Photographier la fin du monde

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À propos du livre « Beyond the forest » de Marc Wendelski et de l’œuvre d’Olivier Cornil.

« T’imagines si tout ce qui était sur la planète terre disparaissait, même notre maison, même l’invisible ? ». Cette phrase lancée par Blaise, 5 ans, me laisse sans voix encore pour un moment. Je n’ai pas l’habitude de faire de la dystopie 1 dès le matin. Pourtant, son interrogation va me chercher à un endroit où la première réunion du comité en vue de la rédaction de ce dossier m’a projeté depuis le mois de juin, et où nous sommes nombreux à nous engluer. Ici, dans mon quartier de Saint Léonard, au nord de la ville de Liège, on évoque de plus en plus la petitesse de nos projets à côté de l’imminence d’une catastrophe qui nous dépasse – on évoque ça avec un petit sourire en coin et une bonne dose d’ironie, n’empêche qu’on y croit quand même. D’après Roland Barthes, le noème 2 de la photographie serait « d’attester que cela que je vois, a bien été ». La photographie possède un pouvoir que le cinéma, la télévision et l’Internet tendent à rendre has been, pourtant elle me prodigue à chaque fois des émotions qu’aucun autre support de transmission n’égale. La photographie, en somme, est toujours une mini-fin d’un monde en cela qu’elle témoigne du « réel à l’état passé », et j’étais bien décidée à illustrer mon propos par quelques-unes des images qui m’ont le plus marquées ces dernières années. J’ai rencontré les photos d’Olivier Cornil lors de la sortie de son livre « Vladivostok ». Comme lui, je ne suis jamais allée à Vladivostok, et comme lui la sonorité de ce nom m’invite à la rêverie et à des envies d’ailleurs. Cette tension qu’il déplie dans nombre de ces travaux était palpable dans son livre. Il nous montre, entre la rêverie et le réel, comment on fait pour habiter cette tension entre nos idéaux et la fracassante réalité et comment on peut faire pour vivre dans nos mondes remplis d’ambiguïté. Les photographies du livre « Beyond the forest » de Marc Wendelski ont sonné pour moi comme une réponse plus franche à mon envie de trouver un vade mecum du « comment vivre heureux en attendant la mort » : l’engagement militant des occupants de la forêt de Hambach ramène le mouvement dans la photographie et montre une action plus évidente, plus immédiate que la lente résurgence de la nature des photos d’Olivier Cornil. À eux deux, et grâce au même média, ils rendent compte de nos mondes finissants, sans passer par un discours moralisateur et impriment notre cerveau d’images plus subversives qu’il n’y paraît, en cela qu’elles nous invitent à l’action.

Olivier Cornil : let the sunshine in.

J’ai la chance d’habiter au-dessus de l’Image sans nom, un lieu où les amateurs de photographie peuvent se rencontrer à l’occasion d’une exposition, de la sortie d’un livre ou lors d’ateliers ou de conférences. Olivier Cornil co-dirige ce lieu depuis février 2018. Je le rencontre le matin d’un vernissage, il n’exprime pas la moindre trace de stress.

Quand je parle de fin du monde, Olivier me corrige en parlant plutôt de « fin de mon monde ». Tous ces travaux partent d’abord d’un constat désagréable, mais il lui paraît souverain, voire vital de ré-insuffler de l’espoir dans l’histoire qu’il raconte. Cette façon de travailler commence avec la série « Mon pays noir » dont l’idée n’est pas de s’appesantir sur une enfance plutôt triste, mais de rechercher ce qui a été lumineux.

