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Analyse

Éloge du cabanon

Les expériences pratiques visant à inventer d’autres formes d’habitats sont rares. Les raisons en sont évidentes : la planification urbanistique des territoires ne laisse par principe aucune place à de telles expériences et la possibilité d’y expérimenter de nouveaux modes d’habitation se trouve de fait étouffée dans l’œuf.

Par Alèssi Dell'Umbria

le 15 décembre 2021

Si la critique théorique de l’urbanisme a été largement développée de Lewis Mumford à Henri Lefebvre, de Manfredo Tafuri aux situationnistes, les expériences pratiques visant à inventer d’autres formes d’habitats sont rares1. Les raisons en sont évidentes : la planification urbanistique des territoires ne laisse par principe aucune place à de telles expériences, et la possibilité d’y expérimenter de nouveaux modes d’habitation se trouve de fait étouffée dans l’œuf.

Si les constructions précaires de la zone parisienne, de 1870 à 1950, qui investissaient des terrains militaires désaffectés tout autour de Paris, furent tolérées de facto, faute de logements disponibles pour une partie du prolétariat, c’était uniquement parce que l’urbanisme n’avait pas encore les moyens qu’il reçut enfin sous la V° République. Par ailleurs, la tentative ambitieuse d’une urbanisation alternative que constitua la Cité-Jardin de l’utopiste anglais Ebenezer Howard finit récupérée par l’urbanisme dans les « villes nouvelles » de la périphérie londonienne et parisienne et la prolifération des zones pavillonnaires. Faire l’éloge du cabanon consistera ici à évoquer diverses formes d’habitat créées par les habitants eux-mêmes, de façon organique, et dont le destin, aux conditions actuelles, semble de finir invariablement démolies sous l’œil vigilant de la police. Nous retiendrons quelques exemples en France, d’autant plus emblématiques que cet État-nation a été l’un des plus systématiques dans la production et l’aménagement bureaucratique du territoire.

Urbanisme et capitalisme

Par urbanisme, il ne faut entendre rien d’autre qu’une technique de construction de la ville, en plan et en volume, adaptée aux exigences du capitalisme industriel, le terme impliquant identiquement la programmation et la réglementation juridique qui encadrent les opérations urbaines dès le milieu du XIX° siècle : il indique donc un moment où l’alliance du capital et de l’État se trouve en synergie parfaite. Certes, il est déjà possible de parler d’urbanisme à propos des villes coloniales d’Amérique latine, qui appliquaient un plan préétabli selon un tracé en damier qu’il suffisait de reproduire à l’infini. Mais après tout, les colonies ont été, à tous points de vue, un terrain d’innovation expérimentale pour les pouvoirs qui dominaient en Europe, anticipant ce qui allait se généraliser en retour sur le vieux continent, où le concept même d’urbanisme n’apparaît que bien plus tard – on crédite généralement Ildefons Cerdà, qui réalisa vers 1850 l’agrandissement de Barcelone en adaptant le principe du tracé orthogonal expérimenté aux colonies d’Amérique, d’avoir créé ce néologisme2.

Sarcelles

L’espace, en tant que concept géométrique et abstrait, est le présupposé de l’urbanisme : il faut réduire les territoires à de l’espace avant même d’envisager l’aménagement autoritaire qui est le propre de l’urbanisme. Autrement dit, balayer les pratiques instaurées par l’usage et non codifiées par l’administration étatique.

Dans la planification territoriale, telle qu’elle est inaugurée aux USA après la Première Guerre puis généralisée dans toute l’Europe après la Seconde, l’urbanisme s’exprime directement comme économie politique. Les destructions occasionnées par la guerre, en créant un précédent avaient accoutumé les gens des villes à la politique de la table rase qui allait suivre…

La ville allait laisser place à la métropole, où la rocade autoroutière et le parking remplaceront la rue et la place. Avec cet aménagement du territoire qui étend la suburbanisation à l’infini, toute zone rurale se voit transformée en annexe de la métropole. Il n’existe à présent plus aucun endroit en Europe, aussi isolé soit-il, à la campagne ou dans les banlieues, qui échappe à la logique de la planification bureaucratique, avec ses normes et ses règles applicables à l’ensemble du territoire : le capitalisme, devenu totalement métropolitain, réorganise l’ensemble du territoire comme une fabrique globale dans laquelle la distinction entre ville et campagne s’efface. En France, un organisme d’État l’exprime parfaitement, la DATAR, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale, créée en 1963 et dont les compétences sont aujourd’hui reprises par l’Agence nationale de la cohésion des territoires. La métropole engloutit et digère tous les territoires, chacun d’entre eux se voyant attribuer des fonctions bien définies dans la politique économique de la Cinquième République. La logique du zonage, prônée dans les années 1930 par le Mouvement moderne, se voit ainsi étendue à l’échelle régionale et nationale3.

