Exploration du quotidien & enquêtes sauvages

Dix ans d’utopie et de guerre entrelacées

Ce 19 juillet 2022, j’ai rendez-vous à 14 h à la Malbata Sehid (la maison des martyrs) de Derik. J’y retrouve une cinquantaine de personnes, kurdes, arabes, internationalistes pour un départ groupé vers Qamishlo où a lieu une des nombreuses célébrations des 10 ans de la révolution. L’accueil est chaleureux, quelques-unes des vieilles dames présentes m’embrassent avec ferveur, apposant un bisou sur chacune de mes joues ; mes grand-mères n’auraient pas fait mieux.
Un billet de blog publié le 1 août 2022

Après une incontournable tasse de thé, j’embarque dans un minibus au confort sommaire pour partager, deux petites heures durant, rires, chants, sucreries et sueur. Je suis enthousiaste et honoré de me trouver ici en ce jour anniversaire. Je suis aussi impressionné et inquiet face à la probable escalade guerrière imminente. Étrangement, malgré mon inexpérience totale de conflits armés, je suis malgré tout plutôt serein ; sentant que je suis là où je dois être. Chaque jour, je vois autour de moi, quels que soient les dangers à l’horizon, la vie qui continue, toujours envers et contre tout, tenace et déterminée.

La cérémonie se déroule au stade de la ville, un lieu de résistance hautement symbolique. Le 12 mars 2004, des provocations lors d’un match de foot où des supporters déploient un drapeau à l’effigie de Saddam Hussein (responsable du génocide d’Anfal fin des 80’s[1]) déclenchent la colère des Kurdes. Les affrontements qui en découlent se muent en insurrection et sont brutalement réprimés par les forces gouvernementales de Bachar El-Assad faisant 32 morts. Cette date marque un tournant dans l’auto-organisation et l’autodéfense de la jeunesse au Rojava qui ne s’arrêtera plus jusqu’au début de la révolution huit ans plus tard.

Le mot « révolution » fait étymologiquement référence, aussi surprenant que cela puisse paraître au vu de son usage courant, au « retour à soi » et à une conception circulaire de l’existence. En ce début de XXIe siècle, le mot n’est pas rare, mais la pratique, elle, semble à première vue réduite à peau de chagrin.   « Semble » et « à première vue » seulement. Cela dépend, comme toujours, de la direction vers laquelle nous tournons notre regard et de notre capacité à élargir le champ des objectifs des médias dominants, à changer la focale d’un discours trop souvent penchant vers le formatage, sous couvert de diversité. À ma connaissance, de nos jours, les deux expériences les plus significatives en la matière se trouvent au S-E du Mexique et au N-E de la Syrie. S’il y a quelques années j’ai eu le privilège de côtoyer des communautés zapatistes au Chiapas, c’est bel et bien, aujourd’hui, au Rojava que je suis venu en écolage. Le court temps que je porte dans ce coin du globe est une confirmation de la beauté, de la complexité et de l’importance de ce qui s’y joue. À une camarade originaire de cette contrée en forme de botte, berceau du ristretto et du limoncello, je faisais poétiquement croire que « révolution » était une contraction des mots rêve et évolution. Si cette expérience auto-gestionnaire, rassemblant plus de cinq millions de personnes, est certes loin d’être un rêve idéal devenu réalité, elle en prend, à coup sûr, le chemin !

Comme le dit Abdullah Ocalan :

 « Les mythologies sont liées aux utopies et donc à une forme de mentalité et de vision du monde qui donne un sens à la vie, à laquelle l’être humain ne peut renoncer. Priver la pensée des utopies et des mythologies, des légendes et des épopées, c’est comme laisser le corps sans eau».

Au regard de l’histoire pour le moins mouvementée de la région, c’est bien le paradigme du confédéralisme démocratique qui représente la seule solution viable à la spirale de violence engendrée par des décennies de colonialisme, d’impérialisme extractiviste et de conflits fratricides. 