Il me paraissait important d’évoquer également le clip « Misses » du groupe Girls in Hawaï, car il est construit pour une partie sur un travail de collage d’images et s’éloigne de ce que l’on attend d’un clip. Quand je lui fais remarquer que ce que je vois comme fil rouge de son œuvre, du clip « Misses » à « Mon pays noir » en passant par les séries « Glassceiling » et « Mountain of waste », c’est la présence d’un manque, il paraît déjà surpris. Mais il accepte de passer en revue avec moi ses travaux. Ainsi, il m’explique que le clip est directement lié au cataclysme que fut la mort de son meilleur ami. Les images d’explosion nucléaire sont la métaphore de cette perte. Mais la fin du clip est beaucoup plus solaire.

Olivier Cornil – Mountain of waste

 

Olivier aime se promener dans des lieux dépeuplés. Pour lui, les lieux qui figurent dans les séries « Glassceiling » et « Mountain of waste » sont en perdition et n’attestent pas d’une réalité. Dans « Mountain of waste », Olivier photographie des montagnes de déchets dans une ancienne usine de retraitement de pneus et compose un paysage aux nuances de gris qui exprime une profonde mélancolie. Pourtant, le texte qui accompagne la série rend compte d’une épiphanie artistique au moment de regrouper ces images en livre : « Après Misses et Everest, qui sont leurs montagnes (il évoque ici la fin de sa collaboration avec le groupe Girls in Hawaï, ndlr), les miennes se sont imposées. Elles sont de déchets. Ce pourrait être pathétique mais c’est cathartique. Doucement je passe au-delà et ces nouveaux sommets, bien que sombres, pointent ce qui peut-être de moi est le meilleur : de la peine tirer l’espoir, de la noirceur extraire la douceur. » Il m’explique que cette naïveté revendiquée à la fois dans le canevas de ses travaux, ainsi que dans l’évidente beauté de ces images lui permet de contrer les discours politiques et médiatiques et de toucher des personnes qu’un discours plus métaphorique atteindrait plus difficilement.

Dans « Glassceilling » 3, Olivier photographie, dans des serres à l’abandon, la fin d’une végétation et la renaissance d’une autre. La réalité fantasmagorique de ces lieux abandonnés (les serres comme l’usine à pneu corrézienne) fait naître des sentiments très forts chez le spectateur qui vont de la fascination à l’effroi. Mais ce que nous retenons de ce travail ce sont ces ronces, ces bambous qui remplacent, entrelacent et supplantent les monstera desséchés et les palmiers morts, en somme le plafond de verre finit par exploser dans ces serres. La subversion est très forte ici : grâce à la société qui a oublié ce lieu, la nature a le pouvoir de se régénérer 4.

Olivier Cornil – Glassceilling

Lorsque je lui demande pourquoi on retrouve beaucoup plus de paysages que de portraits dans ces différentes séries, Olivier évoque son premier travail en tant qu’étudiant : il avait décidé de photographier les réfugiés d’un centre. Il y a passé beaucoup de temps, et un jour il a dû repartir. Ça a été terrible pour lui, comme un abandon. Depuis, il préfère ne plus photographier les visages, qui parlent peut-être trop directement de l’intériorité des sujets. Il revendique la non-utilisation du sentiment du spectateur et pour cela recherche une authenticité dans ses images, ce qui est plus évident avec les paysages ou les détails des personnes, plutôt qu’avec l’immédiateté d’un visage.

Il aimerait que l’on s’interroge davantage sur ce que l’on voit. Tout son travail photographique est accompagné de textes qui transforment ses photos en images documentaires. En somme, tout le travail d’Olivier est une illustration des résurgences, les capacités de repeupler les ruines des milieux conditionnés. Il témoigne ainsi de sa façon de lutter contre ce qui met à terre l’espèce humaine et nous montre l’importance d’insuffler de la lumière dans notre quotidien et de trouver la force de nous relever.

Marc Wendelski : de la forêt de Sherwood à la forêt d’Hambach.

Quand on me parle d’apocalypse, ce sont les photos de Marc que je me remémore. De grands formats qui racontent la lutte symbolique qui se joue à une heure de route de Liège, entre Cologne et Aix-la-Chapelle.