Conforama

La plate-forme logistique, le centre commercial et le lotissement pavillonnaire sont les éléments-types à partir desquels se construisent désormais l’espace et le temps de la métropole : la circulation des marchandises en flux tendu va de pair avec l’atomisation extrême de l’habitat, dont les lotissements pavillonnaires individuels sont l’image même. Les grands ensembles immobiliers des années 1950 à 1970, qui avaient le tort de concentrer les prolétaires, ont laissé place à un tissu pavillonnaire fondé sur l’isolement méthodique des résidents.

Cependant, depuis 2000, diverses expériences ouvrent une brèche dans la normalisation urbaine. Des bâtiments construits sans jamais demander de permis de construire, échappant à toute planification verticale et à toute réglementation administrative, apparaissent du jour au lendemain ou, au contraire, s’étalent dans le temps, composant autant de nouveaux paysages dans l’espace de la métropole qui, par principe, ne tolère l’existence d’aucun angle mort.

Cabanon et rébellion

Ainsi, le mouvement des Gilets Jaunes qui a émergé en novembre 2018 devait une partie de sa force à son ancrage territorial : en occupant les ronds-points et les péages autoroutiers, les Gilets Jaunes ont opéré un détournement radical de l’espace métropolitain. Ces non-lieux conçus pour la circulation pure, traduisant au sol la logique de la marchandise, ont ainsi été massivement occupés durant l’hiver 2018, les gilets jaunes y construisant cantines, salles de réunion et dortoirs à partir de matériaux récupérés. Ces cabanes matérialisaient un élan collectif, et c’est cette dimension du mouvement qui a constitué une forme politique dès le début, bien plus que les revendications ou mots d’ordre qui ont pu être avancés ; ce n’est pas un hasard si elles ont été systématiquement attaquées par la police, démolies ou même incendiées. Très souvent, elles furent reconstruites immédiatement par les gilets jaunes, la reconstruction constituant elle-même une nouvelle étape de la mobilisation.

Cantine sur un rond-point de Gilets Jaunes

Dans un tout autre contexte, l’afflux de réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient aux abords de la ville portuaire de Calais, dans l’espoir d’un passage vers la Grande-Bretagne, a vu l’émergence d’une forme d’habitat précaire, basée là aussi sur l’auto-construction avec des matériaux de récupération, donnant naissance à une véritable agglomération que la police et les médias de désinformation ont baptisée « la Jungle de Calais ». Ce qui est remarquable dans ce cas, c’est que ces groupes de migrants d’origines et de langues si différentes aient réussi à construire non seulement des abris mais aussi des espaces collectifs, salles à manger, salles de prière, bibliothèques, etc. –avec l’aide notable de collectifs de soutien locaux. Le contraste est saisissant avec les conteneurs installés aux abords de la Jungle par une ONG : transformés en maisons, toutes identiques, ils offrent certes un abri moins précaire, mais ils ôtent aux réfugiés la dignité qu’ils avaient acquise en s’appropriant un territoire et en s’y organisant. En octobre 2016 la police a détruit la Jungle de Calais à coup de bulldozers, achevant de précariser les plus précaires des êtres humains.