Arrivés sur place, nous entrons en rangs serrés. Jamais avares en drapeaux ceux-ci ornent l’enceinte. Des portraits d’Ocalan bien sûr, mais aussi de Farhad Sibli, coprésident adjoint de l’AANES[2], assassiné par la Turquie, avec trois autres personnes, le 17 juin dernier dans l’indifférence absolue de la communauté internationale. Les festivités commencent par une minute de silence, portant tout le poids des plus de 11 000 vies données pour défendre ce rêve collectif. Se succèdent sur la scène, discours enflammés, groupes de musique et de danse folklorique. Le public suit le tout tantôt avec respect et attention, tantôt se lançant dans ces typiques danses en cercle qui symbolisent si bien cet esprit collectif et d’ouverture. La célébration se déroule sous la devise « Nous vaincrons l’occupation et construirons la future Syrie ».

Les dix années de guerre et d’utopie entremêlées ont prouvé, de façon limpide, à la fois, le potentiel incroyable de cette révolution et les menaces qui pèsent sur elle. Son origine plonge ses racines dans l’identité de résistance et de créativité du peuple kurde écartelé entre quatre États-nations. Ses piliers que sont la démocratie directe, l’émancipation des femmes, l’écologie, et l’inclusion de toutes les composantes ethniques et religieuses de la société ont su convaincre de son bien-fondé les populations arabes, mais aussi syriaques, Arméniennes, Turkmènes, Yézidies. Et c’est bien là que réside un des aspects le plus enthousiasmants de cette construction politique : dépasser le cadre classique des guerres d’indépendance, des revendications de création d’un nouvel état pour proposer un nouveau modèle, inclusif et radical à la fois.

Photo : Mauricio Centurión

Le chaos généré par la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad, au printemps syrien de 2011, a constitué un vide de pouvoir propice à la prise de contrôle de territoires au nord du pays. Le premier d’entre eux fut la ville de Kobané, le 19 juillet 2012[3], resté comme la date emblématique marquant le point de départ d’une autogouvernance, déjà expérimentée auparavant, en particulier dans des municipalités du Kurdistan du Nord turques (Bakur)[4]. Cette révolution est donc le fruit d’un long et opiniâtre processus de réflexion collective, d’expérimentation combative, et non celui d’un grand soir déraciné. C’est ce qui explique la solidité de ses bases et sa détermination à ne pas lâcher.

Au fur et à mesure, la proportion de femmes et hommes arabes qui a rejoint corps et âme, cette proposition politique innovante est devenue conséquente. Iels le font notamment en apprenant la langue d’autrui (j’ai ainsi rencontré des familles arabes au sein desquelles tous les membres de la famille avaient appris le kurde pour désormais le parler couramment), mais également au prix de leur vie (comme l’attestent les portraits de martyrs, souvent très jeunes, qu’on trouve dans bien des maisons). Le nombre de combattant.es et de martyrs arabes est d’ailleurs désormais équivalent à celui des Kurdes. Au vu du passé tumultueux entre ces peuples, si souvent sciemment opposés par des dirigeants adeptes du si tristement efficace » diviser pour mieux régner », cela constitue une véritable source d’espoir. Cela démontre à quel point le combat mené est désormais bel et bien idéologique avant d’être identitaire. Et c’est bien d’un combat qu’il s’agit, car les ennemis ne manquent pas. Si les médias du monde entier n’ont pas manqué de souligner, en long et en large, les horreurs de Daesch et le danger qu’elles représentent, ils ont « malencontreusement » omis de préciser que les personnes qui donnaient leur vie pour leur faire face étaient musulmanes dans leur majorité (confession majoritaire aussi parmi les Kurdes) et donc arabes en bonne partie.    