Là-bas, depuis 1978, on détruit une forêt vieille de 12 000 ans, on assèche les nappes phréatiques de la région, on dévaste un paysage et on fait se déplacer la population pour extraire le lignite, une forme peu calorifère et extrêmement polluante de charbon qui permet aux allemands de s’acheter une bonne conscience écologique. Marc Wendelski est allé durant près de deux ans photographier les activistes qui reconstruisaient leur cabane dans les arbres après la première tentative d’expulsion de la ZAD en 2012. Cette rencontre a changé sa vie. Nous le rencontrons pour l’interroger sur son travail qui se trouve alors remis en plein centre de l’actualité, dans sa dimension la plus tragique puisque nous le rencontrons quelques jours après la mort d’un bloggeur dans le cadre de l’opération militaro-policière d’expulsion des activistes en début septembre dernier.

Marc raconte avoir eu un vrai choc esthétique face à la vision de ces improbables sculptures construites dans les arbres par de très jeunes gens. Il a gagné la confiance de ces activistes d’habitude si méfiants en participant à la vie de la ZAD. Il tenait à faire des portraits pour sortir de l’icône du révolutionnaire cagoulé. Ces visages lumineux et déterminés, profondément humains contrastent avec les paysages dévastés de la mine.

Pour avoir les photos démentielles de la mine à ciel ouvert de lignite, Marc avoue n’avoir pas eu à faire grand-chose : le paysage s’offre « naturellement » au spectateur dans toute sa démesure. Il y avait une volonté documentaire derrière, il souhaitait témoigner des bouleversements des territoires et des aspects économiques et écologiques qui se trouvent derrière les paysages apocalyptiques des mines. En s’arrêtant un peu sur les différentes techniques qu’il a utilisé, on se rend compte de l’incroyable cohérence de son travail. Pour photographier les mines, Marc a fait ses repérages sur Google Earth et a utilisé la technique numérique du stitching 5. En revanche, les portraits sont réalisés avec une chambre photographique : c’est un processus très lent, qui nécessite une pose longue et exige tout un rituel d’installation. La complexité de celle-ci suscite déjà une discussion et induit une autre approche du sujet photographié. C’était une performance en soi de trimballer ce matériel lourd et inconfortable dans la forêt.

On retrouve cette tension dans les images, entre les constructions fragiles des jeunes activistes et le rationalisme froid de l’extractivisme. Mais quelle position tiennent les habitants de ces régions scarifiées ? Même s’ils ont rejoint récemment le cortège des sceptiques, il n’en a pas toujours été ainsi. Marc explique que les locaux n’ont pas eu envie de défendre la ZAD parce qu’un grand nombre de personnes sont employées par RWE (conglomérat allemand œuvrant dans le secteur de l’énergie et propriétaire du terrain, ndlr). Ensuite, les populations déplacées l’ont été déjà depuis 1978, et tout le monde considère avoir gagné au change. Les villages ont été reconstruit à l’identique : même noms de rue, on a déplacé  littéralement les cimetières et les églises, et on a proposé des maisons passives tout confort. On se dit aussi en l’écoutant que les Allemands de RWE sont les champions du greenwashing : on a du mal à réaliser ce que cache leur sortie du nucléaire en 2023 et l’on comprend que les habitants se laissent séduire par leur discours. Cependant, beaucoup de ces citoyens ont un sentiment de dépossession de leurs terres. RWE paie des programmes de renaturation et garantit sur son site que sur les 7300 hectares détruits, 7300 hectares seront replantés. On a aménagé les remblais en zone Natura 2000. Ce double discours écologique est effarant, mais fonctionne sur l’opinion publique : bien que la mine nécessite qu’on assèche les nappes phréatiques à une profondeur de 500 mètres, Marc raconte que RWE a installé des passages pour que les grenouilles puissent traverser les routes. Il rappelle par ailleurs qu’il n’y a pas la même esthétique des ruines 6 du côté allemand. On a tendance à oublier que ces paysages, ces villages, ces églises ont presque toutes été détruites à la fin de la seconde guerre mondiale !