Une bibliothèque de la « Jungle de Calais »

Dans le sud de la France, sur la côte de Camargue, à une heure de route de Marseille, des centaines de familles ouvrières de la région ont depuis les années 1960 construit des cabanes pour y passer leurs dimanches et leurs vacances. Le site de Beauduc, sur une étendue de sable en bord de mer, était devenu un véritable village auto-construit, où des relations de solidarité et d’entraide s’étaient développées au fil du temps. Alors que tout le littoral méditerranéen, de la frontière espagnole à la frontière italienne, a fait l’objet d’une politique de développement touristique, impulsée par la DATAR, matérialisée dans des villes balnéaires monstrueuses (Port Camargue, La Grande Motte, Cap d’Agde, Port-Barcarés, etc.), qui reconstituent les cités-dortoirs des banlieues métropolitaines en bord de mer, les cabanes de Beauduc instaurent un mode d’occupation opposé : non produit d’une décision technocratique, mais la lente appropriation d’un lieu intensément habité. Mais dans un pays comme la France, où rien n’échappe à l’État, ces lieux n’ont pas le droit d’exister, et la préfecture des Bouches-du-Rhône a soudainement décidé, il y a quelques années, de raser les cabanes de Beauduc.

Mais cette autonomie revendiquée atteint sa plus haute expression dans la Zone À Défendre de Notre-Dame-des-Landes, un territoire rebelle formé à la demande des paysans historiques opposés au projet d’aéroport en pleine campagne. La ZAD, à vingt kilomètres au nord-ouest de Nantes, s’est véritablement constituée après la tentative d’expulsion policière de l’automne 2012. Elle correspond au périmètre où l’État avait prévu la construction de l’aéroport, au grand bénéfice de la multinationale française Vinci, qui devait le construire. Elle comprend, outre les fermes des paysans résistants, plusieurs fermes abandonnées par ceux qui avaient accepté une compensation du gouvernement et qui ont été immédiatement occupées par les opposants au projet d’aéroport, ainsi qu’un certain nombre de cabanes, parfois d’une construction assez complexe, principalement dans la partie orientale de la zone. Pendant plus de cinq ans, ces sites ont été habités, non seulement en tant que logements mais aussi en tant que lieux de vie communautaire : Bellevue, la Wardine, la Rolandière, etc. fermes récupérées mais aussi d’innombrables cabanes construites par les occupants, la Chataigneraie, la Ferme des 1000 noms, St Jean du Tertre etc. Après que le gouvernement ait officiellement renoncé au projet en février 2018, face à l’opposition massive qu’il a provoquée – des manifestations de 50 000 personnes bloquant les contournements autoroutiers autour de Nantes… – le président Macron annonça l’expulsion prochaine des occupants, arguant qu’ils n’auraient plus la légitimité d’occuper la zone une fois le projet abandonné. Début avril 2018, plusieurs milliers de gendarmes mobiles, appuyés par des véhicules blindés et des hélicoptères, ont attaqué la ZAD par le côté est, détruisant méthodiquement les cabanes et les fermes auto-construites. Cependant, la résistance a été à la hauteur des mobilisations des années précédentes, avec des milliers de personnes venues défendre ce territoire politique, réussissant à limiter l’intrusion de la police. En effet, après trois semaines de violences sans précédent, la moitié ouest de la ZAD a réussi à tenir, au prix d’un accord négocié avec la préfecture. Aujourd’hui, la ZAD est toujours habitée, et une délégation de l’EZLN4 y a été reçue fin juillet 2021…

Une construction dans la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes

Ces expériences disparates – celle des Gilets jaunes, des cabanoniers de Beauduc, des réfugiés de Calais et des résistants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes – procèdent d’une auto-construction collective qui produit des configurations d’une totale originalité par rapport aux normes et pratiques urbanistiques. Dans tous les cas, il s’agit d’une construction horizontale : la forme même des bâtiments, au niveau du sol, coïncide avec le contenu de l’initiative spontanée, faite de travail d’équipe, d’entraide et d’échange de services. Ces expériences ouvrent des voies insoupçonnées dans lesquelles s’inscrivent toutes les formes futures de sédition et de résistance. Car s’émanciper du temps mécanique et déshumanisé du capital suppose, dans le même geste, d’échapper à l’espace uniformisé et uniformisant qu’il engendre.

Du reste, l’exemple des Lentillères, à Dijon, montre que des rapprochements peuvent s’opérer au sein de territoires ainsi occupés et auto-construits5. A l’encontre des régimes juridiques actuels, fondés sur l’appropriation privative, les occupants du lieu déclarent qu’il faut « tordre le droit », définissant les Lentillères comme une Zone d’Écologie Communale en opposition à l’Éco-quartier que la municipalité projette d’édifier à cet endroit. Ce site proche du centre ville et occupé depuis plusieurs années est à la fois terrain de maraîchage et zone d’habitat multiple (maisons en dur, cabanons et hangars charpentés). Dans ce bout de territoire à la fois rural et urbain, des réfugiés d’Afrique ont pu s’installer et s’associer avec les occupants de la première heure, qui réunit ainsi les dimensions de la ZAD et celle de la Jungle.

