Exploration du quotidien & enquêtes sauvages

Le peuple des montagnes qui n’a jamais cessé de marcher (et de danser)

Ici « en marche » n’est pas l’insipide slogan de campagne d’un mégalo arrogant, mais bel et bien un acte de résistance collective qui s’inscrit dans des racines historiques.
Un billet de blog publié le 20 juin 2022

« Il est des pays où les gens aux creux des lits font des rêves ». Il est des pays où les gens marchent sous un soleil de plomb, des jours entiers, pour défendre leur droit de les vivre. « Ici, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève… »[1]. Ici « en marche » n’est pas l’insipide slogan de campagne d’un mégalo arrogant, mais bel et bien un acte de résistance collective qui s’inscrit dans des racines historiques.

Le terme « longue-marche » remonte aux années 1934-1935, durant la guerre civile chinoise. Un périple d’un an de l’Armée populaire de libération, en fuite, sur douze mille kilomètres et qui marqua l’avènement de Mao Zedong comme leader du parti communiste[2]. En 1947, c’est le chef historique du mouvement national kurde irakien, Moustafa Barzani, réfugié en Iran, qui, lui, entreprit une marche de plus de cinq-cents kilomètres avec cinq-cents de ses combattants, les peshmergas. À la chute de la république de Mahabad[3], seconde éphémère expérience d’autonomie politique kurde (elle dura à peine un an), succédant à l’expérience turque de la république d’Ararat[4] (1927-1930), Barzani décida de ne pas abdiquer ni faire de compromis. Il s’enfuit donc vers les montagnes, traversant les frontières de l’Irak, de l’Iran et de la Turquie, pour finalement se réfugier en Union soviétique. Il y vécut en exil jusqu’à la chute de la monarchie irakienne en 1958[5].

Entonnoir (CC-BY-NC-ND)

Le 15 février 1999, un complot international impliquant ni plus ni moins que la CIA, les services secrets Turcs, Israéliens, Anglais et Grecs (parmi d’autres complicités passives) déboucha sur l’arrestation d’Abdullah Ocalän, leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). L’avion qui le conduisait en Afrique du Sud, où Nelson Mandela, à la différence des gouvernements européens pourtant sollicités, lui avait accordé l’asile politique, fit escale au Kenya. Il fut capturé et enlevé alors qu’il se trouvait dans l’ambassade grecque. Son jugement fut une farce absolue et sa condamnation à mort muée en prison à perpétuité (alors que la Turquie abolit la peine de mort peu après). Depuis lors, il est enfermé sur l’île turque d’Imrali dans des conditions qui se fichent pas mal de considérations droit de l’hommiste. Cela fait onze ans qu’il est en isolement total et plus de deux ans que même ses avocats n’ont pu avoir le moindre contact[6]. Depuis lors, de ‘’longues-marches’ sont organisées, chaque année au mois de février, aux quatre coins du Kurdistan et en Europe, pour exiger sa libération.

Les Kurdes et les Arabes du Rojava marchent aussi, depuis des années, pour dénoncer les agressions turques qui cherchent à détruire purement et simplement cette expérience unique d’autonomie démocratique. Du 30 mai au 1er juin dernier, j’ai participé, aux côtés de plusieurs centaines de jeunes, à une « longue marche » reliant Qamishli à Derik. Au même moment, des marches ont eu lieu dans la région du Shengal et de Souleimaniye en Irak, mais aussi dans plusieurs régions d’Allemagne (pays où la solidarité et la diaspora kurde est la mieux organisée), en Suisse, en Grèce, en Suède et en Angleterre. Celle prévue en France a été interdite par les autorités sous prétexte de « trouble à l’ordre public », bein tiens.