Lorsque je lui demande s’il avait parfois l’impression de photographier la fin d’un monde, Marc répond qu’il était toujours en train de basculer de l’espoir au désespoir. Que lorsqu’il photographiait les activistes et la forêt, il engrangeait beaucoup de choses positives, mais que face à l’ampleur du désastre de la mine, il était complètement désespéré. Pourtant, des cars entiers s’arrêtent pour voir ce qui nous apparaît assez directement comme un cataclysme.  On a construit des plaines de jeux pour les enfants et une cafétéria.  Autour des mines, RWE a organisé le spectacle, mais les photographies de Marc donnent une autre couleur à cette mise en scène qu’on aurait voulu grandiose.

La dernière question que nous posons à Marc concerne la portée symbolique du combat qui se joue entre les activistes de la forêt et RWE, l’exploitant d’énergie. Les valeurs portées par les activistes, on les retrouve déjà dans d’autres figures mythologiques et mythiques. Marc évoque immédiatement la figure de Robin des Bois. Les activistes se nourrissent des mythes pour les incarner et parler ainsi à notre inconscient. Cela semble être une voie porteuse d’énergie pour ce combat qui paraît encore fou à certains, mais qui risque bien de se généraliser dans les prochaines années.

« Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » 7

Les combats qui nous attendent ne sont pas faits pour qui adopte la posture du winner, celle que l’Histoire nous enseigne et celle qui consisterait à fermer les yeux sur les désastres en cours. On aurait tendance, face au discours ambiant, à nous penser définitivement perdus, la position du loser, dit le « foutu pour foutu… », paraît beaucoup plus à notre portée ! Mais cette posture de renoncement est elle aussi porteuse de dangereuses conséquences démocratiques !  Existerait-il une posture alternative ? Ce qui se déployait hier dans les rues de Bruxelles, lors de la marche pour le climat, et à une grande échelle, puisque ce sont là 75 000 personnes qui proclamaient (dans leur grande majorité) « un autre jeu de valeurs que celui de la culture dominante », comme l’écrit Hervé Kempf dans son introduction au livre « Beyond the forest ».

Olivier Cornil et Marc Wendelski témoignent chacun à leur manière de ce combat de valeurs : l’un en nous montrant un chemin des résurgences, l’autre en ré-insufflant de l’imaginaire dans nos luttes.

Notes:

  1.  Une dystopie met en scène une utopie qui tourne mal.
  2.  En phénoménologie, le noème est un objet intentionnel de pensée. 
  3. « Glassceiling » peut être traduit par « plafond de verre » ; cette expression évoque l’impossibilité de certaines catégories de personnes d’accéder aux postes les plus élevés dans la hiérarchie.
  4. À ce propos et sur les « zones blanches », « Le livre blanc » de Philippe Vasset est fantastique : il développe dans ce récit son intérêt pour les friches qu’il va arpenter durant un an dans la banlieue parisienne. Il nous invite à découvrir ces lieux volontairement oubliés des cartographes dans lesquels survivent les marginaux et tout ce que la société voudrait cacher.
  5. L’assemblage de photos est un procédé consistant à combiner plusieurs images numériques se recouvrant, dans le but de produire un panorama ou une image.
  6.  Il faut lire sur ce sujet « L’usage des ruines » de Jean-Yves Jouannais. Celui-ci donne, grâce à de nombreux exemples historiques et littéraires, la mesure de nos différences culturelles. 
  7. Samuel Beckett in « Cap au pire », Editions de Minuit, Paris, 1991.
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Claire Nanty

Claire est née à Verdun, c'est peut-être un détail pour vous mais pour elle ça veut dire beaucoup. Exploratrice du quotidien et libraire sans domicile fixe, elle continue, envers et contre tout, à croire que l'Amour et la Littérature sauveront le monde.

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