Occuper les interstices de la métropole

Ces constructions qui en commun la précarité et la gratuité suggèrent qu’un autre mode d’occupation du monde est possible, à partir d’interstices de la métropole – un terrain vague, une plage lointaine, une zone occupée et défendue – mais aussi en détournant les dispositifs de circulation, péages et ronds-points. Il peut sembler abusé de comparer les cabanons de Beauduc où des ouvriers et employés disposant par ailleurs d’un logement et d’un emploi plus ou moins stable vont s’offrir un peu de détente, et les cabanes de la jungle de Calais où des réfugiés et migrants privés de tout trouvent un abri dans la boue et l’humidité en attendant de passer la Manche. Pourtant, pour qui veut fuir l’espace oppressant de la métropole et pour qui s’en voit refuser l’accès, il s’agit d’autoconstruire sans permis et avec les moyens du bord.

Les cabanes de Beauduc, AM3MDX France

Nous pouvons voir dans la multiplication de ces sites auto-construits en toute illégalité un signe des temps : les cabanes de Beauduc, la ZAD de NDDL, la Jungle de Calais, le quartier libre des Lentillères et les ronds-points et péages occupés par les Gilets Jaunes montrent que de partout des gens s’organisent pour échapper à la catastrophe métropolitaine, sous toutes ses formes. Alors que la métropole atomise ses résidents, les autoconstructions cabanonières rassemblent des gens en un site concentré comme à Calais ou en une multitude de points comme avec les Gilets Jaunes, mais qui chaque fois semble reprendre à zéro l’histoire de l’habitat humain, au moment même où le capitalisme métropolitain l’a conduit à la désintégration.

Notes

1 Voir Lewis Mumford, La Cité à travers l’histoire, 1961, Henri Lefebvre, Le droit à la ville, 1968 et 1972, Manfredo Tafuri, Projet et utopie, architecture et développement capitaliste, 1973, divers articles dans la revue Internationale Situationniste, et Guy Debord, La Société du Spectacle, chapitre VII intitulé « L’aménagement du territoire », 1967.

2 Ildefons Cerdà, ingénieur, urbaniste et architecte, revient sur cette opération, qui n’était pas dépourvue d’une certaine dimension utopiste, dans Teoría General de la Urbanización (Théorie générale d’urbanisation) en 1867.

3 Le terme de Mouvement moderne désigne plusieurs courants de l’architecture convergeant entre les deux guerres, qui prônaient l’emploi de techniques nouvelles de construction, le recours à un décor minimal fait de lignes géométriques et fonctionnelles, et une volonté de faire table rase du tissu urbain préexistant : s’y côtoyaient des architectes comme Auguste Perret, qui fut le premier à réaliser des édifices tout en béton armé dès 1910, Ludwig Mies van der Rohe qui devait inventer la façade verre-acier, et Le Corbusier qui formula en 1941 dans la Charte d’Athènes les principes définis lors du 4° Congrès International d’Architecture Moderne de 1933. On doit à cette charte moderniste l’édification des tours et barres d’immeubles hors sol et dessinés dans un style dit international au cours des décennies d’après-guerre…

4 L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est une faction politico-militaire du sud-est du Mexique qui contrôle et administre une partie de l’état du Chiapas dans un système autogestionnaire. Une délégation d’environ 150 zapatistes ont voyagé en Europe du 14 septembre au 6 décembre 2021 à la rencontre de collectifs et associations qui luttent pour la justice sociale et contre la capitalisme.

5 Les Lentillères, zone de jardins ouvriers que la mairie de Dijon veut remplacer par un éco-quartier… Elle est occupée depuis plusieurs années par des opposants. Voir : https://lentilleres.potager.org/actualite/

Auteur

  • Alèssi Dell'Umbria est un agitateur impliqué notamment dans les luttes urbaines à Marseille. Il est l'auteur de "Une Histoire universelle de Marseille", "Istmeño, le vent de la révolte" et plus récemment de "Antimatrix"...

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