Solanas appelle à démolir le monde capitaliste et à renverser les gouvernements. Et pour détruire le système, l’auteure préconise une solution simple : il suffit que les femmes prennent conscience de et fassent reconnaître leur supériorité absolue sur les hommes – ce qui revient, dans le fond, à remplacer une domination par une autre et ne me fait, personnellement, pas rêver des masses.

Le quart d’heure de gloire

Le 3 juin 1968, elle se rend à la Factory dans l’intention d’abattre Andy Warhol. Convaincue que son éditeur, Maurice Girodias, et l’artiste fomentent une conspiration pour lui voler son travail, elle a acheté une arme à feu au début de l’année. Sur place, elle tire sur Warhol à trois reprises, le blessant si grièvement qu’il ne s’en remettra jamais, ainsi que sur le critique d’art Mario Amaya, avant de se livrer à la police. Accusée de tentative de meurtre, de voies de fait et de possession illégale d’une arme à feu, elle est condamnée à trois ans d’emprisonnement et à suivre un traitement en hôpital psychiatrique suite à un diagnostic de schizophrénie paranoïde qui explique beaucoup de choses. Après sa libération, elle continue de promouvoir son manifeste, surfant tant bien que mal sur la « notoriété » que lui a apporté la fusillade.
Morte seule et sans le sou dans un hôtel miteux de San Francisco en 1988, à l’âge de 52 ans, Valerie Solanas laisse des textes incisifs, et bien que le transfert de la violence d’un sexe à l’autre n’est subversif qu’en théorie (celle de Solanas n’avait pourtant rien de théorique), lorsque les femmes menacent ou commettent des actes de violence, ceux-ci demeurent, dans l’inconscient collectif, des anomalies 5. D’ailleurs, la productrice Margo Feiden passa plusieurs heures avec Valerie Solanas qui lui avait fait part de son désir de tuer Warhol juste avant de se rendre à la Factory pour abattre l’artiste de Pop art. Quand la productrice tenta d’alerter la police, personne ne la pris au sérieux.

Un demi-siècle plus tard, force est de constater que ça n’a pas beaucoup changé : aujourd’hui encore, une femme qui fait preuve de violence est forcément « sous influence » (de substances, de maladie, d’un homme…), et l’inconscient collectif aura tendance à lui chercher des circonstances atténuantes. Et si la véritable égalité des sexes passait aussi par la reconnaissance de cette violence ? Celle de Valerie Solanas a été diminuée, sinon excusée, par son enfance difficile et son diagnostic de schizophrénie paranoïde. Par ailleurs, il arrive encore que son attentat sur Warhol soit considéré comme une sorte de performance, un happening né d’un esprit malade, de la folie ordinaire d’une misandre assumée doublée d’une artiste torturée. Cela fait sens, bien sûr, au sein d’un lieu tel que la Factory de 1968, et l’on peut y voir une certaine cohérence artistique, mais c’est loin d’être toute l’histoire. Peut-être eut-il fallu prendre Solanas davantage au sérieux quand elle affirma que son manifeste n’était pas une plaisanterie. Certes, son propos résolument too much et l’humour décapant qui s’en dégage ne facilitent pas une lecture au premier degré. Le « SCUM Manifesto » n’a pourtant pas grand chose à envier à certains écrits de Sigmund Freud ou à l’essai « Sur les femmes » d’Arthur Schopenauer, pourtant considérés l’un comme l’autre comme de grands penseurs de leur époque.
Et si nous offrions à Valerie Solanas la reconnaissance qu’elle mérite en tant qu’auteure ?

 

Une écoute du documentaire sonore « Scum is fun » de Rakonto, aura lieu le jeudi 13 juin à Barricade (21 rue Pierreuse, 4000 Liège). Ouverture des portes à 19h, écoute à 19h30.

Il reste quelques jours pour soutenir Rakonto sur KissKissBankBank.

Notes:

  1. et dont les incels, communauté en ligne de « célibataires involontaires », partagent le ressentiment, la misogynie et la promotion de la violence contre les femmes
  2. citée dans « Valerie Solanas: The Defiant Life of the Woman Who Wrote SCUM (and Shot Andy Warhol) » de Breanne Fahs (The Feminist Press, avril 2014).
  3. Le « Manifeste du surréalisme » est en fait un texte d’André Breton dans lequel Antonin Artaud n’est que brièvement mentionné. Mary Harron évoque plus probablement la « Déclaration du 27 janvier 1925 ».
  4.  Entre 1978 et 1999, Ted Kaczynski, dit « Unabomber », fit trois morts et 23 blessés au colis piégé dans le but de lancer une révolution s’opposant à l’industrialisation. Son manifeste « Industrial Society and Its Future » est publié en 1995 dans les très sérieux New York Times et Washington Post.
  5. Il suffit pour s’en rendre compte d’observer la manière dont les fans de « Game of Thrones » ont perçu le changement d’attitude du personnage de Daenerys Targaryen dans l’ultime saison de la série, mais c’est une tout autre histoire…
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Mademoiselle Catherine

Saltimbanque polyvalente, spécialiste de rien, tricoteuse compulsive.

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