Des jeunes étaient venus des quatre coins du Rojava : de Kobané, Raqqa, Heseké, Tapqa, Minbic ainsi que de la ville de départ et d’arrivée. Partis au petit matin pour rejoindre Qamishli, nous avons démarré la journée dans un des centres de la jeunesse par un incontournable thé (la caféine existe, certes, par ici, mais la théine gagne à plat d’couture, le thé étant une véritable institution). Le départ était prévu à neuf heures. Après deux heures d’attente, regroupés dans de précieux coins d’ombre protectrice, nous avons pris notre place dans le cortège. Statiques durant une heure, nous goûtions de plein fouet aux rayons peu conciliants du soleil. « Vous n’avez encore rien vu, là c’est le printemps » nous précise, moqueuse, une de nos responsables, espérant, ainsi, nous faire relativiser les 40 degrés au thermomètre.

Nous arborions fièrement les innombrables drapeaux distribués aux participant.es, les quatre principaux étant : le jaune à l’effigie d’Ocalän bien sûr, le rouge avec l’aigle de la jeunesse révolutionnaire, le vert de l’organisation des jeunes femmes (qui ont, à tous les niveaux, leur structure autonome) et, enfin, le triangulaire vert et jaune des YPG (Unités de protection du peuple)[7]. Nous étions l’un derrière l’autre, rangés en deux files, plutôt bien disciplinées.  Le groupe des internationalistes s’est joint au « bloc » de la ville, hôte du départ de la marche en queue de cortège, avec son propre camion sono. Vers midi, heure impeccable d’un point de vue thermométrique, le grand départ a été donné. La ville de Qamishli (qui comptait quelque 200.000 habitants en 2003, mais dont la population a fortement augmenté depuis la guerre en Syrie en raison des exodes forcés) a la particularité d’être à la frontière turque, mais aussi de conserver une enclave aux mains du régime syrien (celui-ci contrôle d’ailleurs son stratégique aéroport). Des quartiers entiers sont séparés du reste de la ville par des check-points, de grands drapeaux syriens pendent sur certains immeubles et, au détour d’une rue, vous pouvez tomber nez à nez avec un gigantesque portrait de Bachar-el-Assad. Étrange sensation que de voir ainsi exposé le visage de ce président, ayant succédé à son père en 2000, pour ne plus quitter le pouvoir. Pourtant, ce n’est pas faute d’y avoir été « invité » par son peuple, lors de la version locale du printemps arabe, débutée en 2011. Plutôt que de céder le « trône », le despote a préféré écraser de façon impitoyable et inhumaine la révolte populaire[8], sous l’indignation passive de la communauté internationale.

Entonnoir (CC-BY-NC-ND)

De longue date, le peuple kurde a appris à ses dépends (ayant maintes fois été trahi) la nécessité de faire des alliances contre-nature pour survivre[9]. Depuis une décennie, un pacte de non-agression existe avec le régime d’Assad, né d’un besoin tactique de ne pas démultiplier les ennemis. Au cœur de la guerre contre Daesh, les Kurdes ont aussi été soutenus par des frappes aériennes des États-Unis et ses vassaux de l’OTAN (dont la Belgique). Parfois, en Europe, des gauchistes radicaux (qualificatif positif dans ma bouche, je précise) pointent du doigt ces « incohérences » qui, à leurs yeux, seraient suffisantes pour décrédibiliser le caractère authentiquement anti-impérialiste du processus en cours. Je suis le premier à me méfier des concessions idéologiques. Elles peuvent nous conduire, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, à vendre notre âme au diable. Néanmoins, je conseillerais à ces pseudo-révolutionnaires occidentaux (dont je ne peux qu’admettre faire encore partie) de réfléchir à deux fois avant de lancer leurs verdicts condescendants. Avant de décréter que telle ou telle résistance du globe trouve grâce à leurs yeux, un peu d’humilité et de mise en contexte ne font jamais de tort.