À cette menace, tangible à l’heure où j’écris ces lignes, malgré la chute du califat en mars 2019, s’ajoute celle liée (les collusions avec les djihadistes n’étant plus à prouver) de la Turquie. Celle-ci mène une guerre d’extermination qui remonte à plus d’un siècle basé sur un nationalisme visant l’homogénéité et l’assimilation, quel qu’en soit le prix. Erdogan exacerbe cette idéologie cultivant la nostalgie impérialiste ottomane, n’hésitant pas à activer un discours de haine pour tenter de couvrir les revendications en interne et masquer ses propres responsabilités dans la crise profonde que vit le pays. Là encore une vieille recette dont l’histoire nous ressert les plats. Cela est d’autant plus dangereux que le passé a montré les morbides conséquences auxquelles ces méthodes conduisent (génocides arménien et assyrien de 1915-1923, kurde et yézidi plus récemment).

Aujourd’hui, la révolution a consolidé ses bases avec un contrat social (actuellement en pleine refonte) qui reconnaît l’autonomie organisationnelle des différents peuples et confessions, ainsi que celles de structures autonomes des femmes et de la jeunesse. Mais, aujourd’hui, cette façon de concevoir la vie en société est, une fois de plus, en danger. La Turquie assassine impunément de façon presque quotidienne au moyen de drones et d’armes chimiques ou par l’intermédiaire de groupuscules djihadistes à sa solde. Deuxième armée de l’OTAN, elle n’hésite pas à user des chantages les plus sordides avec ses alliés pour le moins timorés à l’heure de condamner ses crimes à répétition. À l’heure actuelle les positions idéologiques de puissances telles que les USA et la Russie, les voisins israélien et iranien ou le régime de Damas lui-même sont à mille lieues de celles qui animent l’AANES au Rojava. Leur implication militaire, guidée toujours par des intérêts propres et non par une quelconque solidarité, reste difficilement prévisible et jamais fiable. Depuis des mois, une autre guerre fait la une de tous les médias nous rappelant que lorsqu’une minorité intéressée déclenche ces conflits bien des vies sont ravagées. Il est plus que temps de clamer notre opposition, sans attendre que nos gouvernements daignent lever le petit doigt. Que nous le voulions ou non ce qui affecte le Moyen-Orient, déjà si durement frappé ces dernières décennies, nous concerne et nous affectera au premier plan. Nos gouvernants au sein de l’OTAN et nous par la même occasion avons une responsabilité directe dans ce qui s’y joue. N’attendons pas que les morts se comptent à nouveau par milliers ni que les écrans nous exposent la barbarie pour nous en indigner. Opposons-nous dès à présent. Osons croire et affirmer que l’humanité vaut mieux que cela. C’est ce que nous prouve, sans relâche, le Rojava depuis 10 ans !

Diego del Norte

Photo : Mauricio Centurión

[1]Ce génocide kurde, connu sous le nom d’Anfal, a eu lieu de février à septembre 1988 au nord de l’Irak. Ordonné par Saddam Hussein, il a causé la mort de 50 000 à 180 000 civils. Notamment via des bombardements avec des armes chimiques, comme sur la ville de Halabja, le 16 mars 1988.

[2]AAANES (Administration autonome du Nord et l’Est de la Syrie) est le nom officiel de ce qu’on nomme Rojava. Plus compliquer d’utilisation, la dénomination a le mérite de ne pas réduire cette autonomie à une appellation kurde.

[3]Une brève histoire illustrée des 10 ans de révolution à voir ici : https://vimeo.com/showcase/9255699

[4]Pour en savoir plus: https://www.kedistan.net/2017/11/15/bakur-autonomie-democratique-kurdistan/

Auteur

  • Je suis un instit qui pensait que l'école était le meilleur moyen de changer le monde... Je suis fier de mes racines wallones ardentes ainsi que sudaméricaines rouges et blanches. J'ai passé sur terre le même nombre d'années que Jésus de jours dans le désert. J'espère y rester encore autant, à condition de continuer à me radicaliser ('aller à la racine') et ne pas devenir un vieux désabusé.

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