Le Moyen-Orient fait face, au 21e siècle, à ce qu’Abdullah Ocalän qualifie de 3e Guerre mondiale. Les Kurdes, et les Arabes à leurs côtés, qui font le choix courageux de la résistance, armée quand il le faut, ne le font pas par goût du son des kalachs, mais bien parce qu’il n’y a pas d’autre choix. Les Kurdes, et les Arabes à leurs côtés doivent faire face, simultanément, aux attaques impitoyables de la Turquie d’Erdogan et du fascisme de Daech (sans compter celles des régimes iranien et irakien). Iels savent mieux que quiconque qu’Assad et Biden (pas plus que Trump) ne sont pas leurs « amis », Iels ne peuvent tout simplement pas, à l’heure actuelle, se payer le luxe d’un adversaire de plus. Iels tentent de se mouvoir, du mieux qu’ils peuvent, dans le jeu macabre de la géopolitique mondiale. Iels le font en construisant, pas à pas, l’expérience politique, avec les zapatistes, la plus originale de ce premier quart de siècle. Pour faire vivre cette alternative au modèle de l’État-nation capitaliste, la jeunesse est ici prête à offrir sa vie. Si toi, épris d’idéaux de gauche, tu es prêt à en faire autant, sois certain qu’iels seront les premiers à s’intéresser à tes critiques. Si, par contre, tu as l’humilité de reconnaître la difficulté à renoncer à tes privilèges occidentaux, fruits de la spoliation séculaire d’autres régions du monde, tourne plutôt sept fois ta langue dans ta bouche avant d’asséner tes jugements.

Entonnoir (CC-BY-NC-ND)

La caravane multicolore s’est donc mise en branle, d’un pas décidé malgré les attaques solaires. Quelques hectomètres après le coup d’envoi, nous longions un long mur. De l’autre côté flottait le drapeau rouge, orné d’une lune et une étoile blanche. Sans y prendre garde, une animosité certaine me gagne à la vue de cet étendard national turc. En cela, les camarades kurdes m’impressionnent : soulignant régulièrement que leur ennemi est le régime et non le peuple, rappelant que parmi les fondateurs du PKK il y avait des Turcs, que l’internationalisme fait, bel et bien, partie de l’ADN du mouvement ! Certaines personnes, parfois plus âgées, brandissent une ou deux chaussures beiges au-dessus de leurs têtes. Ce sont celles que portent les membres de la guérilla, signe de soutien à la force armée qui résiste vaillamment dans les montagnes. Ces godasses me rappellent celle que ce journaliste irakien avait eu l’audace de balancer à la tronche d’un président US. Vous savez, celui qui n’ayant pas inventé la poudre avait pourtant, comme son père avant lui, décidé d’en faire usage pour ravager, à nouveau, le pays de cet éditorialiste. Son nom est Mountazer al-Zaïdi. L’expression spontanée de son indignation (dans la culture arabe, se faire lancer une chaussure représente l’insulte suprême) lui avait valu un bras et des côtes brisées, des tortures et une condamnation à trois ans de prison[10].

Les pauses, oh combien bienvenues, de cette ardente déambulation sont marquées par des ruées désordonnées, mais néanmoins solidaires vers le camion-citerne qui nous rejoint, des encas sur le bord de la route, sommaires au vu des contraintes logistiques, mais non dénuées de convivialité. Malgré mes lacunes linguistiques, de véritables échanges se nouent. Le langage des mains et du cœur, des yeux et du sourire est parfois capable de combler le dénuement des mots. La curiosité et la gentillesse de ces jeunes sont particulièrement touchantes. Leur curiosité pour les motivations qui nous amènent  jusqu’ici , internationalistes des quatre coins du globe,est indéniable. Par contre, ne comptez pas sur eux pour vous aider à arrêter la clope. Vos poumons ne seront pas leurs amis. Non seulement la proportion de fumeurs est significative, mais leur générosité absolument irrésistible. Moi qui me considère un gratteur plutôt adroit je n’ai, désormais, même plus l’occasion d’exprimer mon talent.

À chaque étape, les villes hôtes mettent les petits plats dans les grands pour accueillir, comme il se doit, ce long, bruyant et bariolé serpentin humain. Haies de gens aux bords du parcours, feux d’artifice, lettrages en flammes, mots de bienvenue, musique en direct et immanquablement l’invitation à danser. Emma Goldman aurait dit un jour « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas faire partie de votre révolution ». À n’en pas douter elle aurait fait sienne celle du Rojava. S’il y a bien une chose que les Kurdes et les Arabes de nord de la Syrie font, à tout âge et en tout lieu, c’est danser. Chacune des pauses de la marche était une occasion, quelque soit la fatigue et le moment de la journée. Cela prend la forme de farandoles circulaires ouvertes, les personnes se tenant par la main ou le petit doigt, parfois épaule contre épaule. À tout moment, des personnes s’ajoutent ou recréent un arc dansant. Un même rythme guide l’ensemble, mais laisse la place à des variations dans l’intensité, au gré des envies et des énergies. Le deuxième jour, au coucher du soleil, une de ces haltes a été pour moi un véritable déclic en la matière. Souvent timoré à l’heure de me déhancher sur des notes de musique (vieux complexe de mon adolescence), j’avais jusque-là déjà franchi le cap, certes, mais avec une certaine retenue et la crainte constante de ne pas être « raccord ». Cette fois, sans trop savoir pourquoi, je me suis jeté à l’eau et j’ai savouré pleinement, encouragé par l’enthousiasme de mes compères frétillants, tout heureux de me voir si emballé. Le soir venu, nous étions répartis dans des familles, pour la plupart ayant perdu un des leurs, tombé au combat. Elles nous ont reçues avec une amabilité et une prévenance à toute épreuve. Elles nous ont offert des mets aussi réparateurs que délicieux, ainsi que des récits personnels, parfois poignants, toujours intéressants. Je me suis endormi, chaque soir, exténué, des émotions plein les entrailles, honoré de partager ces moments avec des êtres humains aussi dignes que courageux. Je me suis endormi l’esprit dansant et l’envie furieuse de faire mienne, pas à pas, cette révolution !      


[1]Extraits des paroles du Chant des Partisans (Anna Marly – 1941), hymne de la Résistance française, écrit à Londres, à l’origine en russe (langue maternelle de la compositrice),  sous le titre de ‘Guerrilla Song’.

[2]La Saga Mao Zedong, « la Longue marche » (1/3), RFI : https://savoirs.rfi.fr/en/comprendre-enrichir/histoire/la-saga-mao-zedong-la-longue-marche-13

[3]La République éphémère de Mahabad au Kurdistan d’Iran, Patrick Ribau : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-2017-1-page-81.htm (consulté le 16 juin 2022)

[4]République de l’Ararat, Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/République_de_l%27Ararat

[5]Son fils, Massoud Barzani, lui succéda à la tête du PDK irakien en 1978 (un an après la création du PKK en Turquie). Il n’a eu de cesse de favoriser les plans de division de la résistance kurde des États-nations dans lesquels elle se trouve écartelée, avec des positionnements collaborationnistes/opportunistes vis-à-vis des gouvernements irakien et turc. 

[6]International Peace Delegation to İmralı (EN) : https://www.freeocalan.org/news/english/international-peace-delegation-to-imrali-2022

[7]Les YPG constituent l’organisation combattante du PYD (Parti de l’union démocratique), branche syrienne du PKK.

[8]Il est accusé de crimes contre l’humanité par l’ONU pour ses bombardements de populations civiles et l’utilisation d’armes chimiques (notamment à Alep et Damas). Un rapport d’Amnesty International fait état d’au moins 13 000 opposants au régime syrien pendus dans la prison de Saidnaya entre septembre 2011 et décembre 2015.

[9]Dans les 70’s puis les 90’s les Kurdes irakiens avaient déjà fait des accords avec les USA, sans que ceux-ci ne tiennent parole. Ce fut aussi le cas, à plusieurs reprises, avec le régime iranien qui, notamment, en 1947, décapita littéralement la république de Mahabad, dès que l’armée soviétique quitta les lieux. 

[10] Sa peine fut finalement réduite à un an et il put sortir après neuf mois, pour bonne conduite. Il ne regrette en rien son geste : « Je souris chaque fois que je repense à ce jour, assure-t-il. Je souris quand je repense à quel point ce tyran auto-satisfait, qui avait assassiné mon peuple, était terrifié par une paire de chaussures ».

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